L’avocate, pour «le bien»

Johanne Leroux

Claudine Metcalfe
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Véritable passionnée du droit, Me Johanne Leroux a reçu deux fois le prix pro bono (c’est-à-dire pour le bien) de l'association du barreau canadien, en 1998 et 1999. Ce prix est décerné à un avocat ou un notaire du Canada pour ses services juridiques exceptionnels, rendus bénévolement à la collectivité. Me Johanne Leroux est fière de ce prix «parce qu'il représente une belle reconnaissance par mes pairs de mon travail et mon engagement auprès des personnes atteintes du VIH». Me Johanne Leroux dirige la clinique juridique du Comité des personnes atteintes du VIH du Québec depuis maintenant deux ans. Au cours de cette période, une véritable transformation s'est opérée. D'une simple clinique téléphonique d'information, la clinique juridique offre maintenant de l'information spécialisée. «Il n’existe aucun service juridique semblable au pays (n.d.l.r.: à part le Réseau juridique canadien VIH/sida). Ailleurs, on ne fait que de la référence tandis que nous, nous prenons des positions politiques, nous aidons concrètement les personnes dans le besoin, nous trouvons des solutions», explique-t-elle. Elle organise des ateliers de formation, dirige des colloques et donne des conférences destinées aux personnes atteintes du VIH, aux professionnels de la santé et aux organismes communautaires. Mais surtout, elle assure la défense des personnes atteintes qui sont lésées dans leurs droits ou qui sont victimes de discrimination, par exemple au travail et au niveau des assurances-vie ou des assurances collectives. Me Johanne Leroux consacre 50 heures par semaine à la clinique juridique pour un salaire équivalent à un poste de deux jours. Elle est véritablement dévouée. «Je ne fais pas de représentation à la cour, pour une question d'éthique. Si un cas doit procéder, je donne des références. Je ne prends aucun dossier», m’apprend-elle avec modestie.
Qu'est-ce qui la motive ainsi? «Aider les autres, faire régner la justice, faire avancer les causes sociales par l’application stricte du droit. J'aime le droit. J'aime me pencher sur un problème qui semble sans solution jusqu'à ce qu'on en trouve une. J’aime réfléchir et explorer des avenues auxquelles on n’avait pas pensé à prime abord. J'aime jouer avec la logique», ajoute-t-elle. Bien consciente que pour ses pairs, travailler dans de telles conditions peut susciter des commentaires sur sa compétence ou donner l’imporession qu’elle est atteinte du syndrome de Mère Térésa, elle précise : «J'ai toujours été marginale, à contre-sens des normes sociales et ce, malgré mon côté low profile.» Conciliatrice, elle préfère trouver des compromis, privilégiant les ententes hors-cour. «Je déteste la chicane et le trouble, les problèmes et la mésentente.» Étonnant! Moi qui l'imaginais submergée de problèmes! N'est-ce pas le propre des avocats de vivre les problèmes des autres? «Mon travail est de trouver des solutions, régler des conflits qui semblent perdus d'avance, dont on ne voit pas le bout. Quand on est impliqué émotivement, il est bien difficile de voir les sorties, et cela est vrai pour tout le monde!»

Une vie peu banale
Me Leroux a étudié le cor français à Vincent d'Indy, puis s'est dirigée vers le travail social. Voyant que la solution de plusieurs problèmes se trouve souvent dans l'application des lois, elle décide d'étudier en droit à l’âge de 30 ans. « J'étais frustrée de voir les injustices, de constater que pour les plus démunis, le manque d'outils et d'argent fait la différence.» Elle possède une maîtrise en droit social et du travail et, alors qu'elle travaille dans son cabinet privé, une amie lui parle du poste au CPAVIH en lui disant «c'est pour toi». «Le défi m'emballait : pouvoir aider vraiment des gens qui sont démunis. Au début, ce n'était pas le sida, ça aurait pu être n'importe quelle cause.» Elle se rappelle le premier client qui l'a amenée à réfléchir sur ses propres ignorances, ses peurs. Puis, elle a appris à apprivoiser cette maladie. Elle aimerait que les personnes atteintes ne soient plus victimes de préjugés et de discrimination. «Quand un malade dit avoir le cancer, la famille et les amis sont remplis de compassion. Mais, lorsque l'on dit le mot “sida”, on parle alors de rejet, de dégoût, de harcèlement et de peur.» Bien malgré elle, elle a connu cette crainte de la maladie. Pour faire taire des rumeurs, elle est allée faire un test de dépistage non anonyme. «J'ai vécu l'attente des résultats (bien qu'elle savait qu’elle était sans risques, ce qui est moins traumatisant), j'ai eu peur, j'ai été confrontée. Je comprends donc le tourment, la frousse que peuvent vivre les personnes qui vivent d'énormes pressions tant sociales qu'émotives, confie-t-elle. Il faut faire reconnaître le stress comme facteur aggravant la maladie. C’est une lutte à faire», affirme-t-elle, décidée.
Les sidéens sont probablement les seuls malades au monde à avoir besoin d'un avocat à plein temps. Les problèmes sont nombreux : un locataire évincé, des collègues de travail qui le rejettent, un employeur qui trouve que ses absences et ses médicaments coûtent trop cher, des compagnies d'assurances qui refusent de payer. «Il faut beaucoup de travail pour réparer des erreurs mais surtout pour les prévenir.» Voilà pourquoi elle s'investit beaucoup dans l'encadrement de jeunes stagiaires, des étudiants en droit de l'Université de Montréal ou de McGill. «Je reçois en entrevue environ 40 jeunes aspirants et je dois en sélectionner 4. Laissez-moi vous dire que ceux qui sont engagés pour le stage sont la crème de la crème, des jeunes qui croient au droit, à la justice et à l’avancement de la cause. Ils doivent être ouverts d'esprit et ne pas se laisser impressionner par la marginalité du milieu, explique la directrice. Ils travaillent fort, mais apprennent beaucoup. Ils ne font pas de sous mais finissent leur stage enrichis. Ce sont les seuls stagiaires en droit qui doivent préparer un colloque. C'est énorme comme boulot.» Est-ce pour cela qu'il y a plus de candidates? «Les jeunes femmes comprennent qu'il est plus important d'acquérir de nouvelles expériences, d'apprendre, de parfaire sa personnalité que de garnir leur compte en banque. Les jeunes hommes pensent plus à l'action, aux résultats directs, à l'instantanné», commente Me Leroux.

Support mutuel
Un tel dévouement est étonnant. «Je vis sobrement, mais je mène une bonne vie. C’est un choix que j’ai fait grâce au support de ma conjointe.» Elle aussi étant avocate, elles ont pu faire ce compromis : Johanne a ses engagements sociaux, tandis que sa conjointe de 10 ans amène l'eau au moulin. «Je ne suis pas matérialiste, je suis une fille de nature. Pour moi, des vacances idéales, c’est un beau voyage de pêche dans un coin perdu, sans électricité, ni commodité. Je suis une fille bien simple qui aime les vraies choses de la vie.» Pas mal, pour une avocate qui travaille sur des dossiers complexes!
Quelle douce folie peut bien l'animer? «Le plaisir, la satisfaction de pouvoir aider vraiment, de pouvoir changer quelque chose. Le plaisir aussi de travailler avec une aussi belle gang dévouée. Parce qu'on a beau travailler sérieusement, on a beaucoup de fun! Tant que j'aurai du plaisir, je vais continuer à travailler au CPAVIH», ajoute-t-elle, tout sourire.