Entrevue avec Claude Charron

Claude Charron, un homme tout entier

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Claude Charron

Plus question de présenter Claude Charron, ancien homme politique qui a gagné le cœur des électeurs comme celui de la classe politique, journaliste qui a conquis les téléspectateurs par l’intelligence et l’honnêté. Prenez un concentré très fort de courage, un autre de sincérité, ajoutez deux grandes doses de générosité et de chaleur, saupoudrez d’humour et vous obtenez un homme plus grand que nature, passionné par la vie, par les autres. Retraverser sa vie, c´est aussi revisiter les avancées pour les gais et les lesbiennes au Québec

Est-ce qu’on peut dire de toi que tu es une grande personnalité du Québec ?

Une personnalité? Non, je préfère le terme de personnage. À ma grande surprise, j’ai eu une vie plutôt rocambolesque. Cela m’a conduit pendant quinze ans en politique, puis, après une rupture, je suis devenu journaliste. Un journaliste dont la crédibilité a été rapidement reconnue même par mes anciens adversaires. Et je crois qu’il n’y a que dans la société québécoise que cela peut être possible.

Est-ce que c’est propre à la société québécoise, le fait que suite à ta démission en 1982, après le vol de la veste de cuir chez Eaton, tu aies pu aussi facilement rebondir ?

Pas seulement. Je pense aussi que j’ai bien dirigé ma vie après ce moment-là. Je voulais quitter la politique parce que j’en avais assez. Et je ne savais pas comment faire puisque je n’avais jamais rien fait d’autre. En sortant de l’université, j’avais pris ma carte de membre du Parti québécois, j’avais milité, je m’étais présenté aux élections et j’avais été élu député à 23 ans.

À 35 ans, je vivais un drame parce que je voulais quitter la politique et que tout le monde me disait : "Non, Claude, on a besoin de toi". Le seul qui m’ait demandé quand est-ce que je partais, c’est Camille Laurin. Camille Laurin était psychiatre et nous avions une relation d’amitié, mais aussi de client à psychiatre. En discutant avec lui, je me suis rendu compte qu’il y avait un bout de ma jeunesse que je n’avais pas vécu et qui exigeait de paraître. Il y avait aussi la question gaie qui était devenue insupportable pour moi. Je m’étais contenté d’être en politique, d’être un gai qui ne se cachait pas auprès de ses amis, de la classe politique, mais je n’en avais jamais parlé en entrevue comme j’ai pu le faire après. Je faisais ce qu’on me demandait de faire. Je vivais dans un compromis qui m’écrasait et je n’avais pas envie de continuer à vivre comme cela.


Il était impossible, à l’époque en tant que ministre, de sortir de ce compromis ?

J’étais rendu l’adjoint de René Lévesque et il ne cachait pas l’affection qu’il avait pour moi. J’avais beaucoup de responsabilités. Il savait très bien que lorsque je lui parlais des collègues, de mon évaluation comme leader du gouvernement, que je n’étais pas un calculateur qui travaillait à écarter un dauphin ou un rival. Je ne pouvais pas être de la course et on se bidonnait des petites manœuvres des uns et des autres pour obtenir le maillot jaune. Beaucoup pensait que j’allais succéder à Lévesque.


Moi, je n’y avais jamais pensé parce que la société québécoise n’était pas prête à avoir un chef de parti qui soit gai. Elle ne l’est toujours pas, à mon avis. J’avais un maudit blocage, vu que je voulais quitter la politique parce que le cæur n’y était plus. Si j’avais su que j’allais devenir un journaliste aussi bien vu, j’aurais annoncé ma démission par une conférence de presse. Je pense, comme je l’explique dans Désobéir, que lorsque j’ai posé ce geste, c’était une facon pour moi de sortir de tout cela.

Lorsque je suis rentré dans le bureau de René Lévesque pour lui donner ma démission, en pleurant - le poids de la bêtise m’écrasait -, je croyais que j’allais vivre une période marquée au fer rouge pendant laquelle les gens se moqueraient de moi, me ridiculiseraient, riraient de moi. Quelques imbéciles en ont profité pour le faire puisque j’étais à terre. J’ai dit à Lévesque : "Souhaitez-moi le courage de faire face à la musique qui s’en vient." Et Lévesque m’a dit : "Les gens ne t’en voudront pas, les gens vont être tristes." Quand je suis arrivé à la Cour municipale, mon avocat, Serge Ménard (l’actuel ministre de la Sécurité publique), voulait que je plaide non coupable, prétextant le stress et le désarroi que je subissais depuis plusieurs mois. J’avais eu plusieurs coups durs : le rapatriement de la Constitution, le scandale de la pornographie à l’Assemblée nationale qui m’avait visé directement parce que j’étais gai...

