Le dire ou ne pas le dire ?

Aborder son homosexualité à la télévision

Denis-Daniel Boullé
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On en parle, on en montre, la télévision s'est ouverte aux gais et aux lesbiennes. Les gais sont nombreux à travailler dans l'ombre des caméras, dans les coulisses. Recherchistes, décorateurs, caméramen, la très grande majorité d'entre eux s'entendent pour dire qu'ils ont la chance de travailler dans un secteur professionnel privilégié. Pas d'homophobies, pas de discrimination, une ambiance ouverte et détendue. Mais pas au point de l’aborder dès que l'un ou l'une passe devant les caméras, que ce soit comme comédien, animateurs, journaliste ou encore présentateur de nouvelles. Après tout, être connu et reconnu du grand public n'implique pas que l'on fasse une sortie en bonne et due forme et que l'on mette de l'avant ce particularisme. C'est vrai et faux en même temps. De nombreuses émissions reposent sur la présence des mêmes animateurs, comédiens, journalistes , invités par leurs pairs, et qui parlent de leur vie privée. On passe aux Copines d'abord, au Plaisir croît avec l'usage, au Grand blond avec un show sournois. Et sans que cela n'apparaisse comme du voyeurisme, nous découvrons chaque fois des pans de la vie privée de ceux qui font la télé. La plupart des vedettes se prêtent au jeu. Cela fait partie de la promo de l'émission qu'ils animent, de la série dans laquelle ils jouent. Chacun apprend à gérer ce qu'il veut rendre public et ce qu'il décide de préserver. Mais, en général, lorsqu'ils sont en amour, qu'ils viennent de se marier, d'avoir un enfant, ils nous glissent incidemment qu'ils sont hétéros. Pour les vedettes gais et lesbiennes, leur vie privée s'arrête au moment où l'animateur s'intéresse à leur vie sentimentale ou amoureuse. Telle journaliste d'enquête parlera de sa passion pour le golf en dehors de son autre passion : son métier. Tel comédien vantera l'amour que se portaient ses parents, mais sera subitement très évasif sur ses propres amours, préférant revenir sur son travail. Les barrières de la vie privée sont très souvent remises de l'avant dès qu'on aborde ce domaine-là.
À l’opposé de la tendance de ces dernières années, soit l'explosion collective et individuelle des sorties, les personnalités publiques gaies ne sont pas légions. Non pas qu'elles vivent dans un placard, leur entourage le sait. De plus, ils et elles sortent dans des lieux gais, et sont donc reconnues de téléspectateurs potentiels. Mais le fossé semble énorme entre le vivre et le dire devant une caméra. Comme si l'impact que susciterait l'aveu (et cela tient de la confession) échappait à son auteur et provoquait une perception différente de ce qu'il ou elle désire laisser comme image.
Jean Fugère, chroniqueur littéraire depuis des années et animateur de J'aime, a accepté d'en parler à Sortie gaie plus tôt cette année. «En fait, j'ai plutôt parlé des livres qui m'avaient aidé dans ma jeunesse. Ces livres ne répondaient pas à mes questions mais évoquaient les questionnements que j'avais.» Pas une sortie du placard pour lui qui n'a jamais eu le sentiment d'y être. «Je suis avant tout une personne avant d'être gai, et cette partie de moi-même est intégrée dans ce que je vis tout comme dans mon travail. En ce sens, dans mon émission J'aime, je dis des choses beaucoup plus fondamentales sur les gais en partageant des passions, des intérêts qui dépassent largement le fait que je sois gai, qui montre un spectre de vie plus large et qui montre que je suis apte à traverser tous les champs.»
Ne pas le crier sur les toits, mais ne pas le cacher non plus. Jean Fugères n'est pas un militant, sinon culturellement. «Les gais, pour avoir vécu la différence, ont un potentiel de créativité énorme qu'ils devraient exploiter. C'est peut-être une de nos grandes responsabilités de profiter de cette possibilité d'inventer notre vie tout le temps.» Comme beaucoup, Jean Fugères n'a pas d'explication sur le fait que bien des personnalités préfèrent publiquement taire leur différence. «Il ne faut pas oublier que tout homosexuel s'est constitué au début autour de l'injure, peut-être qu'il y a encore une peur de revivre cela. Nous sommes marqués par l'injure. C'est pour cela que beaucoup de gais tombent dans la haine de soi et des autres gais», avance Fugère. Mais cette souffrance peut, selon lui, se transformer en richesse. «C'est sûr qu'on en bave tous un jour ou l'autre, mais en même temps j'adore cette différence qui me donne un regard d'ouverture sur le monde, un regard créatif.»
