Le couple remis en question

Quand l’amour se conjugue au pluriel

Yves Lafontaine
Commentaires
Peut-on aimer ouvertement plusieurs personnes à la fois? C’est en tout cas ce que vivent plusieurs hommes et femmes dont, semble-t-il, de nombreux gais et lesbiennes. Pour eux et elles, que certains appellent les «polyamoureux», il s’agit avant tout d’une façon non traditionnelle de concevoir le couple… Et qui dit non traditionnel, dit souvent absence de modèle. Curieux d’en apprendre davantage sur le sujet, mais ne connaissant qu’une polyamoureuse dans mon entourage, j’ai publié une annonce sur Internet et dans Fugues. Objectif : connaître les avantages et les inconvénients, le cas échéant, de cette façon de vivre pour le moins inhabituelle. Une dizaine de gais et de lesbiennes ont répondu à l’appel . Sophie, Annie, Jane, Joanne et les autres...
Sophie a 34 ans et demeure à Montréal dans le quartier Villeray avec Annie, une fille ricaneuse de 30 ans, qui fabrique des meubles sur mesure dans son atelier attaché à la maison. Sophie partage la vie d’Annie depuis quatre ans, mais vient de se faire une deuxième amie de cœur, Johanne, une étudiante en médecine, de dix ans sa cadette. Quant à Annie, elle est en amour autant avec Sophie qu’avec Jane, son ancienne blonde, avec qui elle entretient une relation épisodique, à cause de la distance qui les sépare (mais néanmoins forte), car Jane réside en Californie, près de la Silicon Valley, depuis trois ans, avec ses deux nouvelles blondes, Iris et Leslie. Au moins deux fois par année, elle vient rendre visite à Annie à Montréal.
Compliqué, vous dites? Pas pour elles... «Cette situation découle d’une suite de circonstances et de rencontres. Je n’ai jamais eu l’impression que je pourrais n’aimer qu’une seule femme», me lance Annie. À ses côtés, Sophie hoche affirmativement de la tête. «Moi non plus, je ne me voyais pas dans une relation totalement exclusive. Et quand je me suis aperçue, en discutant de ça avec Annie, que nous partagions ce même désir de pouvoir aimer d’autres femmes tout en ayant une relation de couple, j’ai su que je ferais un bon bout de chemin avec elle.»
Pour Annie, la confiance qu’elles ressentent l’une pour l’autre tient beaucoup à la franchise et à la communication dans leur relation en constante transformation, laquelle demeure à leurs yeux un couple. «Un couple peut-être un peu particulier, mais un couple tout de même, où chacune retire beaucoup de satisfaction, d’amour, de soutien et de compréhension. Notre relation est sans doute un peu plus forte grâce à la confiance que nous avons l’une pour l’autre par rapport aux autres relations que nous avons. On dit souvent que la durée de vie de la plupart des relations est de moins de 10 ans. La nôtre sera sans doute beaucoup plus longue, car elle permet de vivre autre chose avec d’autres filles qui peuvent croiser notre vie», conclut avec conviction Sophie.
Un ami, avec qui je discute du sujet de mon article, doute que ce genre d’entente puisse durer longtemps. «C’est déjà assez difficile de gérer une relation à deux… À trois ou même plus, les conflits doivent augmenter proportionnellement. Ces gens-là veulent s’envoyer en l’air sans culpabilité. Alors, ils veulent donner une légitimité à leur comportement. Ce n’est pas très responsable à mes yeux», soutient ce célibataire, un brin envieux.
Pourtant, presque tous les couples avec lesquels je me suis entretenu ne considèrent pas que ces ententes soient la conséquence d’une libido particulièrement élevée. Sophie esquisse une tentative d’explication. «Les filles ou les gars qui se retrouvent dans la même situation que nous ont peut-être un besoin affectif plus grand. Dans mon cas, la relation que j’ai avec Jane n’est plus tellement sexuelle. Elle est d’abord et avant tout d’ordre intellectuel et affectif.»

