Comme dans «lesbiennes, je vous aime»!

Georgette et Lucienne, ensemble depuis 37 ans

Claudine Metcalfe
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Dans le cadre de ce dossier sur le vieillissement, nous vous présentons un couple de lesbiennes fort sympathiques, Georgette et Lucienne, 69 et 77 ans. Elles vivent ensemble depuis 37 ans. Elles demeurent dans le quartier Rosemont depuis 1968, pratiquement à la même adresse, ayant eu la chance de descendre du troisième au deuxième étage, il y a 11 ans. « Une chance, parce que Lucienne est malade : diabète, asthme, elle est pris du cœur, elle est fatiguée», me dit Georgette avec compassion.
Stables, prévisibles, prévoyantes, elles vivent leur homosexualité dans le secret, l’anonymat et l’invisibilité. «Nous avons dit à nos amies que vous étiez une cousine», me dit Lucienne, non sans une certaine complicité. Comme si j’étais une membre de la résistance, comme si ma visite était dangereuse. Pourtant elles disent bien vivre, en toute liberté (une liberté conditionnelle, soit) dans leur quartier où le boucher de la petite épicerie de la 9e avenue les connaît, de même que les restaurateurs grecs de la rue Masson où elles vont tous les dimanches vers 17 heures, le pharmacien du Jean Coutu au coin de Saint-Michel, qui sont gentils avec elles. « Tout le monde nous connaît», dit fièrement Georgette.
Mais pourquoi alors tant de cachettes? Elles sont incapables de changer brutalement de style de vie, de passer de l’ombre à la lumière. «Vous savez, notre propriétaire, une veuve respectable, ne sait pas que nous sommes comme çà. Dans notre temps, il ne fallait pas parler parce que c’était dangereux. Nous passions pour des amies, des vieilles filles. Ça allait bien, nous travaillions ensemble chez Stuart (les petits gâteaux). Nous passions pour des vieilles filles malcommodes qui avaient de la difficulté avec les hommes.» Elles le savaient qu’elles étaient différentes, mais il n’y avait pas de mot, sinon à la blague. «Nos familles ne savent pas qui nous sommes», dit Lucienne avec un air malicieux. Pourtant, toujours, elles célèbrent les Fêtes dans la famille de Georgette à Trois-Rivières et dans la famille de Lucienne à Saint-Esprit. Les deux vieilles filles, les amies qui n’ont pas d’histoire privée, pas d’ intimité. D’ailleurs, il y a deux chambres dans le logement. «Pour sauver les apparences, mais aussi parce qu’après 22 ans, j’avais mon voyage de mal dormir avec elle!» me lance Lucienne, moqueuse. «On ne peut pas vivre comme de jeunes poulettes toute notre vie!» lancent-elles. «On ne commencera pas aujourd’hui à changer de nom, de titre, de statut social», me répondent-elles quand je leur demande si elles sont au courant de la loi 32, de la reconnaissance des conjoints de même sexe. Je suis franchement dépassée. «Nous sommes trop vieilles pour faire des changements, nous ne voulons pas de problèmes». Elles laissent ça aux jeunes.
Elles m’expliquent que, «dans leur temps», il était impossible de dire, d’expliquer, de vivre. Elles se sont contentées du statut de «vieilles filles», de se faire des amies comme elles, «et s’en contenter», de dire Lucienne. «On ne connaissait personne comme nous. À la shop, nous avons connu Germaine, puis Hélène. Nous sommes amies depuis 30 ans, malgré les chicanes, les jalousies, les blondes qui nous jalousaient, les chums qui nous détestaient. Le milieu est petit, il faut s’entraider», dit Georgette, plus conciliante.
Comment pensent-elles que leur famille les perçoit? « Mes frères et sœurs, qui ont plus de 75 ans, ne m’ont jamais parlé de Lucienne, sinon pour demander des nouvelles, comme si de rien n’était.»
L’âge d’or arrive vite, trop vite. « Nous savons que nous vieillissons, nous le savons toutes. Mais arrive un point où les autres nous disent que c’est fait, qu’il faut partir, laisser la place aux jeunes». Elles sont bien conscientes que la santé fragile de Lucienne est un problème, qu’elles doivent bientôt laisser leur maison. «Mais où allons-nous aller? Si nous demandons un appartement pour les deux, qu’est-ce qu’ils vont penser de nous? Qu’allons-nous subir comme traitement en foyer d’accueil si les gens savent que nous sommes un couple?» En attendant, elles attendent. Qu’attendent-elles? «On ne le sait pas, mais on attend. On a peur de devoir partir, que des infirmières nous séparent. Et puis quoi, nous sommes bien, ici!» me dit sincèrement Lucienne.