Une découverte par étapes

Histoires de gars pas toujours drôles

Yves Lafontaine
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Soixante-dix garçons, âgés de 13 à 20 ans, ont répondu à notre appel pour témoigner de leur expérience de vie comme homosexuels. Rendus à différentes étapes de leur acceptation et de leur affirmation, ils ont tous vécu leur sortie comme une libération, même si elle ne s’est pas toujours faite dans le calme ou la compréhension. Garder pour soi «ce secret» ne pouvait constituer une option plus longtemps, selon eux. Par téléphone ou en personne, seul ou en groupe, j’ai parlé avec eux du processus — parfois naturel, parfois plus laborieux — de la découverte de cette partie de soi qu’est l’homosexualité. Si leurs expériences rappellent nécessairement celles de ceux qui les ont précédés, elles différent dans la mesure ou leur sortie s’effectue bien plus tôt, en moyenne entre 12 et 16 ans. «Les filles ne m'ont jamais vraiment attiré, mais j'ai su que j'étais bel et bien gai lorsque la puberté a commencé. Je me sentais attiré par les autres garçons et j'avais envie de les connaître comme eux voulaient connaître les filles. Pourtant, je ne faisais pas le lien entre mon désir et mon orientation sexuelle à ce moment-là».
Sylvain, 17 ans, Brossard.

Se découvrir gai
Pour la majorité des jeunes gais interviewés, la prise de conscience d’être différent s’est faite graduellement, par étapes, et n’est pas reliée à un moment précis de leur vie, clairement identifiable. Plusieurs d’entre eux se remémorent tout de même des rêves ou des fantasmes qu’ils ont eu très jeunes pour d’autres garçons. «Vers 8 ou 9 ans, je me réveillais souvent en sueurs à chaque fois que je rêvais d’un des beaux gars de l’école, généralement un sportif. Le même rêve est revenu plusieurs fois, avec des gars différents, mais jamais de filles», confie Stef, un garçon de 17 ans, qui demeure avec sa mère et sa sœur à Saint-Léonard.
«Assez jeune, je collectionnais des photos de publicités de Calvin Klein, mais je ne me posais pas de questions à ce sujet-là. Je pensais que j’allais avoir une blonde comme tout le monde», me raconte Antoine, un jeune raver de 18 ans, originaire de Rosemère. Il n’est d’ailleurs pas le seul à faire cette confidence. Les images d’hommes dans les magazines, les catalogues et même les bandes dessinées (les bédés de Rahan et de Batman sont d’ailleurs fréquemment cités en exemples), semblent avoir été un déclencheur dans la processus de découverte de la sexualité chez ces jeunes gars.
De son côté, Yanek, 17 ans, également de Rosemère, enregistrait des bouts d’émissions ou d’entrevues avec des jeunes gars qui lui plaisaient. «Je fantasmais sur Jonathan Taylor Thomas, dont j’avais enregistré une entrevue à Access Hollywood. Ma mère, un soir, m’a demandé pourquoi je regardais toujours le même extrait, et c’est à ce moment-là que ça a cliqué dans ma tête... Ça m’a tout de même pris du temps à comprendre, et il a fallu que ma mère me pose des questions sur les raisons pour lesquelles je faisais ça, pour que j’en prenne conscience.»
Pour sa part, Alain, 18 ans, de Montréal, ne se souvient pas exactement quand il a su qu’il était gai, «mais je me rappelle bien que l'idée de me coller à un gars m'a toujours excité, même enfant».
«J’ai compris que j’étais attiré par les gars, lorsque j’ai eu ma première peine d’amour avec un voisin qui, lui, n’a rien vu. Ma mère, elle, a compris plus vite que moi», raconte Jean-François, 16 ans, de Longueuil.
