Plonger sans faire de vagues

Mark Tewksbury

André-Constantin Passiour
Commentaires
Après avoir été le champion du monde en natation aux Olympiades de Barcelone en 1992, l'athlète canadien Mark Tewksbury s'éloignait de la pression environnante et du glamour pour vivre enfin, librement. Le 15 décembre 1998, il montait sur scène à Toronto pour annoncer au monde qu'il est ouvertement gai, un geste qui lui a pris des années à accomplir. Au même moment, un parfum de scandale et de corruption entourait le Comité international olympique (CIO) et le faisait démissionner des divers comités olympiques et sportifs en signe de protestation. Aujourd'hui, plus que jamais, Mark Tewksbury renoue avec l'olympisme, reçoit l'appui et l'admiration de la communauté sportive et ce, sans qu'il ait besoin de se cacher. Chez lui, à Calgary, à l'âge de huit ans, il était rivé à son écran de télévision, captivé qu'il était par l'énergie qui se dégageait des Jeux olympiques de Montréal. C'était en 1976. Ces images de remises de médailles, de cérémonies et de fêtes marqueront l'esprit du petit garçon. Dès lors, Mark Tewksbury n'a qu'un rêve : devenir champion en natation. Seize ans plus tard, ce rêve devient réalité et il monte sur le podium, son cou serti d'une médaille d'or et d'une autre de bronze pour le relai. Quatre ans plus tôt, Tewksbury gagnait l'argent pour le relai à Séoul.
Pendant toutes ces années d'efforts et de privation, il n'avait jamais révélé son orientation sexuelle à qui que ce soit. Puis, à un an de Barcelone, il l'annonce en douce à un de ses entraîneurs, Debbie Muir (l'entraîneure en nage synchronisée des médaillées d'or Carolyn Waldo et Michelle Cameron). Il dira plus tard que c'est cette ouverture et cet appui de Mme Muir qui lui donneront un coup de pouce. «J'ai pris une chance, j'ai pris le risque de m'ouvrir avec elle, et cela a bien marché. Pour moi, c'était un grand pas en avant, une étape. Je n'en étais pas tout à fait conscient à ce moment-là, mais c'était probablement assez risqué», avoue Tewksbury.
La vague monte Après les Olympiques, sa carrière connaît une montée fulgurante. Il parcourt le pays en donnant des conférences de motivation à des auditoires d'entreprises et d'étudiants. L'homme qui a eu son visage sur la page couverture du Time écrit aussi un livre, en 1993, Visions of Excellence, The Art of Achieving your Dream. Sentant qu'il perd le contrôle sur sa vie, il abandonne tout pour souffler un peu, mais il y a plus que cela.
Quelques mois après son retour des Olympiques, il décide de s'ouvrir un peu plus encore et d'annoncer qu'il est gai à ses parents. Ils sont attristés et atterrés. «Je m'apercevais que mes parents avaient besoin d'un peu de temps pour s'en remettre et je ne pouvais pas continuer, dit-il. Malgré que j'avais fait un grand pas en avant précédemment, j'allais alors reculer. J'ai tout laissé tombé et je suis parti en Australie pour un bon moment.»
«Je suis parti à Sydney pour mener une vie normale, pour me retrouver moi-même, affirme-t-il. Je voulais redevenir quelqu'un d'anonyme. Je me suis alors concentré sur mes études en sciences politiques ; cela m'a fait du bien d'étudier les idéologies et la philosophie politique. Mais il a fallu que j'aille à Sydney pour vivre ouvertement. C'est là que j'ai découvert la "vie gaie". C'était un temps d'expérimentation. Je n'ai pas seulement découvert la commuanuté gaie, mais aussi ce que c'est de vivre d'une manière ouverte, sans se cacher. C'était aussi un travail personnel sur moi-même, de pouvoir vivre des émotions.»
De 1994 à 1996 donc, Tewksbury sera à l'Université de Sydney, après quoi il revient au Canada et reprend sa carrière de conférencier en axant encore plus ses exposés sur son expérience personnelle. Bien que sa décision de s'ouvrir au monde et de dire qu'il est gai lui a coûté un lucratif contrat pour une conférence devant une institution financière, cela ne l'a pas empêché de continuer. «Et d'ailleurs, je ne comprends pas pourquoi cette compagnie a annulé la conférence. Je ne parlais pas de mon orientation sexuelle, mais je ne le cachais pas non plus. Cela fait partie intégrante de ma personnalité. Heureusement, j'ai obtenu des contrats de d'autres entreprises par la suite.»
Retour à l'olympisme En fin d'année dernière, certains hauts-gradés du CIO sont accusés d'avoir voté en faveur de villes hôtesses, en échange de «faveurs» ou de pots-de-vin. Tewksbury suit alors l'affaire de près. Voyant les dirigeants éviter de faire maison nette, il démissionne de plusieurs comités le 4 février, y compris comme représentant des athlètes pour la Commission d'évaluation des sites du CIO pour les jeux de 2004. Avec l'appui d'autres athlètes, il fonde l'organisme OATH (Olympic Athletes Together Honorably) dont «les objectifs sont de maintenir et protéger véritablement l'esprit olympique du sport et agir tel un organisme indépendant de surveillance du CIO et des fédérations sportives», explique-t-il. Le 16 mars, il se rend à Lausanne pour entendre le mea culpa du CIO et faire connaître publiquement l'organisation naissante.
Lui qui désirait se lancer dans le show-business avec son spectacle de sortie du placard ou même tenter sa chance à la télévision, se voit catapulté de nouveau sur la scène olympique mondiale.
«Je ne sais pas où tout cela va me mener. Je voulais faire un spectacle et peut-être faire de la télévision, mais OATH prend tout mon temps. Je me concentre sur l'organisation et la structuration de l'organisme pour qu'il soit le plus représentatif et le plus démocratique possible. C'est certain que le CIO ne voit pas cela d'un bon œil, mais on me sollicite beaucoup pour parler de OATH et je voyage constamment pour ça. Et puis, on semble me percevoir comme un leader international olympique crédible.»
Il peut donc monter sur toutes les scènes et parler d'olympisme sans se faire pointer du doigt. «Je suis ouvertement gai, les gens le savent, mais ils savent aussi que ma plus grande passion, c'est les Jeux olympiques. De plus, j'ai fait ma sortie étape par étape, graduellement, et ce n'est plus un problème. Les gens l'acceptent et savent que je suis une personne entière et intègre».
Après cette mission olympique, son rêve serait de monter sur scène ou de faire de la télé. «J'aimerais reprendre mon one man show à Toronto, mais je ne sais pas encore quand. J'ai également pris des contacts avec une station de télévision, mais tout cela est en attente. Je suis en train de vivre mon rêve olympique, et c'est très gratifiant. Je quitterai OATH, probablement lorsque la structure sera mise sur pied. Je veux m'assurer que cette organisation continuera, après quoi je poursuivrai mes projets artistiques.»