Une renaissance...

Le témoignage d’un jeune gai

Martin Bessette
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On m’a demandé de raconter mon cheminement de vie, de raconter de quelle façon j’en suis venu à accepter le fait d'être gai et d’expliquer, dans mes mots, comment j'ai pris conscience de cette réalité qui allait changer le cours de ma vie. Alors voici... D’aussi loin que je puisse me souvenir, j'ai toujours été attiré par les garçons. Mais ce n'est qu'à l'âge de 12 ans, environ, que j'en ai pleinement pris conscience. Le secondaire aura été, pour moi, la pire étape de ma vie. Dans mon cas, que je sois gai n'était pas visible de l'extérieur, mais le fait que j’aie refusé les propositions de quelques-unes des plus belles filles de mon école a fait en sorte que je me suis retrouvé dans une position délicate qui, je le sentais, pouvait dévoiler à tous mon orientation. Je me devais de trouver quelque chose pour faire taire les rumeurs qui commençaient à courir. Chaque fois que j'entendais le mot «fif» ou «tapette», je voulais me retrouver six pied sous terre, même si l’épithète ne s’adressait pas à moi. J'avais chaque fois l'impression que tous ces gens connaissaient mon secret.
Avec les années, une fille de l’école, Isabelle, était devenue ma meilleure amie, et ce qui devait arriver, arriva : elle est tombée amoureuse de moi. Pendant un an et demi, j'ai résisté à ses avances. Mais, en secondaire 4, je me suis dit que, comme j'étais si proche d’elle, la différence entre être amoureux ou être amis se situait au niveau des baisers et au niveau sexuel; que tout cela allait apaiser les rumeurs; et que si ça pouvait fonctionner avec une fille, ce serait avec elle. Le jour où je me suis décidé à lui exprimer mon «amour», quelle ne fut pas ma surprise de l'entendre me dire qu'avec le temps, son désir s’était plutôt transformé en attachement et donc que l'amour qu'elle éprouvait auparavant pour moi était maintenant chose du passé. Ce fut pour moi le pire moment de ma vie. J’avais finalement décidé d'essayer avec cette fille, croyant fermement qu'elle était la seule avec qui ça pouvait peut-être fonctionner, et je frappais un refus qui, plus qu’une déception, me déboussola complètement. Je me suis mis à croire que ma vie serait un enfer, que je ne réussirais jamais à être heureux et, dans mon esprit, qu’il était encore moins question que je laisse savoir à qui que ce soit mon orientation sexuelle.
Bien que je sois issu d'une famille heureuse où je n'ai jamais manqué d'amour, où la communication se faisait à merveille et où, apparemment, j'étais très heureux, je ne me sentais pas capable de laisser savoir à ma famille que j’étais gai, par peur d’être jugé et de perdre leur amour. Ce profond désarroi, gardé secret, m'a mené à poser un geste de détresse, un geste qui aurait pu être fatal, un geste qui se voulait un appel à l'aide, un cri de souffrance. Ce n'était pas mourir que je voulais, mais bien me libérer du mal qui me rongeait. Je me suis retrouvé à l'hôpital, et ensuite dans un centre d'hébergement, accompagné par plusieurs intervenants. Mais, malgré cette aide, je n'ai pas réussi à dévoiler ce secret qui continuait à hanter mon esprit. Après ce geste, expliqué par une supposée peine d'amour (Isabelle n'ayant pas voulu de moi), je suis sorti de nouveau avec Isabelle. Notre relation, qui aura duré deux ans, fut parsemée d'embûches et de moments agréables, de voyages et de questionnements (sur ce que serait ma vie, sur ma capacité à rendre cette fille heureuse). Comprenant tous deux que notre relation n’allait nulle part, nous nous sommes finalement quittés, sans que je n’explique à Isabelle la raison des différends que nous avions dans notre vie de couple. Et comme je partais quelques mois plus tard dans le cadre d’un échange qui allait durer sept mois, cette décision était la meilleure que nous puissions prendre.
Deux semaines avant que je ne parte pour cet échange, Josée, une de mes bonnes amies, m’a avoué son amour. À ce moment-là, j’ai pris une importante décision, une décision que je n’avais pas été capable de prendre avant, celle de m’ouvrir à quelqu’un et de lui dire la vérité. Je ne me sentais plus capable de mentir et je ne voulais pas la laisser avec comme seule réponse que je ne l’aimais pas.
Au cours des premières semaines de ce programme d’échange, j’ai appris à m’aimer, à connaître mes capacités, à savoir réellement qui j’étais. À travers ce cheminement personnel, j’en suis venu à parler de mon orientation sexuelle à l’une des participantes de l’échange, une fille originaire de Montréal. Peu à peu, je m’ouvrais de plus en plus aux autres, j’en parlais de plus en plus souvent. Ce que j’avais gardé pour moi durant toutes ces années, devait sortir. Et un soir de novembre, j’avais suffisamment confiance en moi pour décider d’écrire à mes parents et à Isabelle, et leur dévoiler mon secret. Ces personnes étaient les plus chères à mes yeux et, si je voulais qu’elles me comprennent, je ne voulais surtout pas perdre leur amour.