Mais entre «se découvrir» et «s’accepter», il y a un pas que peu de jeunes disent franchir immédiatement. Jocelyn, 19 ans, est tout de même de ces rares-là. Il soutient qu’il n’a jamais remis en question son orientation sexuelle. «D’aussi loin que je puisse me souvenir, je me suis toujours considéré comme gai. Et à partir du début de ma puberté, j’en ai eu la confirmation. Si je n’en ai parlé à personne avant de tomber amoureux en secondaire 1, c’est qu’aucun autre gars à l’école parlait d’amour avant ça». Paolo, 16 ans, a eu une expérience similaire. Très jeune, il a su qu’il aimait les gars et a intégré cette donnée sans heurts ni tiraillements psychologiques. «Je pense que mes parents aussi ont toujours su que j’étais gai. Je n’ai jamais aimé les sports, je voulais toujours jouer avec les poupées de ma sœur. Les autres gars et leurs jeux m’ennuyaient. Les gais ont commencé à m’intéresser à partir du moment où mon corps a changé, vers 12 ou 13 ans. Et en secondaire 2, j’ai eu mes deux premiers copains.»
Mais leurs cas semblent assez exceptionnels, du moins parmi ceux qui nous ont rejoints. Les histoires tourmentées sont plus fréquentes. Et certains jeunes ont eu de la difficulté à l’accepter complètement avant 17 ou 18 ans.
Même après une relation homosexuelle, plusieurs ne l’ont pas accepté automatiquement. «La première fois que j'ai rencontré un autre gai, à 15 ans, je me suis senti excité, angoissé, nerveux et heureux. J'étais tellement soulagé de savoir que je n'étais pas seul, qu'il y avait quelqu'un d'autre comme moi. En même temps, j'étais aussi intimidé, parce que je ne savais pas à quoi m'attendre. Je ne me considérais pas comme gai cependant. Je croyais naïvement que les autres gars faisaient la même chose que moi, sans le dire. Assez rapidement, j’ai tout de même compris que j’étais vraiment différent d’eux à ce niveau», raconte Sean, un anglophone de Dorval, qui fêtait ses 18 ans cette année.
Cette période de découverte est souvent vécue dans l’isolement et quelquefois dans la clandestinité des les lieux de drague en publics (principalement les parcs et les toilettes), mais également en vacances, lorsque loin des parents.

Les idées suicidaires et les états dépressifs
La plupart des jeunes interviewés n’ont jamais eu d’idées suicidaires. Mais ceux qui y ont pensé ou ont tenté de se suicider l’ont fait une ou deux fois, entre 13 et 15 ans.
James, 16 ans, de Sherbrooke, a tenté par deux fois de se suicider, il y a deux ans. «C’était comme un signal d’alarme que j’envoyais. Je ne pense pas que je voulais vraiment mourir, mais c’est ce que je ressentais à ce moment-là. À l’école, je me faisais harceler tout le temps et je vivais dans mon monde, seul et sans amis. Je ne comprenais pas pourquoi les autres étudiants étaient si méchants envers moi.» Après la seconde fois, cependant, mes parents ont consulté une psychologue qui les a mis sur la piste et les a préparés à la possibilité que je sois gai. J’étais pas capable de leur dire moi-même. Je viens d’une famille assez religieuse, et ça a pris du temps pour que mes parents l’acceptent. Encore aujourd’hui, ma mère espère que je vais rencontrer une femme et me marier.»
Danny, un jeune homme de vingt ans qui vit très bien son homosexualité, actuellement, a traversé également des moments difficiles lorsqu’il était adolescent. «J’étais déprimé, je me sentais pas mal isolé et sans soutien d’aucune sorte de ma famille et encore moins de l’école. Je savais qu’il existait certains services, comme Gai Écoute. Quand j’ai appelé un matin, je suis tombé sur un répondeur qui disait de rappeler après 19h... J’peux dire que la journée a été longue. Mais quand j’ai finalement pu parler à quelqu’un, ça m’a fait énormément de bien.»