Mais malgré ces trois mois éprouvants, je voulais plaider coupable car je l’avais bien volé, ce coat. Serge Ménard a pu obtenir une condamnation financière pour que je puisse rester éligible. Il voulait protéger mon avenir politique. Mais de cela je m’en foutais, je savais que je ne voulais plus revenir en politique.

Comment se relève-t’on après une telle descente ?

Je n’avais plus vraiment de place où aller. Mais j’ai bien géré mon affaire. D’abord, j’ai écrit un livre, Désobéir, qui était un point vital pour moi, où je montrais le personnage de Claude Charron tel qu’il était. Je me disais que ce Claude Charron, les gens le prendraient ou ne le prendraient pas. Je suis ensuite parti en Asie pendant presqu’un an et c’était un super voyage. En 85, il y a eu un congrès politique et la station de radio CKAC m’a demandé de commenter le congrès. Mes analyses passaient bien auprès du public parce que je connaissais le monde politique de l’intérieur. Puis, j’ai eu une émission quotidienne avec Solange Chaput-Rolland, qui était une libérale fédéraliste.

Par la suite, de fil en aiguille, j’ai eu un coup de téléphone de la télévision qui cherchait quelqu’un comme moi pour un nouveau concept d’émission. Ce sont des gens qui m’ont fait confiance aux bons moments, la manière de répondre aux mandats que l’on me confiait et le travail...

Pour en revenir à René Lévesque, il n’avait pas un rapport très facile avec l’homosexualité...

Non, c’est un fait connu. Il était aux femmes en crisse (rires). Que je sois gai l’attristait, mais pas dans un sens homophobe. Il ne comprenait pas l’homosexualité, mais c’était un homme ouvert d’esprit. Ce qui l’attristait, c’est que je ne pourrais pas lui succéder. Il aimait surtout deux choses chez moi: ma popularité auprès de ce qu’on appelait, dans les années 70, la classe ouvrière, puis la facon dont toutes les personnes que je rencontrais me respectaient. Ils ne tenaient pas compte des ragots que l’on colportait sur moi. Par exemple, je me souviens que certaines personnes racontaient qu’elles m’avaient vu à trois heures du matin, sur la place Jacques-Cartier, pieds nus, avec deux jeunes d’une vingtaine d’années. Et la question qu’on leur avait posée, c’était de savoir où j’étais à huit heures du matin. Ces mêmes personnes avaient dû reconnaître qu’à huit heures du matin, j’étais à mon bureau au Parlement et que je travaillais. Lévesque se foutait de ce que je faisais en dehors de mon travail. C’est Louise Beaudoin qui m’a raconté cette andecdote. Seulement, René Lévesque avait dû faire son deuil qu’un gai ne puisse jamais devenir chef de parti..

Peux-tu expliquer plus en détails pourquoi c’est encore impossible pour un gai d’envisager d’être premier ministre ? 

On a beau dire qu’il y a eu des progrès immenses ces dernières années, depuis la légalisation de l’homosexualité il y a trente ans, mais il reste que le poste de premier ministre, de représentant de la nation, fait ressortir le vieux fond homophobe. Le milieu des affaires, surtout, n’accepterait jamais un candidat gai. Ils ne le diraient pas ouvertement, cela se ferait en sourdine, parce qu’en public, il est maintenant interdit de parler contre les gais. Ce que l’on a gagné, c’est de leur faire fermer la gueule (rires)... 

L’ancienne gouverneure du Texas expliquait qu’il ne peut y avoir de campagne électorale sans que le candidat ou la candidate à la présidence ne ramasse quarante millions de dollars. Une femme voulant se présenter à la présidence, aux États-Unis, ne ramasserait jamais quarante millions. C’est la même chose pour les gais. Tu aurais aussi tout le temps à te justifier, à t’expliquer sur ton homosexualité. En tant que gai, le plus haut poste auquel tu peux accéder ouvertement, c’est de devenir député, comme Svend Robinson et Réal Ménard. Entre parenthèses, Svend Robinson a été le seul député fédéral qui, au moment de ma mésaventure chez Eaton, m’ait envoyé une lettre en me disant "Courage".

