L’apparition du VIH-sida a redéfini les rapports entre vie et mort

Le sida briseur de tabous

Yves Lafontaine
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Le cancer gai? Même ces mots, lancés il y a presque 20 ans, ont perdu le nord. Comme si une maladie pouvait se définir par le biais des personnes atteintes. N’empêche que l’expression était comme un lapsus. Qu’est-ce que le syndrome d’immunodéficience acquise? Un virus privé ou une maladie publique ? Quoi qu’il en soit, le sida a tout bousculé, ne s’arrêtant pas, loin s’en faut, à la simple attaque des défenses immunitaires de l’individu. Il s’est glissé dans l’intimité d’une vie, cassant les repères, révélant les pratiques sexuelles, déplaçant les vieilles frontières qui dessinaient hier un monde étanche entre ce qui relevait de la sphère publique et ce qui devait se cantonner dans le jardin secret. La confusion était réelle. À moi ou à toi? Comment parler du sida sans parler de soi, de ses propres pratiques sexuelles? Comment combattre l’épidémie sans redéfinir les liens sociaux mis à mal par la chaîne de contamination?
Il y a un avant, donc un après. Depuis le sida, on ne réfléchit plus tout à fait comme hier, on n’agit plus de la même façon, on ne milite plus de la même manière. Bien peu d’intellectuels ont réussi à expliciter les nouveaux concepts pour rendre compte de cette évolution. Il est dur d’y voir clair, de fixer des repères devant ce nouveau paysage social. Pourtant le changement est là, palpable dans certains domaines. Prenons le plus évident : la sexualité. «Avez-vous eu des rapports sexuels avec pénétration? Combien de fois?» Mille et une questions sont posées, aujourd’hui, aux patients. Hier, c’était l’inverse. On n’osait pas. Tabou absolu. L’épidémie a stigmatisé l’hérésie de ce silence. Aujourd’hui on parle plus ouvertement des pratiques sexuelles. Pour autant, ce ne sont pas elles qui ont changé, c’est le discours. On en parle, partout, à tous les niveaux. La sexualité est devenue un domaine d’intervention des mesures politiques en santé (des campagnes sida à celles contre l’hépatite), et plus seulement par le biais de mesures répressives comme ce fut le cas trop souvent auparavant. On pourrait multiplier les exemples de cette évolution provoquée. L’évidence est là : le VIH a suscité spectaculairement l’intrusion des modes de vie dans le monde de la santé.
Enfin, l’épidémie du sida a cassé le miroir des stéréotypes. C’est un des paradoxes les plus étonnants de ces deux décennies d’épidémie. Le VIH — ou plus exactement les acteurs de la lutte contre le sida — a fait reculer l’homophobie. Cette tolérance plus grande s’est nourrie du pari des premiers militants anti-sida. Ils étaient, pour la plupart, homosexuels, mais ils ont refusé d’inscrire leur combat dans un cheminement identitaire, préférant se battre pour les droits humains. Des portes se sont ouvertes. L’homosexualité est devenue plus visible, moins problématique. Même au parlement, des accents de vérité passent: lors d’un débat, il y a six ans, le député du Bloc Réal Ménard a pris la parole pour raconter la mort de son ami.
La mort, la vie, l’amour, la maladie... Le regard collectif s’est modifié. Imperceptiblement, mais fermement. Le cérémonial de deuil — autre façon de dire ce qui est de l’ordre du privé et de l’ordre du public — a évolué. On tâtonne, on explore de nouveaux types de recueillement. Comme ces grandes manifestations autour de la courtepointe, faites de morceaux de mémoire des morts du sida. En vingt ans, la mort a changé, la vie aussi.