À 15 ans, Pierre-Luc fréquentait un collège privé de la région de Québec. Il se faisait constamment harceler par d'autres étudiants de ses classes. Ce harcèlement physique et mental était, de plus, alimenté par certains membres du personnel enseignant. Jusqu'au jour où Pierre-Luc ne veut plus aller à l'école et développe des idées suicidaires. Après une première tentative, il dévoile son secret à ses parents, suite aux conseils d’un psychologue. Sa mère, décidée à l’aider confronte la direction de l'école au sujet du traitement réservé à son fils. «On lui a répondu que je devrais me faire soigner, que ma présence à l’école pourrait perturber l’équilibre des autres jeunes et que ma présence n’était plus souhaitée.» La famille décide alors de retirer Pierre-Luc de l'école. Il perdra une année scolaire, mais aura trouvé le soutien de sa famille. L’année suivante, Pierre-Luc s'inscrit à une nouvelle école et participe à quelques rencontres de groupe pour adolescents gais (le Groupe 14-17 de Québec). Ces rencontres brisent son isolement et lui permettent de renforcer son estime de soi. Maintenant âgé de 17 ans, il regarde cette période de sa vie avec beaucoup d’amertume. «La première partie du secondaire, pour moi, fut une période traumatisante.»

À propos de l’école
Tout comme Pierre-Luc, la plupart des jeunes s’entendent pour dire que le secondaire fut une période éprouvante de leur vie pour ce qui est de la découverte de leur sexualité. Alors que la plupart des jeunes gars de leur âge commencent à expérimenter avec les filles, ils ont dû jongler avec des sentiments contradictoires d’attirance pour d’autres gars et de rejet. Et même lorsqu’ils n’ont pas, eux-mêmes, souffert directement de harcellement, ils en ont été les témoins envers les plus petits et ceux qui étaient les plus efféminés.
«Moi-même, qui me faisait harceler, taper sur la tête par les plus forts et traiter de tapette, je faisais la même chose avec les plus petits que moi. J’ai pas de quoi être fier», avoue Antoine.
Plusieurs ont secrètement nourri un amour platonique pour un ami ou éprouvait une attirance parfois forte pour le sportif de l’école, d’autres ont «joué le jeu» et sont sortis avec des filles en espérant que «ça passerait».
Pour Charles, 19 ans, de Baie-Comeau, il a été facile de passer inaperçu. «À l’école, j’étais le plus grand et le plus bâti. J’ai toujours été un gars sportif.» Mais, derrière l’image de gars parfaitement équilibré, il vivait des déchirements énormes. «Je voulais tellement correspondre à l’image que mes coéquipiers au hockey, mes amis à l’école et mes parents avaient de moi. Je savais qu’il y avait d’autres gais à l’école, mais je ne voulais pas me faire niaiser et me sentir rejeté comme eux. Je les évitais. Et à un moment donné, j’ai failli éclater. C’était trop dur de garder ça pour moi tout seul. Je ne pensais qu’à ça. Je n’étudiais plus, je n’avais plus de motivation ni pour l’école ni pour le sport, et mes notes ont dégringolé. Au point où j’ai coulé mon secondaire 5, une année pourtant bien importante. Puis l’été suivant, je suis tombé amoureux et j’ai fait mon coming out auprès de mes amis. J’ai vu à ce moment-là qui étaient vraiment mes amis.»
Yanek croit que l’esprit de compétition qui règne entre les gars hétéros durant l’adolescence concourt à décourager ceux qui se sentent différents de l’«équipe». «La pression est forte pour ressembler aux autres. Le seul modèle qu’on a est celui de nos parents, le modèle hétérosexuel. Des modèles gais, il n’y en a tout simplement pas. Et quand on se découvre gai à l’école, on se sent bien seul!» Sans modèles sexuels identificatoires, ils ont tendance à intégrer les stéréotypes sur les gais, à croire les perceptions sociales négatives de l'homosexualité, et ils ont peur du rejet. Ces facteurs concourent à l’isolement et à la marginalisation des jeunes gais. Plusieurs déplorent en particulier le manque d’informations tant dans les cours qu’à l’extérieur des cours. «À l’école où j’allais, il y avait des présentoirs pour des dépliants sur l’homosexualité, mais jamais de dépliants... tandis que les autres étaient toujours remplis», poursuit Yanek.
