Mort ou fif

Première étude québécoise sur le suicide des jeunes gaies

Denis-Daniel Boullé
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Le 16 octobre dernier, Gai Écoute présentait la première recherche sur des jeunes gais qui ont tenté de mettre fin à leur vie parce qu’il leur était difficile d’accepter et de vivre leur homosexualité. Dirigée par Michel Dorais, chercheur à l'Université Laval de Québec, cette étude présente des témoignages commentés qui sont un véritable cri d'alarme. La plupart des jeunes gais vivent un véritable enfer dans le réseau scolaire, victimes de stigmatisations et d'humiliations de la part de leurs congénères et de l'indifférence complice des adultes. Le suicide peut alors apparaître comme une solution à la souffrance. On le savait, on s'en doutait, mais personne jusqu'à présent n'avait tenté d'en mesurer la gravité. Malheureusement, il faut parler des situations les pires pour que, peut-être, l'opinion publique s'émeuve un tant soit peu. Combien de jeunes gais s'étant suicidés ou ayant tenté de s'enlever la vie devra-t-on recenser avant de prendre conscience que l'école, et dans une moindre mesure la famille, sont des milieux qui ne participent pas au respect de la différence, pire qui favorisent et tolèrent la discrimination? C'est ce que dénonce Michel Dorais à travers 24 histoires de jeunes qui ont pensé au suicide au cours de leur scolarité, devant l'incapacité à trouver du soutien face au calvaire qu'ils subissaient.
Cette recherche a une histoire. Depuis plusieurs années, Laurent McCutcheon, de Gai Écoute, souhaitait qu'une étude soit menée sur l'impact de l'orientation sexuelle dans les facteurs qui incitent les jeunes à se suicider. Les bénévoles de Gai Écoute ont souvent eu à répondre à des appels de détresse de jeunes. Il a donc repris son bâton de pèlerin pour trouver les subventions nécessaires à cette étude, financée par le ministère de la Santé et des Services sociaux. Le directeur de cette recherche était tout trouvé : Michel Dorais, sociologue, et auteur de plusieurs ouvrages sur la sexualité dont celui de l'abus sexuel au masculin.
Il ressort de cette étude que confrontés à un entourage peu favorable à l'homosexualité, les jeunes ne peuvent tolérer et accepter leur orientation sexuelle. Beaucoup auraient même pris conscience de leur orientation sexuelle par la récurrence des insultes reçues. «Ce sont les jeunes homosexuels qui présentent les caractéristiques les moins masculines, soit par leur comportement, soit par des champs d'intérêt qui diffèrent de ceux des autres garçons, qui courent le plus de risques d'être traités de tapette ou de fif», constate Michel Dorais. «Et en milieu scolaire, être identifié comme fif est la pire des choses.» Plus que l'orientation sexuelle, c'est l'image que projetteraient certains jeunes homosexuels qui entraînerait une mise à l'écart du groupe et la persécution. De là certaines confusions, puisque certains jeunes hétéros plus «efféminés» pourraient être logés à la même enseigne.
Ce climat de rejet, même si tous n'en sont pas victimes, tous le ressentent et doivent composer avec. Ce qui fait dire à Michel Dorais qu'il y a quatre catégories de jeunes gais : le parfait garçon, qui évitera de se faire reconnaître comme tel ; le caméléon qui jouera l’imposture jusqu’à endosser des comportements homophobes (Le parfait garçon et le caméléon vivent dans la terreur d’être découverts); le fif de service qui subit les humiliations et parfois les agressions ; enfin le rebelle, qui tente de résister en s'affirmant comme gai et en feignant d'ignorer les attaques dont il est victime. Mais quelle que soit l'attitude choisie, elle n'en demeure pas moins génératrice de souffrance, de sentiment de perdition qui peut un jour ou l'autre mener au suicide.