Le fait que deux députés fédéraux et un député provincial ne s’en cachent pas actuellement ne pousse pas les autres à le faire. Comment expliques-tu cela ?

Sortir du placard, cela reste une démarche terriblement individuelle. Si l’on reparle de la parade de Divers/Cité, il faut en relativiser de beaucoup son importance politique. Je trouve que c’est une très belle fête, les gens sont heureux, les hétérosexuels qui la regardent manifestent leur soutien et leur compréhension. Mais pour qu’un gai ou une lesbienne se fasse accepter dans son milieu de travail, dans son voisinage, dans sa famille, cela demande une redéfinition de soi par rapport au monde.

Il ne faut pas croire que le défilé va faire que le lundi qui suit, une vingtaine de gais ou de lesbiennes vont déclarer leur orientation sexuelle s’ils travaillent dans un milieu homophobe.

J’éprouve toujours une grande douleur quand j’entends les confidences, par exemple, d’un homme de 55 ans qui vit toujours dans la clandestinité. Le dire devient un choix difficile si la personne a peur, n’a pas confiance dans ses talents, en elle-même. C’est pour cela que je trouve que Gai-Écoute fait un travail admirable pour aider les gais et les lesbiennes à s’assumer.

Dès la création du Parti québécois, il y a eu beaucoup de gais. Quels rôles ont-ils joué dans l’inscription dans la Charte de l’interdiction de la discrimination sexuelle en 1977 ?

Je me le rappelle très bien. Cela a été adopté en cinq minutes par le Conseil des ministres. Marc-André Bédard, le ministre de la Justice de l’époque, a rappelé l’engagement de la campagne électorale de l’année précédente comme quoi nous devions inscrire, dans la Charte des droits, l’interdiction de la discrimination sexuelle. Le premier ministre a demandé si des ministres voulaient débattre du sujet, mais comme nous savions tous que sa décision était prise, il n’y avait pas à en débattre. Nous étions trois ou quatre gais autour de cette table.

Mais as-tu joué un rôle déterminant dans l’adoption de cette disposition ?

Non, c’était le ministre de la Justice Marc-André Bédard qui pilotait le dossier. C’était un de mes grands amis. Je l’ai simplement aidé dans son cheminement pour qu’il pousse ce dossier-là. Déjà, en 1975, lors de l’adoption de la Charte, nous avions tenté l’inclusion de cette disposition, mais le ministre de la Justice de l’époque, Jérôme Choquette, s’y était opposé.

Est-ce que tu considères avoir été engagé dans la défense des droits des gais et des lesbiennes ?

Cet engagement a été à la base de ma vie. Depuis que je sais que je suis gai, je l’ai vécu intrinséquement, intégralement, à cent pour cent dans tout ce que je faisais. J’ai trouvé, modestement ou prétentieusement - ce sera aux autres de juger - que j’avais contribué dans ma vie publique à faire bouger les choses. Et j’ai commencé à une époque où c’était moins facile qu’aujourd’hui. J’ai avancé pion par pion, en choisissant les bons moments. Mais, la première des choses, c’était de ne pas mentir. Je suis arrivé sur la scène politique à un moment où les gais mentaient encore. Moi, je ne me suis jamais marié et je ne me suis jamais affiché avec une femme ou n’ai fait croire que j’étais en amour pour faire plaisir aux journaux à potins.

J’ai peut-être trop attendu pour le dire publiquement. Mais, même si cela s’est fait de facon douloureuse, ca a été extrêmement libérateur. Peut-être aurais-je dû prendre le taureau par les cornes bien avant 82...

Mais, bien avant 1982, tes électeurs savaient qu’ils votaient aussi pour un gai. Comment te considéraient tes adversaires ? 

Bien sûr, il y avait des campagnes de salissage, mais ce sont mes électeurs qui me défendaient en rappelant que je faisais bien ma job. Je me souviens qu’à la veille des élections, mes adversaires avaient distribué un pamphlet avec une caricature grossière qui me représentait avec la main dans la culotte d’un gars. Et il était écrit : "Claude, tu veux-tu un joint?" Et on me faisait répondre : "Non merci, j’en ai déjà un." Ce pamphlet a été distribué de porte à porte. Mais, j’étais sûr des gens de mon comté. Et puis, je pense que le premier courage est celui de se respecter et j’ai toujours su me faire respecter. Je ne recule pas devant grand-chose.