D’autres jeunes, comme Danny, ont été directement confrontés à l’incompréhension du personnel de l’école secondaire qu’ils fréquentaient. «Je découpais des pages dans Fugues qui pouvaient intéresser les jeunes et je les affichais sur un des babillards dans le corridor. Quand la psychothérapeute de l’école s’est rendue compte qu’il s’agissait d’articles tirés d’une revue gaie, elle a fait enlever non seulement les articles, mais le babillard. Je me suis plaint à la direction, mais ils n’ont rien fait. L’année après mon départ, ils ont remis le babillard en place...»
À côté de ces histoires de harcèlement et d’isolement, quelques jeunes réussissent tout de même à traverser les étapes de la découverte, de l’acceptation, de l’assumation et de la sortie très rapidement et sans souffrir d’incompréhension à l’école.
C’est le cas de Stefan, 17 ans, de Saint-Léonard. Il a un copain depuis le début de l’été et aimerait bien que ce dernier l’accompagne au bal des finissants cette année, mais s’il se sent bien accepté par ses pairs et à d’autres amis gais et lesbiennes, il n’est tout de même pas sûr qu’il va aller à son bal de finnissant accompagné. «J’en ai parlé avec ma mère et Étienne (le copain en question, de huit ans son aîné). Je sais que ma mère va me soutenir, mais je crois que je vais d’abord en parler avec des amis à l’école pour voir leur réaction. Sans doute que si Étienne et moi, on avait le même âge, ça passerait mieux».
Pierre-Étienne, 15 ans, de Montmagny, considère qu’il faut cependant être fort et ne pas craindre ce que les autres peuvent penser. «Déjà au primaire, en sixième année, les rumeurs me concernant ont commencé à circuler puis, en secondaire 1, je l’ai dit à quelques amis, et ça s’est su dans l’école. Il y a des gars et des filles — surtout des gars — qui ont commencé à me niaiser, mais il y a eu beaucoup plus d’étudiants qui ont pris ma défense. L’important, je crois, c’est que dès mon annonce, je me suis senti soutenu.»

Le coming out
Même si l'acceptation de leur homosexualité est un cheminement ardu, les jeunes qui se sont donné la chance d'y arriver en sont ressortis grandis. L'acceptation leur aura permis d'être mieux avec eux-mêmes, d'avoir une meilleure stabilité intérieure, de mieux se connaître, etc. Des atouts dont ils pourront bénéficier afin d'accéder à la liberté et au pouvoir personnel qui caractérisent la vie adulte. Et à mesure qu’ils sont à l'écoute de leurs sentiments les plus profonds et qu’ils savent mieux ce qu'être gai signifie, la plupart des gais se sentent de plus en plus à l’aise avec leur orientation sexuelle, suffisamment pour effectuer leur coming out.
Étienne, 14 ans, l’a d’abord dit à ses parents. «Je regardais distraitement la télé, un soir de semaine, avec mon père», confie l’adolescent par téléphone. «Dans l’émission, on parlait des mariages gais, je crois. Et pendant l’annonce, mon père m’a demande comme ça, si il y a des jeunes à mon école qui étaient gais. Sans vraiment prendre le temps d’y penser, je lui ai répondu qu’ à part, moi je savais pas. Mon père s’est retourné vers moi et a compris immédiatement, à la manière que je le regardais, que je ne niaisais pas. Je sais pas comment j’ai fait pour lui dire. J’avais 12 ans à ce moment-là. Sur le coup, il m’a dit que, comme j’avais jamais essayé avec une fille, ça allait sans doute passer, mais moi, je le savais que j’étais différent.»
