Questions d’identité

Nous ne sommes pas tous les mêmes et pourtant... pas si différents

Yves Lafontaine
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Longtemps perçus comme des marginaux ou des anormaux, ne sommes-nous devenus, comme plusieurs le soutiennent tant à l'extérieur qu'à l'intérieur de la communauté, que des producteurs de normes, dans nos discours et nos modes de vie? Existe-t-il, au sein de notre communauté, un conformisme de pensées et d'attitudes auxquelles il serait de bon ton de souscrire, par superficialité, par confort ou simplement par désir de cohésion avec l'ensemble du groupe? Sûrement. Mais s'interroger sur les normes dominantes dans notre communauté, c'est se poser la question essentielle de notre propre identité et ce, tant comme individu dans une société, qu’en considération d’une appartenance collective du fait de son orientation sexuelle. Cependant, à ce que nous sachions, il n'y a jamais eu une ligne de parti à laquelle se plier, ni de préceptes à respecter sous peine d'exclusion. Pas de règles, ni de lois qui définiraient ce que serait un vrai gai ou un faux gai, ou un «à-moitié-gai». Les seules normes prescriptives, les plus visibles mais qui ne concernent pas la majorité des gais, tournent autour de l'exaltation du corps musclé et en santé, et d’une lutte sans pitié contre la vieillesse. Le mythe de la jeunesse et de la santé n'est pourtant pas seulement l'apanage des gais, si l'on jette un coup d'oeil sur la presse féminine et sur les publicités à la télévision — à part les plans d'assurance-vie et les préarrangements funéraires, les personnes âgées sont exclues. On pourrait suspecter les pourfendeurs des boy toys d'être ambivalents dans leur acharnement à dénoncer le culte du corps. Ils sont moins nombreux à critiquer l'arrivée en masse des drag queens et à leur sur-représentation dans les médias (il y en a même une, Mado pour ne pas la nommer, qui écrit une chronique dans un hebdomadaire). Les drag queens ne suscitent pas (plus?) la même agressivité que les petits gars au physique sculpté et bronzé. Bref, nous chercherions donc à voir une communauté qui nous ressemble, qui soit à l'image de ce que nous pensons être comme gais, et à reprocher à ceux qui sont différents de s'en prévaloir.
Beaucoup de gais entretiennent une relation de dualité amour-haine avec la communauté gaie au sens large du terme. Amour parce qu'elle est porteuse d'espoir et de fantasmes (solidarité, partage de mêmes valeurs ou de mêmes expériences), haine parce qu'elle est le reflet d'une réalité beaucoup plus complexe que la simple phrase : «elle est simplement faite pour les moins de trente ans musclés». La communauté reflète aussi les préjugés et les conflits de toute la société : peur de l'autre, peur de l'étranger, peur de la différence. La communauté gaie est à l'intérieur d'une société. Cependant, aucun hétérosexuel ne bâtirait d'analyse sur la façon dont les autres hétéros actualisent leur hétérosexualité. Ils utiliseraient d'autres critères — souvent sociaux — pour se désolidariser d'autres hétéros. Ils sont, en ce sens, rassurés dans leur orientation sexuelle pour ne pas avoir à prescrire ce qui est de bon goût ou de mauvais goût pour les autres.
En ce sens, les gais et les lesbiennes ont, dans un double mouvement, le besoin de s'identifier à d'autres qui partagent la même différence — mais aussi le besoin de se singulariser du reste du groupe pour exister en tant que sujet. Mais cette singularisation doit-elle obligatoirement passer par le dénigrement? Ce double mouvement apparemment contradictoire — du même et du différent — n'a de cesse d'approcher les contours d'une identité qui nous échappe. Et c'est tant mieux!