La presse gaie vue par le magazine du journalisme québécois

L’occasion ratée

Yves Lafontaine
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Le 30, le magazine du journalisme québécois, a raté, dans un article intitulé La presse gaie vit une crise d’identité de son édition de juin 2000, une belle occasion de proposer une véritable réflexion sur la presse gaie au Québec. Il y aurait eu matière à écrire plusieurs articles de fond, dont un sur la transformation qu’a connue cette presse au fil des ans. À la place, nous avons eu droit à la vision passéiste de quelques personnes qui se remémorent avec nostalgie le «bon vieux temps» de la presse militante et qui se réfèrent à une série d’erreurs factuelles, comme c’est encore trop réguliérement le cas dans la presse généraliste lorsqu’on y aborde des questions touchant spécifiquement les communautés gaie et lesbienne. D'entrée de jeu, le journaliste Éric Barbeau pose les bases de son argumentation et soutient que Fugues ne met que des Adonis, torse nu, sur ses couvertures… Si cela était vrai au cours des premières années de l'existence de Fugues, la situation a bel et bien changé, il y a cinq ans, comme ce fut le cas pour une grande partie de la presse gaie en Occident. Au cours des 24 derniers mois, seulement 6 de nos couvertures montraient des hommes au torse nu, dont deux photos tirées d’expositions consacrées au photographe Alan B. Stone. Sur les autres se sont succédé des personnalités aussi vêtues que variées et dont le travail nous incite à parler d’elles*.
Contrairement à ce que le journaliste affirme — et qui démontre bien la vision distordue de la presse rose encore propagée par certaines personnes —, les publications gaies du Québec ne montrent pas et ne parlent pas uniquement de sexe dans leurs pages. Et tous les éditeurs gais s’entendront pour dire qu'il n'y a pas que le sexe qui compte dans la vie d'un homosexuel, que c'est une question d'identité plus qu'une question de sexualité. La question de l'identité faisait d'ailleurs l'objet d'un dossier spécial dans notre précédente édition, et nous traitons régulièrement de diverses questions allant de l’immigration au mariage gai, en passant par le désir de paternité, la revitalisation du Village, l’éducation, la force économique de la communauté, la tolérance dans la société, le tourisme rose ou, comme c’est le cas ce mois-ci, la place de la thématique homosexuelle dans le cadre de la rentrée culturelle.
Certains, dont l’historien Richard Desrosiers, semblent déplorer la disparition des quelques revues militantes de notre passé. Il omet de rappeler que, si celles-ci ont marqué leur époque — et qu’on leur doit sans doute la presse actuelle —, elles n'ont jamais connu autre chose qu'une distribution extrêmement limitée, voire confidentielle, liée évidemment au contexte de l’époque, et qu’en définitive, elles n’ont eu qu’un impact mineur sur l’ensemble de la communauté gaie et lesbienne.
Comparer une revue comme Le Berdache à Fugues, c’est un peu comme comparer le Bis de l’Alliance des professeurs au Voir. Sans vouloir diminuer le rôle que de ces premières publications jouèrent dans l’élaboration d’une pensée militante, il ne faudrait pas non plus idéaliser le passé pour autant et ne pas considérer le contexte dans lequel elles étaient produites par rapport à celui qui prévaut actuellement. Tout comme n’importe quelle autre publication gaie, on y retrouvait de l’espace publicitaire acheté par les bars, les saunas et les sex shops… (et pas une diversification de produits et de services comme c’est le cas aujourd’hui). Ce qui n’empêchait pas — tout comme c’est le cas dans la presse actuelle — qu’on y écrive des textes d’opinion et de réflexion. Il faut également cesser de croire que la presse rose est immuable, qu’elle ne change pas, qu’elle n’évolue pas. On n’a qu’à voir comment Fugues, X-tra ou Advocate, pour ne mentionner que ces titres, se sont transformés au fil des ans.
En terminant, et bien que je ne considère pas que seuls les gais puissent écrire sur des sujets les concernant, je dois avouer que de fâcheuses erreurs auraient dû être évitées dans l’article du 30. D’abord, les rapports Kinsey (et non Kingsley), qui sont pourtant très fréquemment cités, ne datent pas des années 70, comme l’aurait mentionné M. Desrosiers lors de sa rencontre avec le journaliste (aux dires de ce dernier), mais ont été publiés de 1948 à 1953. Deuxièmement, Barbeau a confondu coming out et outing, ce qui est inacceptable de la part d’un journaliste qui s’érige en critique.
Les erreurs factuelles et la déformation de la réalité, sans oublier le procès d’intentions lié à l’affaire Pinard, dans l’article du 30 — mais également dans d’autres —, démontrent que malgré de bien bonnes intentions au point de départ, certains journalistes ne font pas leur travail de recherche, de vérification et de réflexion correctement, et qu’ils donnent ainsi des communautés gaie et lesbienne et de leurs constituantes une image encore trop souvent décalée, voire faussée, de la réalité.