Rencontre

Svend Robinson : un homme de convictions et d’action

Denis-Daniel Boullé
Commentaires

Qui peut mieux symboliser pour les communautés lesbienne et gaie le courage, l'humanisme et le progressisme que le député de Burnaby-Douglas de Colombie-Britannique, Svend Robinson. Premier député ouvertement gai en 1988, il s'est toujours battu pour l'égalité des droits des gais et des lesbiennes. Rejoint en 1992 par Réal Ménard, ils sont les deux hommes politiques au fédéral qui ont préféré la visibilité à l'ombre. Svend Robinson, que certains ont qualifié de «Rebel with a cause», joue les trouble-fête dans les cénacles du pouvoir et même hors du pays. Il s'est fait expulser de Chine pour avoir défendu les droits de l'homme. Il s'est fait remarquer en se rangeant aux côtés des autochtones contre la déforestation de l'île de Lyell. Il a déposé une loi privée pour la légalisation du suicide assisté pour les malades en phase terminale, après avoir défrayé les manchettes en accompagnant Sue Rodriguez dans ses derniers instants. Ces causes menées sans compromission lui ont acquis un capital de sympathie immense auprès des Canadiens et des Canadiennes et aussi auprès des lesbiennes et des gais pour son engagement. Pour Fugues, Svend Robinson a accordé une longue entrevue où se côtoient une réflexion sur les droits des gais et des lesbiennes au Canada et les impressions d'un homme qui a compris qu'il était impossible de jouer double jeu.

Quel est le bilan que vous pouvez dresser de l'avancement des droits pour les gais et les lesbiennes au Canada ?

Notre position a changé, mais je dirais que ça a changé d'une façon positive depuis dix ans. Et c'est surtout grâce à la charte des droits et libertés et aux différents défis devant les cours. En 1992, dans les Forces armées et dans les constitutions de presque toutes les provinces, il y a des lois contre la discrimination. Et l’Alberta, après la décision de la cour suprême, devra probablement amender sa charte. Depuis les dernières années, je crois que les progrès les plus importants réalisés concernent la question de la reconnaissance des couples de gais et de lesbiennes. La décision de la cour, en Ontario, de mettre fin à la discrimination dans la loi provinciale sur l’impôt des particuliers a ouvert le bal, suivie par la Nouvelle-Écosse, qui accorde les pensions de retraites aux survivants dans les couples de gais et de lesbiennes. J'avais déposé un projet de loi en ce sens, au fédéral.
Et le Québec qui a été la première province à mettre fin dans la loi à la discrimination envers les gais et les lesbiennes, en incluant l'orientation sexuelle en 1977, a longtemps tardé pour déposer un projet de loi qui reconnaît les conjoints de même sexe. Je me demande ce qui s’est passé…

Une des raisons qui ont retardé le dépôt des projet de lois au Québec (32) et au fédéral (C-23) concernant la reconnaissance des conjoints de même sexe tiendrait, semble-t-il, à l’incapacité des législateurs à évaluer, de manière réaliste, les coûts de tels changements...

Je n'accepte pas du tout l'argument des coûts parce qu'il y a déjà des précédents qui montrent que les coûts sont négligeables. De toute façon, on ne doit pas mettre de prix sur l'égalité fondamentale. Les gais et les lesbiennes, en tant qu'employés, contribuent aux programmes de bénéfices. Accepter ces inégalités, c'est accepter que nous sommes des citoyens de deuxième classe. Le prix, c'est le prix pour l'égalité. On a utilisé les mêmes arguments contre l'équité salariale pour les femmes. Si les femmes sont égales, on doit les respecter dans la loi. Si nous sommes égaux, c’est une grave erreur de suggérer que l'égalité coûte trop cher.

Certains reprochent également aux gais et aux lesbiennes, dans leurs revendications concernant la reconnaissance de leurs couples, de demander des droits spéciaux...

Cet argument est très dangereux. C'est l'argument le plus fort qu'utilise la droite et certains groupes religieux en disant que nous revendiquons des droits spéciaux. Cet argument a été utilisé dans le Maine pour défaire la loi existante sur l'égalité des droits des gais et des lesbiennes. C'est ridicule. En tant que gai, je ne veux pas de droits spéciaux, seulement l'égalité comme pour tous les autres citoyens. La population ne veut pas entendre parler de droits spéciaux. Mais, cet argument peut avoir une certaine résonnance, surtout quand les gens se sentent menacés dans leur vie quotidienne, qu'ils se sentent insécurisés. C'est très dangereux.
Les deux arguments les plus dangereux, pour moi, sont les droits spéciaux et le lien que l'on fait entre homosexualité et pédophilie («les gais sont une menace pour les enfants»). On a utilisé l’argument des enfants contre les Juifs qui allaient les convertir, contre les Tziganes qui allaient les voler, et contre nous qui allons les séduire. Ce mensonge est le plus destructeur.

