Rencontre avec Dominique Fernandez

Perte d’identité?

Yves Lafontaine
Commentaires
Écrivain et penseur, Dominique Fernandez suit depuis longtemps l’évolution de la question homosexuelle. Tant à travers ses romans que ses essais, il fait fréquemment le point sur l’homosexualité et commente la situation. Pour lui, le caractère résolument marginal de l’homosexualité et sa valeur subversive risquent de disparaître avec la reconnaissance légale des conjoints de même sexe. Le Québec, la France et le Canada ont adopté depuis les douze derniers mois des lois qui reconnaissent les conjugalités gaies. Que représente cette avancée pour vous?

C’est effectivement une chose pratique. Si, personnellement, ça ne m’intéresse pas du tout — mais cela, c’est autre chose —, c’est une avancée, politiquement. Car, outre les aspect pratiques qui sont très importants, le principal, c’est leur dimension symbolique. Le PaCS en France et vos lois au Canada sont une reconnaissance officielle de l’homosexualité.

Mais, l’homosexualité avait été dépénalisée depuis longtemps, tant en France qu’ici au Canada...

Il s’agissait surtout d’une tolérance légale, pas d’une reconnaissance officielle. Vous n’êtes plus des criminels, mais on ne vous reconnait pas vos droits.

Qu’elle sera l’impact de ces lois sur l’identité gaie?

L’homosexuel est quelqu’un à part, de marginal. Il n’y a pas que le sexe dans l’homosexualité. C’est aussi une façon de penser la société. Les revendications auxquelles le PaCs et les lois canadiennes et québécoises donnent réponse sont d’ordre pratique et sont totalement légitimes.

Mais, il y a risque d’embourgeoisement, d’affadissement. Non?

Selon moi, l’homosexuel doit conserver une position critique vis-à-vis de la société; il ne doit pas se laisser prendre par les formes institutionnelles de la société et il doit garder sa liberté, son insolence, sa marginalité. Sinon, c’est l’essence de ce qu’il est qu’il perd.

Mais il vivra bien mieux comme homme...

Sans aucun doute.

Mais moi, je m’intéresse aussi à l’aspect culturel de la chose. Les gens heureux ne font que très rarement de bons sujets de romans. La création et, par extension, l’expérience homosexuelle n’est jamais aussi passionnante que lorsqu’elle est opprimée, poussée à la marge, lorsqu’elle se singularise.

Mais s’il y a reconnaissance officielle, cela signifie-t-il nécessairement que les gais ne seront plus critiques envers la société et face à eux-mêmes? Est-ce que des ouvrages comme Anti Gay et The End of Gay ne semblent pas plutôt souligner que l’oppression et la marginalisation viendront de l’intérieur même de ce que l’on nomme la comunauté gaie?

L’incitation à rentrer dans les rangs est très forte. Mais peut-être que je me trompe et qu’il naîtra de cette situation autre chose.

Pour le moment, nous sommes en terre inconnue, dans une zone de transition.