Pour les jeunes qui nous ont contactés, le soutien familial semble avoir été particulièrement grand et rapide. Et si certains choisissent de le dire d’abord à un membre de leur famille, d’autres préfèrent se confier à leurs meilleurs amis (et fréquemment il s’agit de leurs meilleures amies). En somme, à des personnes en qui ils espèrent trouver de la compréhension ou de la sympathie. Pour Pierre-Étienne, comme d’ailleurs pour tous les autres, son coming out fut un moment très important dans sa vie. «Je me suis demandé à qui devrais-je le dire. Je l’ai dit à mes parents, parce que j’ai senti qu'ils ne me rejetteraient pas, qu'ils m'accepteraient comme je suis et qu'ils n'essaieraient pas de me changer. J’ai commencé d'abord par les tester, puis j'ai évalué si ça valait la peine de risquer de leur dire.»
Guillaume, 16 ans, adopte une stratégie semblable : «Je dis que je suis gai uniquement aux gens que je connais depuis longtemps et seulement si je sais qu'ils sont compréhensifs et tolérants. Je pense que c'est important qu'ils connaissent cet aspect si important de moi-même».
«À partir du moment où j’ai compris que j’étais normal, bien que différent, je me suis dit que je n’avais pas de bonnes raisons de cacher mes sentiments. Par contre, il m’a fallu être sûr d'être à l'aise avec mon orientation avant de la dévoiler à qui que ce soit», témoigne Jonathan, 19 ans.
Plusieurs des jeunes interviewés considèrent qu’il est essentiel d'être honnête avec soi-même. Tout comme refouler ses sentiments peut coûter cher, plusieurs ont compris que le fait de révéler à leur entourage peut aussi être payant. La plupart des jeunes rencontrés ont insisté pour dire que leur sortie s’est vécue comme une libération : tout comme lorsqu’ils ont accepté leur orientation sexuelle, ils se sont sentis plus calmes, plus heureux et plus confiants.
«Peu importe ce que diront les gens, me suis-je dit. Tu es normal. Je suis né sur cette terre dans un but précis, et être gai en fait partie», poursuit Jonathan.
Jean-François, 16 ans, de Montréal. Issu d’une famille très unie, surtout à la suite du décès d’une sœur ainée, il a très tôt envoyé des signaux à ses parents pour leur faire savoir qu’il était gai. «J’ai su que je suis gai depuis l’âge de 10 ou 11 ans. Et je l’ai dit à mes parents à 12 ans, au souper, en leur disant que je n’aurais pas d’enfants. Ça les a surpris, évidemment. Surtout mon père, qui ne comprenait pas que je pouvais savoir ça si jeune. Mais j’en étais si sûr qu’il n’a pas trop insisté. Mes parents m’ont toujours appuyé et encouragé et lorsque je suis tombé en amour avec un gars dans un camp de vacances, ils l’ont accepté très naturellement, comme ils ont accepté les premiers chums de ma sœur. Je pense que leur attitude a fait que personne dans la famille n’a fait de remarques blessantes. Leurs seules inquiétudes étaient reliées au sida. Et j’ai eu droit à quelques discussions sérieuses Pendant plusieurs semaines, ma mère laissait traîner des dépliants sur l’importance de mettre un condom».
Quelquefois, des parents particulièrement attentifs comprennent au même moment, voire plus rapidement que leurs fils, que ceux-ci sont gais. C’est le cas d’Alex, 17 ans, dont les parents n’ont paru aucunement surpris lorsqu’il leur a annoncé, l’an dernier, qu’il est gai. «Ils m’ont avoué s’en douter depuis que je leur avais demandé des poupées Barbie à Noël lorsque j’avais à peine 10 ans.» Évidemment, tous les enfants n’envoient pas nécessairement un signal aussi évident...