Est-ce, selon vous, la raison qui fait que la plupart des pays qui reconnaissent le couple de même sexe ne reconnaissent pas l'adoption à ces couples ?

Absolument. On a changé cela en Colombie-Britannique puisque les gais et les lesbiennes peuvent adopter des enfants. C'est un pas très important en avant.
On me demande souvent, vu qu'on a changé les droits de la personne et qu'on a des lois contre la propagande haineuse, ce qu’est le défi le plus important. Moi, je dis que premièrement, c'est le défi des jeunes. Les adolescents gais et lesbiennes qui manquent d'appui à l'école, dans la famille. Et nous connaissons tous, dans la communauté, les conséquences de cet état de fait. Deuxièmement, en lien avec une visibilité plus grande de notre communauté, il y a la violence. Finalement, il y a la reconnaissance des unions gaies et lesbiennes. Tout cela, c’est au niveau national. Mais n'oublions jamais que pour nos confrères et nos consœurs d’autres pays parler ouvertement de droits peut avoir des conséquences dévastatrices.

Vous semblez être le gai de service au parlement, avec Réal Ménard. Un modèle qui n'a pas été suivi par beaucoup d'autres député(e)s...

Quand j'ai fait ma sortie, cela n'a pas entraîné une vague de sorties parmi mes collègues (rires). Le nombre a seulement doublé en dix ans, et c'est décevant.

Peut-être pensent-ils et pensent-elles que Réal et vous faites très bien le travail pour l’ensemble des gais et des lesbiennes ?

Non, je pense qu'il y a beaucoup d'autres raisons pour lesquelles les députées gais et lesbiennes ne s'affichent pas. C'est une décision très personnelle.

C'est peut-être plus facile au NPD et au Bloc de le dire publiquement ?

Je ne crois pas, parce qu'il y a d'autres députés au Bloc qui ne sont pas sortis du placard. C’est la même chose avec le Parti québécois. Moi, j'accepte sans réserve le privilège de pouvoir parler, non pas au nom des communautés gaies et lesbiennes, parce que cela serait une sorte d'arrogance - il y a tellement de points de vue différents -, mais de faire tout mon possible pour promouvoir le dossier de l'égalité dans le domaine de l'immigration, de la reconnaissance des couples de même sexe et dans d'autres dossiers dont j'ai déjà parlé. C'est un privilège énorme, comme homme gai, de pouvoir être un peu un porte-parole. Et Réal Ménard a un peu le même sentiment. Réal fait un travail extraordinaire dans le dossier du sida et de la reconnaissance des conjoints de même sexe. Mais ce n'est qu’un aspect de notre travail de députés. Moi, je travaille aussi dans beaucoup
d'autres dossiers, sur les droits de la personne, sur les questions environnementales, sur le droit de mourir dans la dignité.

Mais est-ce que cela vous donne une place à part au parlement ?

Oui, bien sûr. Et c'est agréable. J'avais le même sentiment après mon accident au mois de décembre, quand j'étais dans une chaise roulante pendant deux mois. J'ai été le premier député à être dans une chaise roulante et cela m'a donné une perspective extraordinaire des défis que doivent traverser les personnes handicapées. Je n'étais pas chanceux d'être en chaise roulante, mais chanceux d'avoir cette possibilité. D'être le premier député ouvertement gai, c'était un privilège et c'est sûr que je ne me sens pas isolé, mais je me sens membre d'un club très exclusif (rires).

En étant aussi visible, est-ce que cela rend difficile de concilier la vie publique et la vie privée, entre le député et le modèle ?

C'est sûr. Quand on est un député, on est un homme public et pendant plusieurs années, j’étais le seul député gai. Si j’avais commis une erreur de jugement, ce n'est pas seulement moi ou le NPD qui en aurait souffert, mais bien l’ensemble des gais et des lesbiennes, parce que les gens généralisent. C'est la même chose avec les femmes : il y a une contrainte à l'excellence. Quand elles se trompent en tant que femmes politiques, c'est plus grave que lorsque c'est un homme. J'essaie de vivre sans les contraintes, dans les limites. De temps en temps, il faut quitter le pays (rires).