L’animateur qui sait qu'il a peut-être professionnellement subi de la discrimination — mais en ajoutant avec une note d'humour, qu'il y a toujours un peu de paranoïa dans chaque gai — ne croit pas que la volonté de réussir dans le travail ne soit liée qu'à la peur de subir du rejet. «Je pense qu'en réussissant, on se dédouane quelque peu de l'homosexualité. C'est une façon de répondre à l'injure et de se dire que, si je réussis, le reste va se vivre plus facilement. C'est répondre créativement à quelque chose de dur, et je pense que c'est là où notre vie peut prendre de la valeur.»
À la question qu'il y aurait un déficit de modèles homosexuels dans le monde de la télévision, l'animateur n'ose imaginer qu'il pourrait en être un pour les jeunes gais. Mais, si c'était le cas, il voudrait montrer l'image d’une vie simple, mais engagée dans ses passions, leur donner le goût de la curiosité. «En fait, leur montrer qu'il n'y a plus rien de monolithique — aussi bien dans les vies des gaies que dans celles des hétérosexuels —, que les barrières ne sont ainsi plus étanches», conclue-t-il.
En somme, pour les personnalités gaies en vue du petit écran et dont l'orientation sexuelle n'est pas connue du grand public, la position idéale n'est pas encore trouvée. D'un côté, chaque comédien, chaque animateur qui fait sa sortie renvoie la question à ceux qui se taisent. Est-ce que la mise sous projecteur d'une partie d'eux-mêmes, que la grande majorité d'entre eux assument parfaitement, ne les confronterait pas de nouveau à des peurs anciennes? Ou encore l'accent mis sur une partie d'eux-mêmes ne risquerait-il pas de jeter de l'ombre sur leurs autres facettes, au point de les faire disparaître derrière l'expression : c'est un gai ou une lesbienne? Pourtant les sorties de Michel Tremblay, d'Yves Jacques, de Daniel Pinard, de Claude Charron et de quelques autres prouvent sans nul doute qu'ils n'ont pas été réduits et limités à leur simple orientation sexuelle. D'autres craintes tiennent à ce qu'une fois l'annonce faite, ils soient sollicités par les médias pour intervenir dès qu'une question d'actualité toucherait l'homosexualité. Geneviève Paris trouvait, à la longue, difficile d'être sollicitée comme lesbienne et non plus comme chanteuse. Par manque de joueurs, la partie se joue toujours avec les mêmes têtes gaies et lesbiennes, qui deviennent presque militants malgré eux. Enfin, pour d'autres, la sortie du placard telle que prônée par des groupes militants met sur leurs épaules une pression insupportable. Écartelés entre leur désir de garder un profil discret et la peur de se voir reprocher d'être lâche ou, pour utiliser une expression un peu datée, d’être qualifiés de «honteuses», ils développent un discours de résistance vantant les mérites du droit à la vie privée, à une vie sexuelle et amoureuse privée.
La spectaculaire visibilité des gais et des lesbiennes relayés par les médias n'a pas eu la même incidence sur les personnalités publiques. Beaucoup d'acteurs homosexuels pourront continuer à jouer des rôle de gais affranchis, et ne pas appliquer la recette dans leur vie quotidienne. Des animateurs, des journalistes pourront traiter de l'homosexualité, mais, au nom du principe d'objectivité, s'effacer derrière le sujet, même s’il les concerne au premier chef. Le malaise est là, et chacun d'entre eux doit composer avec et en tout cas se positionner. L'exercice ne peut être évité et il revient à chacun d'évaluer ses propres capacités à gérer sa visibilité, qu'elle soit de proximité ou grand public. La visibilité n’est jamais simple.