Les blondes de Sarah
Pour Sarah, une avocate très engagée dans son milieu professionnel, les femmes, dont elle est tombée amoureuse dans sa vie, n’en sont jamais réellement sorties et ce, bien qu’elle soit en couple, depuis cinq ans, avec Renée, une mère séparée qui, après un congé de maternité étiré, vient de retourner sur le marché du travail.
Bien que cela ne mène presque jamais au lit, Sarah aime flirter et tomber en amour avec d’autres femmes que sa conjointe. «Je ne peux pas dire qu’elle approuve... au contraire. C’est d’ailleurs notre principal sujet de discorde, bien que je l’assure qu’il s’agit uniquement de relations platoniques.»
Plutôt jalouse, Renée voit même d’un mauvais œil que sa blonde fréquente encore les femmes qui l’ont précédée et ne conçoit pas que leur relation puisse être autre chose qu’exclusive. À plus d’une occasion, Renée lui a d’ailleurs lancé un ultimatum et demandé de choisir entre elle et les autres...
Il y a trois ans, Renée avait tout de même accepté que Francine, la première blonde de Sarah, aménage avec elles, mais les problèmes d’alcoolisme de cette dernière ont tôt fait de mettre un terme à ce ménage. Depuis, elle reste ferme et demande l’exclusivité au grand dam de Sarah qui ne sait vraiment pas si elle pourra contrôler ses élans affectifs.
«Le plus dur», confie Sarah, «c’est le jeu des mensonges. Les mensonges à Renée, mais aussi aux autres qui sont jalouses entre elles. Heureusement, à cause de mon travail, je dois voyager fréquemment et j’arrive à m’en sortir pas trop mal. Tout de même, quelquefois, c’est assez stressant, et je n’aime pas mentir.»
À travers les discussions que j’ai eues avec divers polyamoureux, il semble cependant évident que toute relation polyamoureuse ne peut durer que si tout le monde s’y sent à l’aise et satisfait.
Gilbert a quitté son chum de 12 ans parce que ce dernier lui proposait une relation polyamoureuse. «Pour moi, une relation de couple, c’est ce que je cherchais. Je peux concevoir qu’il soit difficile de ne pas regarder ailleurs, et j’accepterais, à l’occasion, des infidélités sexuelles, mais pour moi, pas question d’aimer une autre personne que mon chum. Je m’attends à la même implication de sa part. Lorsque j’ai compris que Guy ne pourrait se contenter de notre relation amoureuse, j’ai fait mon deuil de notre relation.» Même s’il ne comprend toujours pas le désir de son chum pour plusieurs hommes à la fois, il ne va pas jusqu’à porter de jugement sur ce genre d’entente amoureuse. «Je crois que pour être bien dans ce genre de relation, il faut beaucoup s’aimer soi-même et avoir confiance en soi. Ce n’est pas mon cas. J’ai toujours été très insécure dans ma relation avec Guy. Je me suis longtemps dit que je ne faisais pas assez ceci ou trop de ça, mais dans le fond, c’était tout simplement que Guy et moi, nous recherchions autre chose que ce que nous avions à nous offrir.»

Jacques, Trevor et Éric
Jacques et Trevor, deux professionnels dans la mi-trentaine, sont partenaires amoureux depuis 10 ans. Leur relation a toujours été assez ouverte, et chacun a fait occasionnellement des rencontres sans lendemain axées sur la baise. Cependant, il y a un peu plus de deux ans, ils ont rencontré Eric dans l’avion les ramenant de New York où ils assistaient à l’anniversaire d’un de leurs meilleurs amis, et leur vie à changé.
Ce jeune publiciste de 30 ans qui n’avait jamais été en relation de couple, s’est lentement inséré dans leur vie et forme maintenant le troisième membre de ce singulier triangle amoureux. Un triangle où tous les trois se disent satisfaits de la relation et où, semble-t-il, il n’y a pas de jalousie ni de crise. «Évidemment, confie Trevor, on se chicane et on n’a pas nécessairement les mêmes opinions sur certains sujets, mais pas plus que lorsque j’étais en relation avec Jacques seulement.»
Pour Éric, il a surtout été difficile de s’adapter à la vie de groupe, n’ayant jamais habité avec personne depuis qu’il a quitté le cocon familial il y a 11 ans. «Mais le plaisir de vivre avec Jacques et Trevor et leur personnalité respective, m’ont fait oublier bien des irritants. Cela dit, j’ai tout de même besoin de me retrouver seul à l’occasion, surtout lors des deadline où le niveau de stress est élevé.»
Dans le grand duplex du quartier Rosemont qu’ils ont acheté l’an dernier et qu’ils habitent tous les trois, chacun a sa chambre et son bureau de manière à préserver un espace d’intimité. C’est également une façon de ne pas trop choquer leur parenté lors des visites. Si la vie non traditionnelle de ce trio a relativement bien été acceptée par la famille biologique de Jacques, Trevor et Éric préfèrent dire à leur famille respective qu’ils sont colocataires. «Ils ne comprendraient pas, c’est certain. Surtout ma mère et mes deux frères plus âgés», croit Trevor.
Éric ne pense d’ailleurs pas que les amis auxquels il a expliqué la situation, même ceux qui sont gais, comprennent vraiment la dynamique de leur trio : «À partir du moment où tu dis que tu es en relation amoureuse avec plus d’une personne, tu sembles, à leur yeux, n’être qu’un obsédé sexuel. C’est peut-être le cas des autres, mais pour nous, il ne s’agit pas que de ça. Il est évident que, de ce côté, ça a cliqué immédiatement, sinon… (rires des trois), mais pour nous l’aspect affectif de notre relation est autant sinon plus important que le cul.»
Ce sont des gens prévoyants. Un contrat de cohabitation prévoit les modalités d’une séparation éventuelle et la liquidation du duplex advenant l’absence d’une entente à l’amiable. «Il faut toujours parler de ça, quand tout va bien. Après il est généralement trop tard», affirme avec sagesse Jacques, dont le frère, notaire, a rédigé leur contrat en s’inspirant des contrats entre associés.

