Vieillir gai

La vieillesse rose : une réalité peu visible

Yves Lafontaine
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Il y a bien des aspects de notre vie que nous pouvons modifier. Les fumeurs peuvent cesser de fumer. Les personnes qui font de l’embonpoint peuvent se mettre à la diète. Les personnes en mauvaise condition physique peuvent faire de l’exercice. Mais il y a une réalité de la vie qui est inéluctable : le vieillissement. Malgré le désir des gais et des lesbiennes de rester jeunes, nous vieillissons tous. De tout temps, il y a eu de vieux gais, pourrait-on dire à juste titre. Quelle différence maintenant? Aujourd’hui, il y a près de dix millions de baby-boomers âgés entre 38 et 55 ans au Canada. On peut donc extrapoler — à partir du 10 % communément admis — qu’il y a, au pays, près d’un million de gais et de lesbiennes qui sont nés entre 1945 et 1962. Ces chiffres annoncent de profonds changements tant au sein de la société dans son ensemble que de la communauté gaie et lesbienne. Des changements auxquels notre communauté est cependant loin d’être préparée.

La médecine ambulatoire, la privatisation de certains services de santé, la compression dans les services de santé publique, la déréglementation, sont des phénomènes qui constituent des ajustements rendus nécessaires en raison de l'entrée massive des baby-boomers dans la cinquantaine. Cependant, l’arrivée à la retraite d’un nombre sans précédent d’hommes et de femmes d’orientation homosexuelle aura également un impact très grand, du simple fait qu’ils sont ouvertement gais.

Comme le dit Laurent McCutcheon, militant gai de 56 ans, sa génération «est la première à atteindre l’âge de la retraite après avoir fait son coming out. Il y avait évidemment des gais auparavant, mais ces derniers ne vivaient pas ouvertement leur homosexualité».

En plus des difficultés inhérentes au vieillissement, les personnes âgées ouvertement gaies pourraient affronter d’autres problèmes simplement parce qu’elles sont d’orientation différente; les préjugés et les injustices actuels ne s’évanouiront pas uniquement parce que nous atteindrons l’âge de 65 ans.
Cela amène d’autres questions : quels sont les besoins des gais et des lesbiennes âgés et en quoi diffèrent-ils de ceux des hétéros? Est-ce que des services de base fournis aux hétéros âgés seront aussi disponibles aux gais âgés dans un environnement respectueux et favorable à l’épanouissement de leur différence? Les services répondront-ils à nos attentes? Et, au sein de notre communauté, développerons-nous, rapidement, des ressources pour répondre à nos propres besoins?

Mythes et réalités
En effet, puisque les études sur le vieillissement ne parlent presque jamais des gais et lesbiennes âgés, on pourrait croire que l’homosexualité n’existe pas chez les personnes âgées. Jusqu’à présent ils sont d’ailleurs ignorés par les chercheurs en gérontologie et les intervenants en santé mentale. Alors, que connaissons-nous des lesbiennes et des gais âgés? Pas grand chose. Les quelques études sur le sujet sont surtout qualitatives, américaines pour la plupart, et leur échantillon est composé principalement d’hommes blancs, issus de la classe moyenne, scolarisés, vivant en milieu urbain et fréquentant la communauté gaie; donc elles ne seront pas nécessairement représentatives de la communauté gaie et lesbienne dans toute sa diversité.

La raison de cette sous-représentation, de cette quasi-invisibilité, réside dans la difficulté pour plusieurs gais et lesbiennes âgés de dévoiler leur orientation sexuelle. Jusqu’à présent, plusieurs ont vécu dans le placard une grande partie de leur vie et ne considèrent pas la possibilité de faire leur sortie à un âge avancé (voir à ce sujet, l’entrevue avec Georgette et Lucienne à la page 110). Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’ont pas de besoins particuliers.

Les besoins des aînés roses
Afin de mieux définir les besoins actuels des personnes âgées gaies et lesbiennes en matière de santé et de logement, deux chercheurs de l’École de travail social de l’Université McGill, Bill Ryan et Shary Brotnam, viennent de mettre en marche non pas une, mais deux études qualitatives qui s’étaleront sur trois ans et qui visent à recueillir de l’information à propos des expériences, premièrement, des aînés gais et lesbiennes et, deuxièmement, de celles des aidant(e)s qui les entourent. «Tout d’abord, en focus group, nous rencontrons des gens qui œuvrent dans des organismes offrant des services aux personnes âgées ou qui sont engagés dans des groupes gais, de manière à mieux connaître ce qui est offert au niveau institutionnel et communautaire», explique Robert Cormier, coordonnateur de l’étude. «Nous voulons également savoir jusqu’à quel point les organismes de l’âge d’or sont au fait de la réalité des lesbiennes et des gais âgés.» Ultimement ces études devraient élargir la compréhension de l’accès pour les aînés aux services de soins de longue durée et ainsi permettra de mieux comprendre l’impact de la discrimination individuelle, institutionnelle et systémique sur leur santé et leur bien-être. Des recommandations seront finalement acheminées aux organismes et institutions de santé afin d’améliorer la santé et le bien-être des aînés homosexuels.

