Pour le 200e numéro de Fugues

Être jeune en l’an 2000

Yves Lafontaine
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En cette fin de millénaire et afin de souligner la sortie du 200e numéro de Fugues, nous avons pensé donner la parole aux jeunes et vous proposer un «regard vers le futur», un regard sur la communauté de demain. La récente étude sur le suicide commandée par Gai écoute montre l’urgence d’agir dans le milieu de l’éducation et ne peut que renforcer notre désir de nous pencher sur la jeunesse homosexuelle d’aujourd’hui. Si tous les adolescents traversent des périodes communes de développement, les adolescents et adolescentes homosexuels font face à des dilemmes particuliers qui ont souvent des répercussions sur leur développement et leur adaptation. Ils et elles présentent un risque plus élevé de troubles et de crises, liés à la découverte de leur homosexualité, au rejet par la famille ou par les amis, à l’école ou dans leur quartier, et au harcèlement ou agressions homophobes dont certains sont victimes.
En avril 1984, alors que Fugues était publié pour la première fois, je venais d’avoir 19 ans et j’éprouvais, comme plusieurs homosexuels de ma génération, bien de la difficulté à accepter mon orientation sexuelle. J’avais l’impression que bien peu de personnes comprendraient ma situation et je me sentais bien seul. La littérature et le cinéma dont je me gavais, me donnaient bien peu d’exemples positifs d’homosexuels heureux et équilibrés.
Deux cents numéros plus tard, la société québécoise des années 2000 a bien changé et montre une ouverture plus grande face à la différence. Des lois protègent maintenant les couples de même sexe, des livres et des films abordant l’homosexualité de manière plus franche et diversifiée sont disponibles, et on parle plus d’homosexualité dans les médias et de manière moins caricaturales qu’auparavant. La prise de conscience des jeunes quant à leur homosexualité se fait de plus en tôt, parfois dès l'âge de la puberté, quand ils sont au secondaire. Tout comme les générations qui les ont précédés, ces adolescents et adolescentes apprennent à s'adapter à leur orientation sexuelle étape par étape. Et ce sont toujours des étapes difficiles à franchir, à un âge où l'on veut le plus s'identifier à ses pairs. Ils doivent se plier au douloureux exercice de détruire l'image négative véhiculée par la société. Ni à la maison, encore moins à l'école, ils n'ont appris que l'homosexualité pouvait être une possibilité tout aussi épanouissante que l'hétérosexualité. Les enfants sont élevés avec des références et des idéaux sexuels et affectifs hétérosexuels. Ne pas correspondre au modèle est déjà un traumatisme, mais être associé à une image dévalorisée, méprisée, redouble ce traumatisme. Il est facile alors de comprendre que , pout tout jeune, la découverte de son homosexualité est avant tout une affaire de clandestinité. Il est seul, sans référence, et dans un milieu, réel ou fantasmé, hostile. De cet isolement peuvent naître des troubles qui auront des répercussions sur toute une vie. L’importance des groupes de jeunes est très grande, car dans son processus d’acceptation, l’individu doit établir des relations amicales significatives avec des pairs, gais et lesbiennes entre autres. Ici et là, de rares groupes de jeunes se sont formés pour répondre à ce besoin (dont le Projet 10 et Jeunesse Lambda à Montréal, le Projet ACE dans les Basses-Laurentides et le Groupe 14-17 à Québec). Mais ces initiatives restent encore isolées (quand elles ne sont tout simplement pas découragées par les écoles) et, la plupart du temps, inconnues des jeunes à qui s’adressent ces groupes.
Pour la majorité des gais et lesbiennes, la divulgation de leur orientation sexuelle est un moment crucial de leur vie; aider les jeunes à révéler et à vivre pleinement leur orientation a donc des répercussions majeures. La plupart des jeunes filles et des jeunes gars que nous avons rencontrés dans la préparation de ce numéro spécial nous ont dit que le soutien reçu lors de l’annonce de leur homosexualité a joué un rôle important dans leur acceptation de cette orientation et dans l'amélioration de leur estime de soi. Ne pas révéler son orientation sexuelle est souvent relié à une gamme de problèmes personnels et sociaux, dont la gêne, l'isolement et un sentiment d'incompétence devant l’existence, qui peuvent mener au suicide. L’étude Mort ou fif confirme d’ailleurs le lien entre le suicide chez les jeunes et l’homophobie.
Espérons que lorsque nous publierons le 400e numéro de Fugues, on sera surpris et choqué d’apprendre qu’en novembre 2000 le suicide touchait plus particulièrement les jeunes gais. Il faut briser le silence dans le milieu scolaire qui, par son indifférence, se rend complice de l'isolement et de la stigmatisation des jeunes gais.