«On ne se rend pas compte encore de l'ostracisme épouvantable qu'endurent les jeunes homosexuels encore de nos jours», s'alarme le chercheur. «C'est le seul groupe dont on peut se moquer sans que personne ne réagisse. Alors que les écoles sont ouvertes sur le respect de la diversité, qu'elle soit ethnique, culturelle, religieuse, on ne fait rien pour les jeunes gais.» Comme il n'y a pas de groupes «naturels» de jeunes gais, ceux-ci sont confrontés à l'isolement, à la solitude. Ils ne se porteront pas au secours de la tapette de service, dans un cours, de peur d'être à leur tour identifiés à la victime. Ils ne trouvent pas non plus de secours ou d'aide aussi bien auprès de leur famille, encore moins auprès des professeurs et des éducateurs, ces derniers ne se doutant pas ou ne voulant pas voir la réalité de ces jeunes. L'isolement, l'incitation à la haine de la part des autres ne peuvent conduire qu'à la haine de soi. «On se rend compte, dans ces témoignages, que la plupart des jeunes gais n'avaient pas honte de ce qu'ils étaient. Mais à force de leur répéter sans cesse qu'ils étaient une honte pour le groupe, pour l'école, pour leur famille, ils ont développé cette honte et parfois la haine d'eux-mêmes», explique Michel Dorais. «C'est cette homophobie intériorisée qui peut les pousser au suicide. Il n'est pas facile pour les gais de s'en débarasser tellement elle est intégrée à leur développement. Encore aujourd'hui, beaucoup de gais adultes préfèrent garder le secret, ne font pas leur sortie du placard, parce que c'est relié à ce sentiment de honte, à cette homophobie intériorisée dont ils n'arrivent pas à se débarrasser.»
Face à ce constat dramatique, Michel Dorais, pense qu'il faut interpeller le ministère de l'Éducation pour qu'une véritable politique d'éducation et d'information soit menée auprès de tous les établissements pour parler enfin de l'homophobie. Tout comme cela s'est déjà fait pour le racisme ou le sexisme. «Les jeunes hétérosexuels sont aussi des victimes de l'homophobie. Ils reproduisent des comportements qui sont tolérés par une grande majorité de la population. De plus, ils participent à renforcer l'hétérosexisme, selon lequel l'homosexualité serait un comportement social dévalorisé, une sexualité amoindrie», souligne le sociologue. «Il faut que les groupes communautaires soient mieux subventionnés et puissent entrer dans les écoles, pas seulement sur invitation et après de longues négociations avec la direction de l'école et des représentants des parents.»
Cependant il existe une grande réticence aussi bien de la part des professionnels de l'éducation que de la part des parents à parler d'homosexualité ou encore d'homophobie à l'école. Les préjugés les plus extrêmes ont encore cours : pédophilie, recrutement. Mais aussi une ignorance telle que les responsables du milieu de l'éducation les plus ouverts ont peur d'ouvrir cette boîte de pandore qu'ils craignent ne pouvoir maîtriser. À cela, Michel Dorais réplique que le Québec, de par sa charte, fait la promotion du respect de la diversité des individus. «On accepte que des parents ou des enseignants s'opposent à parler d'homophobie dans les écoles, mais personne ne tolérerait qu'un parent ou qu'un enseignant refuse de parler de racisme parce qu'il n'aimerait pas les noirs ou les jaunes. Il pourrait même être poursuivi en justice. Il devrait en être de même avec l'homosexualité. Ce qui se passe aujourd'hui dans les écoles du Québec est illégal et intolérable.»
Pour Laurent McCuchteon, président de Gai Écoute, cette recherche est un constat sur lequel se fonder pour travailler à la mise en place d'action concrète : «Tous les ingrédients sont réunis dans Mort ou fif pour susciter un intérêt de la part des partenaires et décideurs. Nous connaissions déjà cette situation, nous avons maintenant un document qui sera mis à la disposition de tout le monde, et de ce fait on ne pourra plus ignorer cette réalité.»
Mort ou fif ajoutera sûrement une pierre supplémentaire significative dans une révolution d'attitude et de comportement que doit adopter le monde de l'éducation. Il faut espérer que les enseignants et le personnel d'encadrement ne soient pas seulement informés, mais deviennent véritablement des acteurs de cet enjeu en liaision avec les groupes qui ont développé une expertise.
Mort ou fif, 10 $ (frais postaux inclus); faire parvenir un chèque au Centre de recherche sur les services communautaires de l'Université Laval, CSRC, Faculté des sciences sociales, Pavillon De Koninck, 2e étage, Québec, G1K 7P4