Steve Galluccio

Mambo Italiano et le coming out à l'italienne

Denis-Daniel Boullé
Commentaires

Il a quarante ans et quelques pièces de théâtre auto-produites qui ont connu un succès d'estime dans des salles confidentielles. Steve Galluccio, Italo-Montréalais qui écrit en anglais, mais qui veut être aussi joué en français, voit maintenant l'une de ses œuvres, Mambo Italiano, traduite par nul autre que Michel Tremblay, s'inscrire dans la saison théâtrale de Duceppe. Que peut-on rêver de mieux? Pourtant, Steve Galluccio, comblé par cette chance, voit loin et nourrit le désir d’une carrière internationale. Rencontré chez Duceppe, l'homme est mince, presque fragile, si ne transparaissait pas une vitalité et un humour dont il se sert comme ferment de toutes ses pièces. Mambo Italiano n'échappe pas à la règle. En résumé, une famille italienne de Montréal apprend que leur fils, Angelo, auteur dramatique, est en amour. Mais, horreur, l'objet du désir d'Angelo s'appelle Nino. Les Italiens savent jouer toute la gamme des émotions, et gageons qu'ils ne laisseront pas les spectateurs de Duceppe indifférents.

Est-ce une pièce autobiographique ?

Non (rires). Même si c'est la première fois que tous les personnages d’une de mes pièces sont Italiens. J'ai voulu explorer la complexité des rapports de la famille et de la culture italiennes en m'appuyant sur deux personnages gais dont l'un fait sa sortie sur un coup de tête. C'est une idée de fiction qui m'est venue alors que je regardais un talk show américain, quelque temps après la sortie d'Ellen DeGeneres, où l'animatrice recevait des gais et leurs parents. Je m'étais fait cette réflexion, que dans une famille italienne, les choses ne se passeraient pas aussi facilement. J'ai entamé l'écriture de Mambo. C'est un grand mélodrame pour les parents d'Angelo, mais aussi pour Nino, qui, lui, voulait rester dans le placard. Mais chacun dans la pièce, à sa façon va faire son coming out. Chacun va faire un retour sur lui-même et laisser apparaître des secrets bien cachés jusqu'alors, qui n'ont rien à voir avec la sexualité. Le coming out d'Angelo va servir de révélateur.

Penses-tu qu'il est plus difficile pour un gai de faire sa sortie dans la communauté italienne émigrée qu'en Italie?

Je pense que les communautés italiennes, mais on pourrait l'étendre à toutes les communautés immigrées, n'évoluent pas au même rythme que le pays d'où elles proviennent. Je ne parle pas seulement au niveau de l'homosexualité. Des immigrants sont arrivés dans les années soixante et sont restés imprégnés de cette image-là. Ils arrivent avec l'image du pays qu'ils quittent et gardent cette image. De plus, en tant qu'immigrant, tu fais partie d'une minorité, donc tu protèges ta culture, tes traditions, ta langue. Certains Italiens d'ici sont devenus plus Italiens que les Italiens d'Italie. Je pense alors que certains sujets sont plus tabous, en tout cas, plus tabous qu'en Italie.

Pourquoi cette résistance face à l'homosexualité dans la famille italienne ?

La résistance est la même que dans d'autres communautés, mais c'est la manière de l'exprimer qui est différente. Les Italiens aiment la structure, même s’ils ont une tendance aussi au chaos, mais la structure est importante. Les enfants doivent étudier, se trouver une bonne job, se marier et avoir des enfants. C'est la voie royale. Alors, quand l'homosexualité, ou le divorce, vient bousculer la structure, ils perçoivent cela comme la fin du monde; en fait, c’est pour eux la peur de l'inconnu, la perte d'une vie stable et familiale. Et puis les Italiens vivent les émotions dans un registre beaucoup plus fort que les autres. Nous sommes très chaotiques. Je suis comme cela d'ailleurs. Je peux me réveiller un matin en pensant que rien ne marche, que c'est aussi la fin du monde, puis quelques heures plus tard, être le plus heureux des hommes et trouver belle la vie. Nous sommes toujours un peu dans le mélodrame. On dit souvent que si le monde est un théâtre, les Italiens en sont les acteurs.

Pourquoi écrire en anglais alors, et pas en italien?