Jocelyn se rappelle l’avoir dit à ses parents le matin de Noël, en ouvrant ses cadeaux, alors qu’il avait 12 ans. «Ils ont été très compréhensifs, même si ça doit pas être évident de se faire dire ça par son fils de 12 ans.»

Quand la sortie est mal acceptée par la famille
Mais toutes les familles ne sont pas aussi tolérantes et compréhensives que celles de Jocelyn, d’Alex ou de Jean-François. Il arrive malheureusement que la famille rejette l'adolescent en raison de son penchant homosexuel. Ahmed a 18 ans. Jusqu’à l’âge de 16 ans, il demeurait à Trois-Rivières avec son père et son jeune frère. Ses parents étant séparéss il ne voyait sa mère qu’occasionnellement. Durant l’été 1998, son existence a basculé. Il est tombé amoureux avec un gars de son âge qu’il avait rencontré au début des classes. Le père d’Ahmed n’aimait pas que son fils fréquente ce garçon un peu efféminé. Il le confronte, mais Ahmed nie tout. Quelques semaines plus tard, cependant, le père les surprend en train de s’embrasser. Il entre dans une immense colère et bat son fils, qui décide de quitter la résidence familiale et de se réfugier chez les parents de son copain, qui se montrent compréhensifs. La mère d’Ahmed, alertée par «la belle-famille», vient chercher son fils et le ramène avec elle à Laval. Mais comme Ahmed et le nouveau mari de sa mère ne s’entendent pas très bien, il est convenu qu’Ahmed ira rester avec un cousin plus âgé. Deux ans plus tard, Ahmed reste toujours avec ce cousin qui l’a accepté tel qu’il est. Ahmed n’a plus jamais revu son père.

Isolement encore plus grand en région
Si la socialisation avec d’autres gais est loin d’être facile quand on est adolescent, elle devient plus difficile, voire quasi impossible, en région.
Comme en témoigne Martin, un gars de Granby qui vient d’avoir 20 ans : « J’ai l’impression qu’il y a pas mal moins de gais dans ma région qu’ici à Montréal. Nous, on a juste un bar (Le Bélier), et il n’est ouvert que depuis peu de temps. Et des jeunes de mon âge, il yen a vraiment pas beaucoup.» Tout comme Martin, la vingtaine de jeunes qui ont pris contact avec le magazine et qui restent à l’extérieur de la région de Montréal et de Québec se trouvent passablement isolés et disent en souffrir à divers degrés.
Des quatre qui ne semblent pas en souffrir, trois ont ont un copain et demeurent avec lui. Ce sont les seuls, d’ailleurs, qui ne pensent pas quitter leur région, du moins pour le moment. Mais, la plupart des autres songent, d’ici l’âge de 19 ans, à quitter leur coin de pays pour s’en venir à Montréal ou à Québec. «Pour les études, c’est certain, mais aussi parce que je trouverai plus de gais. Ici, je me sens bien seul», témoigne Alex, 17 ans, de St-Jérôme. «J’aimerais bien faire ma vie avec un gars de mon âge. Mais comment trouver un gars gai qui me plaise ici?» renchérit-il.
Sean, 18 ans, habite Sherbrooke. Même s’il connaissait l’existence du Complexe 1317 (le bar gai de la ville), il avoue avoir longuement hésité avant d’y aller. «Entrer dans un bar gai, c’est s’afficher comme gai et ça m’a pris quelques mois et plusieurs visites avant d’en être capable.»
Avec les quelques groupes de discussions, ces lieux demeurent tout de même les rares espaces de socialisation où les jeunes gais sont certains de rencontrer d’autres gais. En témoigne ainsi Marc-Alain : «Je vais à l’occasion à la Station D. Il y a pas souvent de gars de mon âge, mais c’est tout ce qu’il y a. C’est un endroit le fun et les gens sont plus sympathiques que je ne l’avais imaginé. À part ma chambre, c’est le seul endroit où je peux être tel que je suis.»

