Réflexion sur la notion d’identité à travers celle du ghetto

Le ghetto, c’est les autres

Yves Lafontaine
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Largement utilisé par les gais eux-mêmes, le terme de «ghetto» signale avant tout une perception subjective de la manière dont les homosexuels s’organisent pour vivre en société. Derrière ce terme se profilent les notions d’identité, de visibilité et d’acceptation de soi, qui sont, elles, en jeu. La notion de ghetto est très souvent utilisée par les gais eux-mêmes pour caractériser certains de leurs modes de vie. Terme tendancieux, par ses connotations historiques — le ghetto est un terme surchargé de douleurs, de terreur, de massacres, de Varsovie à Soweto —; ce mot recoupe des réalités très diverses et des appréciations très subjectives.
Ghetto gai est une expression qui fait peur, et elle est dénigrée par la plupart de ceux qui emploient ce vocable, alors même qu’elle reste assez mal définie.

Daniel Pinard, entre autres, l’a utilisée a plusieurs reprises, récemment, pour qualifier ce qu’il rejette de la communauté. Pourtant, s’interroger sur ce vocable, c’est examiner la manière dont les gais et lesbiennes se sont organisés, au cours des dernières décennies, pour vivre en société. C’est aussi s’interroger sur l’image que l’on a de soi par rapport à sa propre homosexualité et à sa façon de l’assumer. En cela, il n’est pas anodin que le ghetto, synonyme de regroupement volontaire, soit le plus souvent assimilé aux établissement gais.

De quoi parle-t-on quand on dit «ghetto gai» ?
Le sens le plus commun du terme «ghetto» semble se rapporter essentiellemeent aux lieux commerciaux, bars, discothèques, saunas et, évidemment, au Village, c’est à dire à des lieux que seule une minorité de gais fréquente régulièrement. Ces lieux ont une grande visibilité, alors que la très grande majorité des homosexuels vivent en dehors d’eux. Les gens qui en parlent sont donc souvent ceux qui ne les fréquentent pas, ou bien ceux qui expriment le besoin de se distancier de la visibilité de modes de vie qui ne leur plaisent pas. C’est une réaction de rejet par rapport à des looks et à des comportements, comme ce fut le cas dans les années 70 vis-à-vis des moustachus-portant-levi’s-et-t-shirt, qu’on qualifiait de «clones», ou des efféminés dans les années 60.

C’est un regard porté sur l’autre homosexuel, celui que l’on n’est pas, que l’on voudrait bien être ou que l’on rejette. Le ghetto, ce n’est jamais là où l’on est, et celui qui en parle comme d’un lieu d’enfermement est censé être celui qui est libéré. Alors qu’en fait, utiliser ce terme, c’est fréquemment manifester une forme de racisme envers l’autre, de discrimination. Le ghetto, c’est toujours les autres, et cela évite surtout de réfléchir sur soi-même et sur son propre mode de vie.

C’est l’endroit que l’on ne veut pas ou que l’on n’ose pas fréquenter. Le ghetto, c’est l’ensemble de ceux à qui l’on craint de ressembler, même si, parfois, on y aspire. Le ghetto est évoqué plus souvent en termes de fantasmes que de vécu.

«Hors-ghetto», le salut?
La notion de ghetto revêt une forte signification quand elle permet de se définir soi-même... par opposition. C’est le cas dans certaines petites annonces de rencontres, telles qu’on peut par exemple les retrouger, parfois, — dans Fugues, RG et, plus souvent, dans les hebdos comme Voir, Ici, Mirror et Hour. Certains se positionnent «hors-ghetto» et ne veulent surtout pas que les autres pensent «qu’ils en sont». C’est pour eux une sorte de garantie morale. Le ghetto est identifié à des réseaux commerciaux régis par des codes d’appartenance considérés comme stricts : l’habillement, le comportement, les attitudes.

Pour les jeunes gais et les «nouveaux gais» (ceux qui viennent d’accepter leur orientation sexuelle), il s’agit là de sous-groupes qui projettent une image de l’homosexualité inassimilable. Ces lieux sont perçus non pas comme des lieux de liberté, mais plutôt d’aliénation, comme des territoires hostiles où l’individu est broyé dans son Moi. Dire «je suis hors-ghetto» revient alors à affirmer une sorte de virginité, en se démarquant d’endroits «où tout tourne autour du sexe» et qui renvoie à la caricature du gai réduit à sa seule sexualité. Cela leur est d’autant plus insupportable qu’ils sont souvent dans une recherche idéale de l’amour, une relation projetée comme monogame et fidèle, très codifiée par avance, une approche romantique, où les relations sexuelles sont reléguées à l’arrière-plan.