La conversation téléphonique que j’ai eue avec chacun d’eux et leur acceptation immédiate fut la plus belle récompense que je pouvais espérer. Obtenir leur soutien était un beau coup de main. Je me sentais fin prêt à affronter les obstacles qui pouvaient se dresser sur mon chemin. Je me sentais si libéré que je me demandais comment j’allais réussir à attendre les trois autres mois qui restaient avant de revenir auprès des gens qui m’aimaient tel que j’étais réellement.
De plus, j’éprouvais certaines craintes à l’idée d’aller poursuivre la fin de l’échange dans le pays jumelé, la Jamaïque. Tout au long de la première partie de l’échange, je m’étais bien aperçu de la perception que les Jamaïcains avaient des gais. Et maintenant que je m’acceptais, j’avais l’impression que j’allais avoir du mal à ne pas exprimer mes opinions au sujet de l’orientation sexuelle.
La culture jamaïcaine, encore plus que la nôtre, est imbibée par l’homophobie, les jeunes grandissent dans une culture où l’homosexualité est tabou et interdite. L’idée de me rendre là-bas me faisait un peu peur. J’avais pourtant rêvé de ce voyage pendant des mois, mais je ne savais plus comment je réagirais face à tout cela, et encore moins si j’allais être capable de ne pas avouer aux Jamaïcains que j’étais gai. Et, surtout, maintenant que je m’étais libéré de ce lourd secret, j’éprouvais le besoin immense d’en savoir plus, d’en parler, de questionner, de m’informer.
Le directeur du programme d’échange avait été informé par ma superviseure d’équipe que j’étais gai. Étant gai lui-même, il m’avait parlé longuement et avait répondu à plusieurs de mes questions, quelques jours avant le départ pour la Jamaïque. Une journée avant que nous partions, il est venu me demander si j’étais intéressé à rencontrer quelqu’un du groupe, un gars de mon âge qui vivait la même chose que moi. Évidemment, que je voulais le rencontrer. Et en silence, j’espérais que ce garçon soit celui que j’avais remarqué le tout premier jour. Quand je le vis, un sentiment comme jamais je n’en avais ressenti, surgit en moi. C’était lui, Sean, cet anglais de l’Alberta, pour qui j’avais un faible depuis le tout début. Je n’avais cependant laissé rien transparaître, de peur que cette attirance ne soit pas réciproque.
Ce soir-là, nous avons parlé toute la nuit de nos vies, de nos craintes, de nos moments difficiles, de la manière dont nous envisagions la vie. Aux petites heures du matin, nous nous sommes quittés pour nous préparer au départ pour la Jamaïque. Nous nous sommes donc envolés vers cette terre inconnue, la tête et le cœur remplis de sentiments confus, mais tous deux encore plus libérés. Au cours des jours qui ont suivi, ma vie a pris un tournant que jamais je n’aurais pu imaginer. Sean et moi nous nous sommes finalement découverts l’un l’autre au point où tous les deux nous sommes tombés amoureux. Mais, ce sentiment d’amour si fort, si puissant, le cadre de l’échange nous empêchait de le vivre pleinement. C’était notre première expérience et je crois que le sentiment était si fort que rien ne pouvait nous empêcher de vivre cette aventure. C’est pourquoi, après mûre réflexion, nous avons pris la décision de ne pas laisser échapper ce hasard qui nous avait réunis et avons fait le choix de quitter le programme et de revenir à Montréal, où nous pourrions vivre enfin cette nouvelle vie.
Quelques coups de téléphone s’imposaient par contre. Nous devions revenir, mais nous devions vivre quelque part; Sean ne se sentant pas prêt à rentrer chez lui, nous avions décidé de revenir au Québec. Mais mes parents allaient-ils accepter que leur «nouveau» fils revienne accompagné? Quelle ne fut pas ma surprise et mon bonheur de les entendre me répondre oui, sans aucune hésitation. Mes parents, qui n’avaient pas encore vécu avec moi depuis «l’annonce», ont pris une importante décision. En plus de m’avoir à leur côté, ils auraient un parfait inconnu dans leur maison, un anglophone qui, à ce moment-là, ne parlait pas du tout français.
Les mois ont passé, et tout le monde s’est adapté. Les parents de Sean ont eu besoin d’un peu plus de temps pour l’accepter, mais tout est finalement rentré dans l’ordre. Chez nous, Sean est vite devenu le cinquième membre de notre famille, mes parents l’ont accueilli comme s’il avait toujours fait partie de la famille, et nous avons vécu de cette façon pendant neuf mois. Sean m’aura fait découvrir l’amour.
Je me sens très privilégié d’avoir eu la chance de vivre ainsi ma première relation. Je crois sincèrement que l’appui de ma famille et de mes amis aura contribué à faire l’homme que je suis maintenant. Je suis heureux, comme jamais je ne l’ai été. Sean et moi, nous ne sommes plus ensemble, mais nous sommes restés de bons amis et jamais je ne voudrais échanger cela pour tout l’or du monde.
Avec du recul, je comprends que les expériences que j’ai vécues et les épreuves que j’ai traversées — autant que les gens qui m’ont soutenu — ont contribué à façonner la personne que je suis devenue, c’est-à-dire un gars confiant, aimant, fort et surtout heureux. Les premières années de ma vie auront été parsemées de détresse et de solitude, mais maintenant je compte bien profiter au maximum de toutes les années qu’il me reste, puisqu’il n’y a pas de plus beau cadeau que la vie, encore faut-il se libérer!