Modèles
Ceux qui connaissaient des gais ou des lesbiennes, dans leur famille ou dans l’entourage de leurs parents ont beaucoup plus facilement accepté leur propre homosexualité. «Ma tante est lesbienne; elle m'a toujours laissé clairement savoir que c'était correct d'être gai et ça, bien avant que je sache moi-même que je l'étais», nous raconte Yvon, 16 ans, un jeune de Montréal qui était venu nous rencontrer au kiosque de Fugues durant les célébrations de Divers/Cité. Mais pour ceux qui n’ont pas, dans leur entourage, d’adultes ouvertement homosexuels, les modèles se font rares.
La plupart déplorent l’image que les médias renvoient des gais et de l’homosexualité : «Surtout lors d’événements de la fierté, pourquoi les journaux insistent-ils toujours sur les travestis, les seins nus et les fesses à l’air, alors que la très grande majorité des gens qui participent à la marche ne sont pas comme ça?»
Ils déplorent également que les personnages publicsqui font leur coming out soient assez vieux. «Comme si, quand on est un personnage public, il faut attendre que sa carrière soit rendue pas mal loin pour faire son coming out», considère Jocelyn. Je leur fais remarquer qu’au moins, maintenant, il y a des personnalités qui osent annoncer publiquement leur orientation, ce qui était très rare quand j’avais l’âge de ces jeunes, mais cela leur semble encore trop peu.
Éric, 19 ans, de Montréal, considère par ailleurs qu’il est essentiel de rendre plus véridiques les messages véhiculés sur l'homosexualité, qui sont trop souvent négatifs dans notre société. Car si on désire que les jeunes homosexuels acceptent plus facilement leur orientation sexuelle, il faudrait transmettre des messages plus positifs et plus justes de ce que c’est qu’être gai.»

Mais être gai, ça veut dire quoi?
«J’ai pas l’impression d’être moins normal que les autres. Pour moi, c’est d’être moi-même, de vivre avec la personne que j’aime le plus. C’est important de s’accepter comme on est. Je sais que je suis différent, mais pas tant que ça», considère Danny.
Antoine, pour sa part, se trouve différent et en est fier. «Dans le monde, les hommes hétéros sont ceux qui sont responsables de la violence, des guerres. Moi, je sais que je suis plus près de mes émotions. D’ailleurs, la plupart de mes amies me disent comment je ne ressemble pas aux autres gars.» Martin, également, se considère plus près des filles que des gars. Mais il ne sait pas si cela a nécessairement rapport avec le fait d’être gai...
Pour Rodrigo, 19 ans, «la peur d’être jugé ou plutôt celle d’être rejeté, façonne notre manière de voir le monde et notre personnalité». Sa réflexion rejoint d’ailleurs celle du journaliste et sociologue français Didier Éribon dont l’une des théories veut que c’est l’insulte et l’injure — qui nous sont constamment jetées à la face — qui font de nous des êtres différents.
Tant Éric, Danny que Yanek considèrent qu’il est essentiel de s’informer sur l’histoire de notre communauté. Depuis un peu plus d’un an, ils se sont mis à lire des articles dans des magazines et sur internet sur leur communauté. Ils trouvent valorisant de savoir ce que les gais ont accompli. De savoir que tel ou tel personnage de l’histoire était gai, une manière de se dire qu’eux aussi pourront accomplir de grandes choses...
Il ressort de tous ces témoignages que si dans certains milieux l’homosexualité est bien tolérée, il demeure que les préjugés et l’incompréhension envers le fait homosexuel sont toujours là.
Quoi qu’il en soit, la communauté gaie et la société québécoise sauront compter sur des jeunes qui les feront sans aucun doute évoluer vers quelque chose de plus ouvert, de plus tolérant. Merci à ces jeunes pour leur générosité.