Partir, rester ou revenir...

Claudine Metcalfe
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Si la vie gaie est parfois très difficile à vivre en région, ce qui incite des centaines de gais à s’installer dans les grands centres, d’autres au contraire nous affirment qu’il est possible de bien vivre son homosexualité et que l’exil vers la ville n’est qu’illusion. Nous avons parlé à des dizaines de gais et de lesbiennes qui connaissent très bien cette dualité : rester en région ou aller s’installer en ville? Je quitte!
Mylène Falardeau a 25 ans. Originaire de Cowansville, elle a quitté le nid familial à 18 ans, dès qu’elle a pris conscience qu’elle était lesbienne. A-t-elle choisi de venir vivre son homosexualité à Montréal? « Je vous répondrai que je n’ai pas choisi de m’établir à Montréal. Je me suis arrangée pour enfin vivre ma vie, pour m’épanouir. J’ai prétexté des études en thanatologie au cégep de Rosemont, études que je n’ai jamais vraiment toutes complétées d’ailleurs, afin de venir trouver des semblables, me faire des amies. Le choix de Montréal était tout à fait calculé! Je vis depuis une suite sans fin de belles rencontres et je suis très active dans le milieu lesbien. Je n’aurais pas pu m’épanouir si j’étais restée chez mes parents! C’est impossible».
Yannick a 19 ans et il vit en Gaspésie, à Nouvelle, un petit village près de la Baie-des-Chaleurs. «Une chance que j’ai le Net, c’est là-dessus que j’ai pu chatter avec d’autres gais comme moi. Parce que chez nous… il n’y a pas de jeunes gais de mon âge... et de toute façon, presque pas de gais pantoute!» dit-il. «Tout ce que je veux, c’est de terminer mon secondaire (Yannick n’a pas terminé parce qu’à 16 ans il a travaillé sur la terre) et aller au cégep à Québec… pour y rencontrer d’autres gais! Je suis seul et je suis pas mal tanné de vivre ma sexualité de façon virtuelle!» s’exclame le jeune homme. «Je sais bien que tout n’est pas rose (!) à Québec, mais au moins il y a des bars, des associations, des groupes et je commence à avoir pas mal d’amis en chattant. J’ai hâte d’y aller à l’été afin d’y trouver une job, un logis, puis de commencer le cégep en vivant ma vie gaie! Je vois ça comme une libération!» dit Yannick.
Tout autre son de cloche pour Jean-François, 27 ans, natif de Québec. «La vieille capitale, c’est un grand village et je ne parle pas seulement du milieu gai! C’est très petit comme mentalité, et si je suis venu m’installer à Montréal, il y a 5 ans, afin de poursuivre mes études supérieures, c’était également pour vivre une vie plus flyée», lance-t-il. «Vous me parlez de Yannick. Pour lui, dans sa situation, c’est certain que le saut sera majestueux. Mais pour moi, qui me suis senti à l’étroit, je voyais mon salut à Montréal, là où je suis bien!» dit-il.
Pour Sébastien, 23 ans, qui habite la banlieue de Montréal, le Village gai ne sera qu’une étape. Dès 17 ans, Sébastien fréquente le village de Montréal. Il quitte sa banlieue le vendredi soir pour n’y revenir que le dimanche tard ou le lundi matin. «Dans ce temps-là, je me pensais vraiment in. Je trouvais la vie nocturne franchement écœurante, avec les raves et le délire gai. Mais comme artiste, je pense que le vrai salut est ailleurs, à New York ou à Londres ou dans d’autres villes tolérantes où la vie gaie et la vie culturelle ne font qu’une!» nous dit avec conviction le jeune peintre.
Nous pensons souvent que les jeunes sont plus enclins à vouloir s’exiler. Mais ce n’est pas le cas, bien que la situation soit moins facile pour quelqu’un de bien installé de vouloir (ou devoir) quitter.
Aline et Geneviève, âgées de 38 et 49 ans, sont enseignantes dans un village des Hautes-Laurentides. Aline vient de l’Estrie et est allée s’installer chez Geneviève il y a 7 ans. Elles ont rénové le chalet pour en faire une résidence permanente. Geneviève est native de la région. Depuis qu’elle vit plus ou moins ouvertement sa relation, les choses ont changé. «Les collègues de travail ont commencé à me faire la vie dure quand Aline a demandé un transfert, ce qui a déplu à cause des mutations de personnel que ça a créées. Les gens sont devenus froids et même distants. Au party de Noël, par exemple, ils nous ont oubliées dans l’échange et même pour nos places au restaurant… Ça semble des banalités, mais, jour après jour, ça devient épuisant. Nous avons mis la maison en vente et nous espérons aller finir notre carrière plus près de Montréal, en banlieue nord, par exemple. En espérant que ce soit moins difficile…» nous confie Geneviève.
Pour Aline, le départ n’est pas réjouissant. «Mais nous devons venir à la conclusion qu’il y a encore de l’homophobie et que, dans un petit village où tout le monde placote, la vie gaie est difficile. Nous sommes fatiguées et pensons que la seule solution est de déménager…» dit-elle, pensive.