J'ai commencé à écrire en anglais, parce que mon inspiration provenait dans des shows télévisés américains d’il y a une vingtaine d'années, enregistrés devant public et qui sont de véritables petites pièces de théâtre. Et aussi parce que plus jeune, je passais mes vacances au New Jersey dans des communautés italiennes qui parlaient anglais, et où j'ai adoré et développé cette forme d'humour. Des familles italiennes comme on les retrouve dans la série Les sopranos. Cet humour-là, la rapidité des répliques, me vient très bien et très vite en anglais, et mes inspirations aussi viennent de cette région-là. Et puis, je rêve de m'exporter et je pense que l'anglais est le meilleur choix. Mais ce qui est ironique, c'est que Mambo va être produit pour la première fois à Montréal en français (rires).

Et dans une traduction de Michel Tremblay. Comment s'est produite la rencontre?

J'ai écrit Mambo par temps perdu et c'est mon ami Yves Goudrault, avec qui je travaille depuis 1996 sur des séries à la télé (NDLR : dont la série Un gars, une fille), qui m'a poussé à finir la pièce. Yves Goudreault l'a donnée à lire au comédien Michel Poirier, qui l'a transmise, par l'entremise de notre agence commune, Goodwin, à Michel Tremblay. Après l'avoir lue, Michel Tremblay m'a demandé de l'appeler. J'étais assez énervé. Au cours de la conversation, je lui ai fait part de mon désir de voir Mambo traduite en français. Mais je n'aurais jamais osé lui demander. Quand, quelque temps plus tard, j'ai appris qu'il avait accepté de faire la traduction, je ne voulais pas y croire. Je crois que je suis tombé dans le coma pendant une semaine (rires). Pour moi, Michel Tremblay, c'est une icône. Et je me suis senti tout petit quand je l'ai rencontré la première fois pour travailler avec lui sur la traduction. Mais c'est quelqu'un qui nous met très rapidement à l'aise, par sa gentillesse et par sa générosité. Au bout de cinq minutes, on travaillait sur le texte.

Quand tu as lu la traduction, as-tu reconnu ton texte?

Oui, tout à fait, c'étaient mes mots, mais en français. Ce n'est pas une pièce facile à traduire. Les passages poétiques et l'humour sont difficiles à rendre. Et, à la différence du texte en anglais, j'ai rajouté des mots italiens et anglais parce que, dans la communauté italienne de Montréal, on ajoute facilement des mots d'une autre langue, le français ou l'anglais. Disons que j'ai seulement italianisé la pièce en français. Mais c'est ma pièce, mes mots. Michel Tremblay a fait un travail remarquable, qui ne s'est pas arrêté à la traduction, puisqu'il a été de ceux qui ont approché la compagnie Duceppe pour que Mambo soit montée.

Cela ressemble à un conte de fées...

Je commence seulement à prendre conscience, même si cela a commencé à l'été 1999. J'étais habitué d'être joué dans de petites salles de 20 places, et là, me retrouver chez Duceppe, c'est un rêve. Mais le plus drôle, c'est que je m'étais dit que ma dernière pièce se jouerait dans un grand théâtre et que je ferais partie d'une saison. Et c'est arrivé.

Pour terminer sur Mambo, crois-tu qu'il soit encore important de faire sa sortie du placard?

Non, pas du tout. Si c'est important pour une personne de le faire, c'est bien. Mais ce n'est pas aux autres, à la communauté, de l'obliger à le dire. Même deux gars qui vivent ensemble, comme dans Mambo, ne sont pas dans l'obligation de le dire. S'ils veulent se présenter comme des colocs, c'est leur choix. Ce n'est pas important de le faire pour sa famille, ni pour le monde d'ailleurs. Le plus important, c'est de ne pas se le nier à soi-même. Je sais que beaucoup de gais ne le font pas au travail parce qu'ils savent qu'ils auraient des problèmes. Mais si un gai est prêt à affronter les problèmes, alors qu'il le fasse. J'étais dans un restaurant lors de la sortie de Daniel Pinard. Un homme, à qui la serveuse apportait le journal, lui a demandé quelles étaient les nouvelles. La serveuse a répondu «Pas grand chose, le Canadien a encore perdu, pis Daniel Pinard, c'est une tapette.» J'étais estomaqué. Si cela attire des commentaires comme celui-là, on peut se demander si ça vaut le coup de faire sa sortie. Dans Mambo, on voit les deux côtés, avec Angelo qui veut en parler, et Nino, lui qui ne veut pas qu'on en parle. Et les deux points de vue doivent être respectés, sauf que c'est difficile à vivre quand on est en couple. Pour moi, chacun doit faire comme il le sent. Je n'ai pas à juger.

Mambo Italiano, de Steve Galluccio, du 4 janvier au 3 février. Avec Patrice Godin et Michel Poirier. Mise en scène de Monique Duceppe. Traduction de Michel Tremblay. Théâtre Jean-Duceppe, Place des Arts, Montréal. Info et billets : (514) 842-8194.