Mais dans un autre sens, vous repoussez les limites. Vous aviez participé, il y a quatre ans, à un bal du gouverneur en venant avec votre chum.

C'est en repoussant les limites que l'on fait changer les opinions publiques. Ce n'est pas en restant dans le placard. La visibilité et briser le silence, c'est essentiel. Par exemple, mon chum Max a décidé de devenir membre de l'Association parlementaire des époux, ou plutôt des épouses, parce qu'il n'y a que des femmes. Il m'a dit : « Svend, je suis ton époux et il est important que les autres comprennent que notre relation vaut le même respect que les autres. Et c'est important que je le fasse». Il l'a fait et j'ai admiré son courage. La première fois qu'il est entré dans la salle, il m'a raconté que plusieurs femmes ont dit : «Enfin, un homme et en plus un beau jeune homme». Et la femme du Président de l'Assemblée a tout de suite dit: «Mais c'est l'ami de Svend!»

La visibilité, pour vous, c'est important, voire essentiel. On peut comprendre qu’individuellement, ce soit difficile pour des député(e)s gais ou lesbiennes de le dire, mais comment analyser de façon générale pourquoi ils restent dans la clandestinité alors que l'on sait très bien que le processus d'épanouissement passe par la sortie du placard ?

Je pense que la libération, et politique et personnelle, était pour moi magnifique. De ne plus devoir choisir mes mots très très soigneusement, c'était très important. C'est une libération que je conseillerais à tous mes collègues qui restent dans le placard. Mais en même temps, c'est dur, c'est complexe. Il y a des député(e)s qui sont en relation avec des personnes qui ne se sont même pas ouvertes à leur famille. Si le député sort publiquement, il sort aussi son conjoint. Ce n'est pas si simple que cela. J'espère qu'un jour, très tôt, rester dans le placard sera impensable, et pas seulement pour un politicien, mais pour n'importe qui. Mais, les pressions sur les personnes publiques sont énormes.

Vous en avez subi, des pressions ?

Non, parce que dès le début de ma carrière politique, j'ai parlé et agi en faveur des droits des gais et des lesbiennes. Il y a eu des pressions des hommes gais et lesbiennes qui me disaient que j'étais le meilleur porte-parole des gais et des lesbiennes sans m'afficher, et que je risquais de tout perdre en le disant. Ils disaient risquer, en tant que membres de nos communautés, de perdre leur porte parole. À l'époque, la communauté de Colombie-Britannique que je représentais était très conservatrice; ce n'était pas comme le Village ici. C'était six mois avant l'élection, et beaucoup de mes collègues pensaient que c'était politiquement suicidaire.

Êtes-vous, encore aujourd’hui, victime de discrimination ?

Je reçois souvent des lettres haineuses. On a commis des attentats contre mon bureau, on a brisé les fenêtres, on a récemment essayé d'y mettre le feu. Pour moi, cette sorte de discrimination continue. Professionnellement, c'est sûr que c'est une des raisons - je ne peux assurer que c'est la seule -, mais c'est une raison de ma défaite au leadership. Je sais par exemple qu'on a demandé à certains délégués ce qu'ils penseraient d'un chef ouvertement gai. C'est sûr que pour certains délégués de la Saskatchwan, de l'Ontario ou de l'Alberta, ce n'était pas concevable.

En politique, la députation est-elle la plus haute marche que peut conquérir une personne ouvertement homosexuelle ?

Non, je ne pense pas. En Grande-Bretagne, le ministre de la Culture, Chris Smith, est ouvertement gai.

Mais, ici, au Canada ?

Le Canada est prêt pour un premier ministre ouvertement gai ou une première ministre lesbienne. Mais la culture politique n'est peut-être pas prête…

Votre enfance ?

Je suis né aux États-Unis, mais j'ai grandi trois ans en Alberta. J'ai habité au Danemark, puis à Burnaby depuis une trentaine d'années, et je suis député dans le quartier où j'ai grandi. Je donne chaque année une bourse à l'école secondaire où j'étais étudiant et c'est pour moi vraiment émouvant. J'ai gradué en 1969, le même mois que Stonewall. J'étais confus, je niais les sentiments, je me suis marié à vingt ans et si, à l'époque, j'avais eu un député ouvert et fier, cela aurait peut-être changé ma vie. Moi, je suis vraiment chanceux d'être devant ces jeunes étudiants pour leur dire qu'ils peuvent être ce qu’ils veulent.