Les besoins en services adaptés à une clientèle gaie âgée se situent sans doute plus, selon Laurent McCutcheon, au niveau des loisirs que des problèmes de santé. «Nous souffrons sans doute des mêmes maladies que les hétéros.» L’idée serait non pas de créer un ghetto de vieux gais, mais d’offrir, à ceux et celles qui le désirent, des activités et des loisirs qui leur plairont. «Je n’ai pas le goût de me retrouver à la fin de mes jours, dans un centre pour personnes âgées, entouré de vieilles dames qui ne comprendront pas ma réalité, avec qui je ne serais pas nécessairement à l’aise de partager mes souvenirs, mes amours, et qui ne voudront jouer qu’aux cartes ou au scrabble», soutient ce retraité de la fonction publique.

Jeunes contre vieux ?
Le vieillissement est une succession de pertes (travail, santé, sexe, parents, amis, conjoint, famille), et il faut apprendre à se réinvestir continuellement pour transformer cette perte en gain. C’est la meilleure façon d'appréhender sereinement la vieillesse. Les modèles jeunes, beaux et dynamiques mis en valeur dans notre société semblent, selon plusieurs personnes, freiner la prise de conscience de son propre vieillissement et l’introspection qui devrait l’accompagner. De plus, les craintes que nous avons tous un peu face à notre propre vieillissement auraient un impact sur notre manière de voir les vieux gais et contribueraient à nourrir plusieurs mythes.

«La mise à l’écart des gais âgés ou la discrimination contre les gens gais âgés par les jeunes gais constituent un problème grave», écrivait l’an dernier Patricia Nell Warren dans Out World. Âgée de 64 ans, l’auteure de The Front Runner a été l’une des premières à dénoncer cette situation. «À 60 ans, j’ai réfléchi sur le traitement que notre communauté infligeait à ses personnes âgées et je me suis demandé pourquoi nos besoins demeurent autant ignorés par nos semblables. Si des individus aux cheveux blancs ne sont pas acceptés et honorés par le milieu gai, comment la majorité hétérosexuelle serait-elle incitée à accepter que de vieux couples gais âgés puissent vivre heureux ensemble?» soutient-elle.

Certains activistes québécois partagent son opinion et croient que la mise à l’écart des personnes âgées fait rage parmi les gais. «Notre société est passée au filtre de la jeunesse et du culte du corps, et la culture gaie en est l’incarnation», a observé dernièrement Réal Ménard. «Cela va se poursuivre jusqu’à ce que la communauté reconnaisse la vitalité, l’expérience et l’apport indéniable des plus âgés.»
Michael Hendricks, 59 ans, activiste et militant gai de longue date, croit pour sa part que «nous avons une vision trop monolithique des vieux gais. C’est une erreur de croire que tous les gais souffrent d’isolement, qu’ils n’ont plus de vie sexuelle, qu’il sont tous déprimés et qu’ils sont ostracisés par les gais plus jeunes qu’eux. Tout comme c’est une erreur de croire que tous les gais ont le profil socio-économique de ceux qui participent au Black & Blue.»

Jean Lapointe, correcteur et traducteur de 51 ans, croit, pour sa part, «que le mythe de la jeunesse triomphante va s’estomper avec le temps et que toute la machine économique va se concentrer davantage sur les besoins des babyboomers vieillissants, comme elle l’a déjà fait lorsqu’ils sont apparus. C’est là qu’est l’argent! Cependant, ils sera sans doute difficile pour certains gais et certaines lesbiennes d’intégrer sereinement le troisième âge pour des raisons économiques. À part les plus riches qui auront les moyens de s’offrir ce dont ils ont besoin, nous pourrions nous retrouver isolés et mis à l’écart.»

Si les plus jeunes et les plus vieux dans la communauté vivent le plus souvent chacun de leur côté, c’est sans doute plus par affinités que par ostracisation. «Les personnes de plus de soixante ans, de par leur expérience de vie, n’ont pas nécessairement d’affinité avec les jeunes qui veulent plus s’amuser et s’éclater. Ce qui n’empêche pas d’avoir, à l’occasion, des sujets, des échanges qui peuvent favoriser une discussion intergénérationelle», considère Laurent McCutcheon.