Je reste
Jean-Pierre, 34 ans, est toujours resté dans sa région, à Dolbeau au Lac-St-Jean. «Je n’ai pas vraiment de mérite, j’ai trouvé du travail immédiatement après mes études». Technicien arpenteur, il se considère chanceux. «Je suis en couple depuis 10 ans, je suis en amour avec un gars épatant. Bien que je comprenne les gais qui s’exilent, je pense qu’ils ont tort. C’est sûr que ce n’est pas évident de vivre dans la différence, mais si tous les gais fuient… on dirait que ça donne des munitions à nos détracteurs!» dit Jean-Pierre d’un air serein. « Nous vivons simplement notre vie de couple. Normand est impliqué dans un club social, et je ne sens pas d’animosité. Certes, il y a des gens qui font des blagues, mais comme nous aussi, on fait des jokes sur le dos du voisin pour une niaiserie! Il faut arrêter de penser que nous sommes des martyrs, nous, les gais des régions!» conclut-il. Il faut dire que, dans cette région, il y a quelques lieux de rencontres et quelques associations qui permettent les rencontres et les échanges.
Même son de cloche chez Georgette, 58 ans, qui vit tout près de Baie-Trinité sur la Côte-Nord. «Je vous mentirais si je vous disais que ma vie a toujours été un paradis. Plus souvent qu’à mon tour, je n’avais pas de femme dans ma vie. Mais est-ce que j’aurais dû laisser ma famille, ma patrie pour me lancer tête première dans la foire d’une grosse ville? J’ai plus de dignité que ça, et la vie n’est pas une partie de plaisir. Je ne regrette pas mon choix de rester ici. Faut dire que, maintenant, nous sommes un petit groupe de connaissances qui se réunissent pour jaser, jouer aux cartes, faire des soupers. Leur compagnie me réconforte et, bien que ce ne soit pas comme avoir une conjointe, je ne me sens pas trop seule», nous confie-t-elle.
Selon Jacques, 36 ans, un travailleur forestier du Sagunay : «les gais des grandes villes méprisent les gais des régions en pensant que nous sommes des épais qui mènent une vie d’horreur. Ce n’est pas parce que notre vie n’est pas reliée aux saunas, aux bars, aux raves, aux rencontres sans fin que notre vie n’est pas satisfaisante!»

Une nouvelle tendance : je reviens!
Claude et Richard sont propriétaires du B&B Les trois pains en Gaspésie. Ils se sont rencontrés à Québec il y a plusieurs années, mais l’appel de la campagne et de la vie paisible les a convaincus de s’exiler, de retourner aux sources. Le B&B est accueillant et les hôtes des plus sympathiques. «L’été, la majorité de la clientèle est gaie, souvent des gais de la Péninsule qui sortent à Rimouski (une ville ouverte où il y a de bons lieux de rencontres, une association qui organise des soirées de danse une fois par mois et des cafés-rencontres). Par contre, l’hiver, nous avons beaucoup de touristes européens et des amateurs de motoneige», nous dit Richard. «Le B&B permet de nous garder en contact avec des gais et lesbiennes de tous les coins du Québec et cela aide à nous sentir partie prenante d’une communauté. Mais la vie est si calme à Baie-des-Sables, il n’y a personne qui nous reproche notre différence. Nous ne pouvons pas être malheureux! » dit Richard, avec conviction.
Selon Denis Lord, propriétaire du complexe La station D à Rouyn-Noranda, «la vie gaie en région est moins difficile qu’avant, bien que pas encore facile». D’ailleurs, le bar est devenu plus un centre communautaire qu’une disco, plus un lieu privilégié pour faire son coming out, pour partager, que pour simplement prendre un pot avec les chums. «Nous sommes vraiment le lieu où les gais et lesbiennes peuvent venir en toute confiance se divertir, jaser, assister à du théâtre, des spectacles, se faire des amis», dit le coloré Denis.. Selon lui, une demi-douzaine de gais sont revenus en région depuis l’hiver, «des gars tannés de constater que la ville ne leur apporte pas le bonheur instantané tant recherché! Ils reviennent donc en Abitibi.»
Jean Lambert a vécu la situation sous toutes ses facettes : venir étudier en ville, y vivre, pour ensuite retourner dans sa région natale. À Montréal, dans les années 90, il faisait partie de plusieurs projets théâtraux et communautaires. Il a été directeur du CCGLM en 1991. Il pensait bien demeurer toute sa vie dans la métropole.
Jean Lambert est venu étudier à Montréal. Au départ, «c'était le genre d'études que je désirais entreprendre qui m'a fait quitter la région, le cours ne se donnant pas dans ma région natale. Par la suite, c'est l'exotisme de la grande ville et la possibilité de vivre ouvertement ma vie gaie qui a fait que j'y suis resté!»
«Lorsqu'on est jeune adulte, Montréal c'est le paradis sur la terre québécoise! Évidemment, puisque c'est là que presque tout se passe, malheureusement, dans notre belle province! Et même lorsqu'on quitte Montréal, on y revient toujours!»
Mais pourquoi Jean est-il donc retourné dans sa région, il y a quelques années? «La désillusion à Montréal s'installe vite concernant les relations humaines. Le contraste est frappant lorsqu'on retourne dans sa région natale : la chaleur des gens, la compétition plus saine, la sincérité, l'absence de paranoïa devant la violence, la facilité de se bâtir des relations stables autant amicales qu’amoureuses. À Montréal, concernant l'amour, c'est l'instabilité permanente : c'est le sexe qui domine! Je retournerai vivre à Montréal, mais pas à temps plein.»
Comment te sens-tu maintenant? Quelle est ta vie gaie à Amos? «Je me sens très bien ici. Je travaille dans mon domaine comme jamais je n'ai pu travailler à Montréal. Ici, j'ai appris à être défricheur, pionnier; c'est l'essentiel si tu veux que ça marche! Les gens me font confiance et ça, ça vaut toutes les grandes villes du monde! Ma vie gaie est plus calme, mais viable. Les gens sont beaucoup plus ouverts que l'on pense! Nous avons la télé et l'Internet ici aussi, vous savez! On est au courant en même temps que tout le monde des grands changements dans le monde et dans notre monde!» Pour lui, «on est ni mieux à Montréal ou en région à la base. C'est une question de choix de vie, dans une période de vie donnée, par une personne en particulier». Que rajouter d’autre?