Nombre d’entre eux associent à cette appellation «hors-ghetto» un désir de se définir ou de définir la personne qu’ils recherchent par l’étiquette «look straight». Cela procède d’un rejet du «look gai», le look gym queen ou boy toy, c’est- à-dire, précisément, des personnes qui fréquentent le ghetto et dont l’apparence les identifierait au premier coup d’œil. Tout ce qui est cuir, latex, tête rasée, t-shirt moulant ou corps musclé ou percé est banni d’emblée. Cette exclusion de tout aspect identitaire dénote une position assez réactionnaire par rapport aux notions de visibilité et du mouvement de libération homosexuel.

L’appropriation
Mais les mots ont plusieurs sens et ce, davantage au sein d’un groupe comme la communauté gaie, qui a pris l’habitude d’assimiler pour contourner, revendiquer, tout ce par quoi on voulait la stigmatiser. De la féminisation de tout un chacun devenue mode de plaisanterie fréquent à l’appropriation du jadis honteux «fif» pour s’autodéfinir. Ainsi donc du ghetto, terme consacré de tous les lieux d’oppression dont les gais se sont emparé pour nommer l’espace de leur liberté.

On lui préfère souvent le terme de «milieu», de «communauté» (un autre terme qui ne remporte pas le consensus), mais qu’on lui donne l’appellation qu’on veut, qu’on le définisse de la façon qu’on veut, plus ou moins restrictive, plus ou moins large, on peut bien l’assimiler à la scène des bars, au foisonnement de groupes communautaires, à la promiscuité sexuelle, on peut bien lui associer un look (celui du boy toy), des comportements, un espace géographique (le Village à Montréal, le Faubourg Saint-Jean à Québec, la rue Church à Toronto, Grennwich Village et Chelsea à New York, le Marais à Paris...), etc., le fait est là. Le ghetto (ou la communauté gaie ou le milieu gai) est le lieu — physique, psychologique et social — que se sont créé les gais (et les lesbiennes) dans la limite de ce que la société était prête à leur concéder, pour y vivre leur vie à leur guise, sans le poids du jugement des autres, sans la culpabilité, sans l’obligation du jeu de rôle habituellement imposé en société. Tout ce qui fait l’existence des gais en tant que groupe — dès que l’on a admis que l’homosexualité n’était pas seulement un choix individuel, une manière de ne pas manquer d’être individualiste — s’exprime donc, à échelle variable, dans ce qu’on nomme le ghetto.

Mais le ghetto est-il satisfaisant? Joue-t-il son rôle de lieu de passage, d’acceptation de soi, d’intégration au groupe homosexuel, de facilitateur de la vie? La vraie question est là. La persisitance du sens négatif du terme ghetto et la prédominance du modèle du boy toy (et de la camionneuse aux cheveux courts chez les lesbiennes) au détriment des autres modèles qui s’y trouvent tout de même explique l’assimilation habituelle du ghetto à sa plus visible expression, qui n’est pourtant pas la réalité, très diversfiée, elle.

Cette image dépréciée qu’une grande partie des gais et des lesbiennes forgent du cœur de l’affirmation identitaire homosexuelle — les commerces, le quartier du Village, une certaine forme de revendication passant par l’aspect vestimentaire ou sexuel — est d’autant plus inquiétante qu’elle rejaillit sur les autres réseaux organisés gais ou leur fait ombrage.
Après plus ou moins quinze ans d’existence, le ghetto se voit peu à peu critiqué, associé à l’idée qu’il serait le véhicule de la fameuse «mauvaise image» des gais, celle si peu nuancée de la télé et des médias grand-public, des drag queens, des gars de cuir et maintenant du boy toy, comme supposément seuls horizons existentiels référentiels des gais. Cette manière de voir les choses est le signe d’une méconnaissance historique.

Non, les bars, les discos et les établissements gais en général n’ont pas toujours existé; non, le Village n’a pas toujours été le lieu de regroupement volontaire et festif des homosexuels; non, l’homosexualité n’a pas toujours été un phénomène de société à la mode. Il fut un temps — assez récent : quinze, vingt ans ou trente ans — où les rares établissements gais n’étaient que nocturnes, hors de la vue des passants, où le Village se nommait Centre-Sud ou Sainte-Marie et ne comptait pas un seul bar gai (ceux qui existaient se trouvaient dans l’ouest, sur Stanley et Peel), où la presse gaie n’existait pas ou avait une diffusion quasi confidentielle, où l’homosexualité était une maladie et un délit dont il était impossible de parler à la télé. Et pourtant, le concept du «ghetto» et de son contraire le «hors-ghetto», existaient déjà, appliqué à d’autres réalités qui étaient celles de l’époque. Il était le fait, hier comme aujourd’hui, de ceux qui refusent à l’homosexualité de se montrer, de se revendiquer, d’exister publiquement, de manière outrancière, dérangeante parfois (et pourquoi pas?). En ce sens, le mot ghetto n’est pas un si vilain mot après tout, loin de là.