Vieillir est encore perçu comme négatif
Néanmoins, il semble évident que l’image négative projetée sur le vieillissement en général est davantage marquée de façon négative dans l’imagination populaire quand on l’applique aux gais et aux lesbiennes. En effet, même si cela ne correspond pas nécessairement à la réalité, les gais âgés sont souvent perçus comme étant déprimés, seuls, rejetés de leur famille, repoussés par les jeunes gais qui les trouvent dégoûtants.

La plupart des gais s’entendent tout de même pour dire «qu’être vieux» commence plus tôt chez les gais — dès la quarantaine — que chez les hétérosexuels et les lesbiennes, les gais portant une attention particulière à l’apparence physique et au fait de ne plus avoir «l’air jeune». Toutefois, si la quarantaine amène le déclin de l’apparence physique et de l’attirance sexuelle, certains chercheurs américains soutiennent que cette période de la vie renforcerait la qualité du réseau d’amis et la consolidation de la carrière.

Michael Hendricks qui travaille sur un projet concernant la santé gaie à la COCQ-sida, rappelle que «des études américaines qui traitent de la question sont arrivées à la conclusion que le contact avec la communauté gaie semble favoriser l’adaptation psychosociale des gais âgés au processus de vieillissement, que ceux qui ont fréquenté les établissements gais sont mieux armés pour leur retraite. De plus, il semblerait que les gais âgés soient en meilleure position que leurs pairs hétérosexuels quant à la stigmatisation reliée au vieillissement, puisqu’ils ont déjà expérimenté la stigmatisation associée à leur orientation sexuelle.» Par extension, les gais âgés de 40 ans qui ne veulent pas dévoiler leur orientation sexuelle auraient, pour leur part, tendance à être plus angoissés au sujet de leur homosexualité et seraient plus inquiets au sujet du vieillissement et de la mort.

Peu de groupes gais pour les vieux
Il est tout de même surprenant de constater que malgré le nombre croissant de ceux qui s’approchent de l’âge de la retraite, il n’existe aucun organisme au Québec qui vienne spécifiquement en aide aux gais et lesbiennes âgés et qui réponde à leurs questions.

Un «jeune» retraité dans la cinquantaine, Renaud Paré, considère que les besoins existent et lance une invitation (voir à la page 112) aux gais à la retraite à se regrouper dans ce qu’il appelle une «association de gais flyés», une contrepartie gaie aux associations de retraités qui pullulent actuellement au Québec. De son côté, l’infatigable Laurent McCutcheon nourrit le projet de créer, au sein du regroupement des retraités de la fonction publique, une association de retraités homosexuels. «Ce serait une manière de se rassembler entre personnes qui partagent plusieurs points communs et qui ont du temps à consacrer à certains loisirs, hobby ou causes qui leur tiennent à cœur.»

La situation des gais et lesbiennes retraités du Québec n’est pas bien différente de celle de leurs voisins du sud. Aux États-Unis, seuls quelques organismes communautaires gais offrent des services adaptés à leurs aînés et depuis peu. Plus surprenant encore, dans la patrie du lobbying, il n’existe aucune organisation ou lobby mandaté pour représenter les intérêts des gais et lesbiennes âgés.

Ken South, de la National Gay & Lesbian Task Force’s Aging Initiative, s’est installé à Washington il y a trois ans. Il a rapidement constaté que la capitale américaine, qui devrait concentrer les efforts nationaux au nom des personnes gaies âgées, manquait autant de services et d’information qu’ailleurs. «Ici, 44 organismes nationaux et plusieurs services pour les personnes âgées ont pignon sur rue, mais aucun d’entre eux ne reconnaît la spécificité des besoins des gais, lesbiennes, bisexuels âgés», dit-il.

Ce qui nous distingue des hétéros
La grande différence avec les hétérosexuels, c’est que la plupart d’entre nous n’ont pas d’enfants. Contrairement aux parents qui ont des enfants, qui les voient grandir, puis partir de la maison et qui espèrent que ces derniers prendront éventuellement soin d’eux, nous ne nous ferons pas d’illusions, nous ne nourrirons pas d’espoir en ce sens. Comme nous ne pouvons pas compter sur ces enfants que nous n’avons pas, nous ne souffrirons pas —comme c’est le cas d’une grande partie des personnes agées en résidence — de l’absence de nos enfants. Nous ne demeurerons pas dans l’attente qu’ils viennent nous voir. Nous organiserons donc notre temps à partir de d’autres facteurs que leurs visites potentielles.

