À l'Envers comme à l'endroit

Rencontre avec le designer Yves Jean Lacasse

Denis-Daniel Boullé
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Derrière la griffe Envers se trouve Yves Jean Lacasse, un jeune designer qui bouleverse notre conception du vêtement masculin. Après une carrière dans le monde de la culture — Yves Jean Lacasse a une formation de danseur classique, chante l'opéra —, le fils et frère de couturières, rejoint la tradition familiale et lance ses premiers modèles. Depuis six ans maintenant, Envers prend de l'ampleur. Récipiendaire de plusieurs prix, Yves Jean Lacasse a maintenant une fenêtre sur l'Europe. Plusieurs boutiques de Bruxelles diffusent ses collections. Rien au départ ne prédestinait Yves Jean Lacasse à reprendre le flambeau familial. Les étoffes, les patrons, les essayages, les clients, il les avaient côtoyés avec sa mère, puis sa sœur, toutes deux designers de mode. La scène l'attire. Après des études de ballet et de chant lyrique, une carrière artistique, il ne s'éloigne pas pour autant de la mode, puisqu'il y travaille comme styliste, étalagiste, gérant et organisateur des défilés pour d'autres couturiers. Normal alors qu'un jour le démon vienne le pousser à griffonner des esquisses puis, petit à petit, à leur donner forme.
Yves Jean Lacasse part d'un constat très simple. Autant la mode féminine a évolué au cours des siècles, autant la mode masculine a stagné. Mieux, ses recherches et ses lectures l'ont conduit à retrouver l'époque où l'évolution du vêtement pour homme s'est fossilisée : la Révolution française. «Sous les rois, les hommes mettaient autant de soin que les femmes à leurs vêtements», explique Yves Jean Lacasse. De là, une proposition très forte qui tranche sur le style des autres créateurs. Et ceux qui n'ont pas les yeux dans leur poche auront noté que les boutons, les fermetures à glissière (zip) ou attaches Velcro disparaissent progressivement des tenues Envers. «Je ne cherche pas à reproduire ce qui a déjà été fait. Ma démarche est d'aller vers ce qui n'existe pas encore, de me démarquer de cette façon-là. J'utilise énormément de matières naturelles et je joue avec les ceintures, les enroulés pour fermer les vêtements», explique le jeune créateur.
Les coupes peuvent sembler excentriques. Yves Jean Lacasse aime jouer l'asymétrie, l'amplification des cols, des manches, des pans de manteaux, ou des largeurs de bas de pantalon. Il n'hésite pas à surdimensionner les poches, à allonger les ceintures, ni parfois à doubler le nombre de jambes de pantalon. Se dessine alors une silhouette souple, ample, toute en mouvement et fluidité. Les couleurs soulignent le naturel des matières utilisées. Avec sobriété, l'orangé et le mangue pimentent la collection automne d'Envers, alors que le bleu lavande soulignera la collecton printemps-été 2002.
«J'ai gardé des couleurs proches de celles de la garde-robe des acheteurs voulant des vêtements qui peuvent s'adapter avec ce qu'ils ont chez eux», avance le designer.
L'effet est des plus surprenants, l'homme habillé par Yves Jean Lacasse a un rien d'intemporel, puisqu'il évoque dans un même mouvement, par ses drapés et par les superpositions de tissu, l'ancestralité du vêtement et, par l'audace des coupes et la mise en valeur du corps masculin, une ouverture sur le futur. Surtout, par des clins d'œils subtils aux costumes traditionnels ethniques, Yves Jean Lacasse abolit les frontières.
Si Lacasse rompt avec la tradition à laquelle nous sommes habitués, il a su tisser un lien avec une clientèle qui le suit depuis le début. «Je ne m'adresse pas qu'à une clientèle gaie ou de night-club, je cherche également un public d'hommes d'affaires et ceux qui préfèrent des tenues plus décontractées. Pour avoir travaillé dans le milieu de la mode, j'ai une connaissance des clients, de ce qu'ils souhaitent», explique Yves Jean Lacasse. Il réfute aussi une idée reçue selon laquelle toute tentative de briser le carcan du vêtement pour homme est perçue comme une féminisation de ce dernier.
Effectivement, des hommes d'affaires peuvent porter Envers pour se rendre au bureau, signer des contrats et se retrouver dans une soirée quelques heures plus tard. Cela peut sembler surprenant devant les audaces du créateur lors de ses défilés. «Un défilé est, avant tout et seulement, l’expression et la vitrine d'une démarche. Il est évident que la plupart des modèles présentés ne se retrouveront pas dans la rue dans les jours qui suivent. Même en boutique, les modèles sont adaptés aux clients, et l'on tient compte de ce qu'ils souhaitent porter. La collection n'est là que pour donner l'idée générale de ce vers quoi je veux aller. Elle est importante pour les médias, pour donner un idée de l’orientation de ma démarche et faire connaître mon travail, mais elle est reste marginale.»
La colonie artistique a tout de suite apprécié l'inventivité du designer. Des comédiens comme Benoit Brière et des chanteurs comme Luc De La Rochelière osent [l']Envers. Mais aussi les professionnels du multi-média et de l'informatique qui travaillent dans des bureaux et qui sont plus ouverts au non-conventionnel.
Dans la lignée des Jean-Paul Gauthier, mais dans un style différent, Yves Jean Lacasse bouscule l'univers de la mode et trace de séduisantes avenues qui ne demandent qu'à être suivies.
Envers Info : (514) 522-6472 www.envers.qc.ca