Francis, David et Charles
C’est à travers le réseau des amis que Francis et David ont rencontré Charles, qui venait de débarquer à Montréal, de sa Louisiane natale. Francis, 28 ans, travaille pour une entreprise point.com dans le Vieux-Montréal et vit avec David, son conjoint depuis près de 4 ans, qui dirige sa propre P.M.E. dans le secteur du multi-média. Le couple m’invite dans son immense loft à deux étages dans le Vieux en présence de Charles, qui a depuis appris le français et vient d’emménager avec eux. «Au début, j’étais très réticent», admet David. «J’ai d’abord ressenti un sentiment de trahison, quand Francis m’a annoncé qu’il avait revu à quelques reprises Charles, dont nous avions fait la connaissance lors d’un party chez des amis. Puis, nous avons appris à nous connaître. Au début, si j’étais tout de même assez tiède à l’idée d’une relation à trois, aujourd’hui, je ne pourrais pas envisager de vivre autrement.»
«Je n’aurais pas proposé ce genre de relation à David si je ne croyais pas qu’il puisse accepter», précise Francis.
Quant à Charles, il n’avait pas prévu vivre de cette manière, «mais je dois admettre que cette relation est beaucoup plus satisfaisante que les relations que j’ai vécues avant».

Pas de modèles ou autant de modèles que de polyamoureux?
Tous les polyamoureux ne préconisent pas ou n’optent pas pour le triangle amoureux — comme les expériences de Sophie, Annie et Sarah nous l’ont montré —, la géométrie des relations amoureuses est plus diversifiée que cela. Sans doute l’est-elle autant qu’il y a de polyamoureux.
Cette façon de concevoir les relations de couple est partagée par d’autres sociétés que la nôtre. La société occidentale, par le biais de la religion et de son pouvoir moral très grand encore aujourd’hui a imposé au couple une foule de devoirs et de responsabilités, comme l’harmonie familiale, la sécurité sociale et économique, en plus de l’exclusivité sexuelle et amoureuse, alors que dans d’autres sociétés, le sexe est complètement dissocié de la famille.
Depuis quelques années, on voit apparaître des sites et des chats (principalement aux États-Unis) axés sur la recherche de relations amoureuses multiples et pas seulement sexuelles.
Un article, paru au début de l’an 2000 dans la revue américaine Times, soutenait même que le mouvement polyamoureux connaissait un essor au sein de la société américaine et recensait magazines, sites internet, camps de vacances et conférences qui regroupaient les polyamoureux.
Selon le journaliste américain Michael Scarce, qui s’est intéressé au phénomène, «les polyamoureux consitituent sans doute une infime partie des gens. Cela est sans doute très relié au fait que leur style de vie ne correspond pas aux modèles que la société valorise et qu’il est difficile de ne pas s’y conformer. Même au sein de la communauté gaie, il est mal vu pour un couple de dire souhaiter avoir plusieurs partenaires amoureux. On leur appose immédiatement l’étiquette d’obsédés.» Selon lui, le phénomène ne date pas d’hier: «l’internet a sans doute, comme c’est le cas de plusieurs phénomènes sociaux récents, contribué à la diffusion rapide de l’existence de ce phénomène», et il pourrait bien prendre de l’ampleur.