Jean Lapointe n’est pas si certain que nous sommes si différents sur ce point. «Il ne faut pas généraliser. Combien d’entre nous, jeunes ou âgés, sont déjà seuls? Je suis en couple depuis 22 ans, mais lequel partira le premier? J’ai une sœur, deux nièces, un neveu, un petit neveu et des amis. Mais j’ignore comment ils se comporteront avec moi, et moi avec eux. Je crois que, gais ou hétéros, nous sommes tous égaux face au vieillissement et à la solitude de la vieillesse. La survie et l’épanouissement dépendent de notre tempérament, de notre manière d’envisager la vie. Il faut aussi se demander comment chacun d’entre nous s’est comporté ou se comporte avec ses parents et ses amis âgés».
Avoir et ne rien posséder

La sécurité financière qui revêt une importance particulière pour notre communauté. «Tandis que chacun doit planifier financièrement sa retraite, plusieurs personnes gaies n’ayant pas de famille ou de partenaire à qui demander de l’aide seront laissées à elles-mêmes», déclare Michael Hendricks, âgé d’une cinquantaine d’années.

Pour beaucoup de gais et de lesbiennes, il existe un avantage financier du fait qu’ils n’ont pas d’enfants à charge. Mais cela peut contribuer à perpétuer un mythe dangeureux — même parmi les personnes gaies —, à savoir que nous sommes plus riches. Cependant, la plupart des études indiquent que les gais occupent tous les échelons de l’échelle des revenus, qu’il y a des riches et des moins riches et même des gais très pauvres. Aussi on ne peut négliger toute planification financière. Nous retrouvons, intimement liées aux questions financières, les questions des droits successoraux. «Sans la reconnaissance légale totale des liens familiaux et relationnels, nous n’avons pas la jouissance des mêmes avantages financiers à titre de survivant pour ce qui est des droits de propriété reconnus par la loi aux époux», précise Hendricks. «Une reconnaissance légale incomplète des relations entre personnes de même sexe est dévastatrice pour les couples gais et lesbiens, en commençant par une lacune dans les droits successoraux», ajoute Hendricks.

De plus, avec un tel enchevêtrement dans les questions financières et légales, les personnes gaies devront faire face aux difficultés engendrées par les soins médicaux prolongés, les soins à domicile et éventuellement, pour ceux qui sont en couple, l’incapacité légale de leur partenaire.

Retour dans la garde-robe?
Ces problèmes apparaissent quelque peu évidents, même liés aux complications causées par l’orientation sexuelle. Cependant, deux aspects peuvent engendrer des défis que peu de personnes gaies soupçonnent. Premièrement, comment trouverons-nous à nous loger si nous ne sommes pas accepter par les communautés de retraités traditionnelles? Plusieurs d’entre nous se sont fabriqué une existence propre à notre image, libre de tous problèmes intrinsèques à leur statut minoritaire, mais leurs choix de vie tendent à rétrécir à mesure qu’ils vieillissent. Serons-nous encore capables de contrôler nos existences quand nous vivrons sous soins supervisés? Ou des circonstances hors de notre pouvoir nous obligeront-elles à retourner dans le placard?

Construire notre avenir
Il est évident que nous avons accompli d’énormes progrès dans plusieurs domaines et nous devrions nous rappeler que dans bien des cas nous avons le devoir d’en remercier les gais et les lesbiennes plus âgés. La visibilité des personnes gaies ne cesse de croître dans les médias, les arts, la politique et d’autres secteurs d’activités. Nous avons accompli une avancée importante sur le plan de la protection des droits légaux et civiques. Des sondages démontrent une plus grande acceptation des gais par l’ensemble de la population. Enfin, plusieurs d’entre nous ont réalisé que faire leur sortie n’a pas provoqué les catastrophes appréhendées au sein de la famille et des cercles d’amis, même au travail.
Par ailleurs, il semble que dès qu’un marché existe, les gens d’affaires sont prêts à y investir. Plusieurs promoteurs à travers l’Amérique du Nord planifient la construction de maisons de retraite et de centres de soins spécialisés destinés à répondre à nos attentes. À Fort Lauderdale, San Francisco, Atlanta et même à Montréal et Toronto, ces promotteurs, dont la plupart sont gais, préparent des havres de paix pour eux-mêmes et pour tous ceux qui appréhendent le vieillissement ou les infirmités parce qu’ils sont sans enfants ou sans famille.

Ainsi au moment où nous faisons face au vieillissement ensemble, nous ne devrions pas trop considérer «l’âge d’or» comme une période déprimante, mais plutôt nous y préparer. Et bien que la communauté gaie tout entière ait un long chemin à parcourir, il existe des gens éclairés qui se préoccupent de notre vieillesse. Donnons-leur un coup de main!