Le désir d’un enfant

Deux mères, un père et un couffin

Claudine Metcalfe
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Qui aurait dit et qui aurait cru que Claudine et France deviendraient mères avec l’aide de leur ami David? Certaines amies sont étonnées, d’autres voient la naissance de Lukas comme une bénédiction, plusieurs comme l’aboutissement de l’amour de ce couple. France et Claudine sont ensemble depuis 12 ans. Mi-trentaine, assumées, épanouies, bien acceptées dans leur famille et dans la famille de l’autre, une vie sociale active, un bon cercle d’amies et d’amis, un travail valorisant. Tout pour filer le parfait bonheur.

Alors pourquoi avoir un enfant dans cette vie sans pépins? «C’est moi qui ai toujours voulu avoir un enfant», avance France. «Depuis que je suis toute petite, le désir d’avoir un enfant est présent, entier, constant», dit-elle. Le fait de vivre son lesbianisme ne lui a pas enlevé ce désir des plus profonds.

Pour sa part, Claudine n’était pas contre l’idée d’avoir un enfant, mais n’avait jamais eu cet appel de la maternité comme l’avait France.

Depuis des années donc, France tentait de convaincre sa bien-aimée du grand bonheur qu’apporterait dans leur vie un bébé, leur enfant. Un peu lasse de tant de sollicitations, Claudine lui a demandé un temps de réflexion, soit une année «sans en parler, sans se faire achaler avec l’idée du bébé».

Quand une femme a ce désir et que l’horloge biologique fait entendre son tic-tac, les actions doivent être prises. Donc, pour l’année 2000, la décision était prise. Claudine a dit oui. Ou plutôt, elle était maintenant convaincue que la venue d’un bébé serait bénéfique sur tous les plans.

Pour diverses raisons de santé, il a été convenu que c’est Claudine qui allait tomber enceinte. «Je n’ai jamais eu peur de la grossesse lors de mes questionnements. Plus jeune, c’était les conséquences et les responsabilités qui changent avec la venue d’un enfant qui me portaient à la réflexion. Pas la grossesse ni l’accouchement», explique Claudine.

Le couple s’est resserré autour de ce projet de vie. Leur amour a continué de grandir. «Je ne crois pas que, si un couple va mal, un enfant soit la solution. AU CONTRAIRE! Je veux que cela soit clair. Avoir un enfant n’est pas un témoignage d’amour, un cadeau que l’on fait ou un compromis, une faiblesse devant un chantage. C’est une décision prise à deux, de façon claire et rationnelle», précise France.

L’arrivée d’un bébé est tout le contraire du bonheur en boîte. Quand le chérubin pleure sans arrêt et que les problèmes sont quotidiens, la tension et l’impatience font surface. Et si un couple n’est pas solide, il peut facilement s’effondrer.

«Toute la vie change, tout est bousculé, il n’y a plus rien de pareil dans la vie de tous les jours, pour l’élaboration des plans de vacances, des fins de semaines, des projets à plus ou moins long terme. Toute l’attention est portée sur le bébé», dit France. Après la naissance, elle avait l’impression de l’entendre pleurer au travail, dans la rue, quand elle prenait sa douche : Lukas, dont on elles se sentent responsables à temps plein, était omniprésent.

Alors qu’elle me parle, je m’aperçois que je suis tout le temps en train de regarder Lukas, un peu distraite des propos que je dois écouter. Un bébé qui hypnotise!


«Ça prend un papa!»

Une fois la décision prise, il fallait parler de l’insémination. «Pas question pour moi que le père du bébé soit une fiole, un numéro anonyme, dit Claudine, ni d’une histoire d’un soir ramassée dans un bar de banlieue.» Elles n’ont pas fait appel aux cliniques de fertilité, sachant bien qu’elles seraient refusées. Et elles ne voulaient pas aller voir un médecin spécialisé en insémination.

Sans hésiter, elles ont pensé à un ami très proche d’elles depuis des années : «On va demander à David!» ont-elles dit en chœur.

Bien qu’il s’attendait à leur demande, puisqu’il était témoin des démarches des filles, David a été un peu surpris — on le serait à moins. Mais comme il sentait la demande s’en venir… Il avait eu le temps d’y penser, plus ou moins consciemment. Il a accepté rapidement, avec une réponse qui ressemble à : «ben oui! pourquoi pas?»

Célibataire, David n’a pas eu à penser à l’impact sur un conjoint ni à demander «la permission» à quelqu’un. Ses proches, ses amis, bien que surpris sur le coup, l’ont encouragé. Le son de cloche a été tout autre dans sa famille qui n’a pas bien réagi en général, à l’exception de sa sœur.
Pour des parents qui doivent déjà composer avec l’homosexualité de leur fils, il n’est pas facile de le savoir papa, avec un couple de lesbiennes… Du moins pour le moment.

Il faut dire que la situation est assez unique et que personne ne peut se fier sur un quelconque modèle pour se faire une opinion.

«Je n’ai jamais voulu avoir d’enfants, non pas qu’ils ne sont pas charmants, mais, en tant que gai, j’avais mis une croix là-dessus depuis longtemps. De plus, la responsabilité de père à temps plein, avec toutes les répercussions et obligations, me faisait peur», avoue très honnêtement le jeune homme. «Je n’avais donc jamais pensé que je puisse devenir papa. Quand les filles m’ont demandé, je n’ai pas eu peur et j’ai spontanément accepté, dit David, parce que notre relation est fondée sur la communication et le respect et que nous vivons tous les trois une belle amitié, peu commune», ajoute-t-il.

Mais comment réagira un éventuel chum? «Il ne faut pas faire ses choix de vie sur des peurs, des suppositions. Je ne suis pas le premier gai qui est papa, et mon futur chum devra m’accepter ainsi. Je sais que, pour certains gais, c’est impensable d’être le conjoint d’un papa avec un couple de lesbiennes. Il y a beaucoup de gens bornés, même chez les gais. Mais tant pis, ce ne sera pas le genre de gars dont je pourrais être amoureux anyway… Je ne vois pas ce qu’il y a d’épeurant… Enfin, maintenant que je peux prendre Lukas dans mes bras, c’est la concrétisation de plein de choses que je ne pensais pas vivre un jour. C’est difficile à expliquer en mots», dit David.

On n’est pas bavard sur la chose, et je n’ose pas être trop curieuse. Pourtant la question me brûle les lèvres. Comment s’est passée… la conception? Après la panoplie de tests et analyses, et après avoir mené une vie sage, David se sentait prêt pour le grand jour. Ils ont procédé selon l’une des méthodes les plus populaires chez les couples de lesbiennes. Une des deux filles allait chercher le sperme dans un contenant stérile, au jour convenu et même à l’heure précise. «C’est bizarre, mais je sentais beaucoup de gêne!» dit David en riant. «France ne me regardait pas dans les yeux, il y avait un sourire à la fois de plaisir mais aussi de gêne sur son visage», se rappelle-t-il.

Ils ont dû faire quelques tentatives, puis la bonne nouvelle arriva : Claudine était enceinte! Son médecin de famille accepta de la suivre et, après neuf mois, Claudine accoucha à l’Hôpital Juif de Montréal, hôpital auquel son médecin est rattaché.

Ce n’est pas facile de trouver un médecin de famille et, de surcroît, quand on vit cette marginalité que d’être une maman lesbienne. N’ont-elles pas eu à surmonter des préjugés? Non, tout le personnel infirmier a été respectueux et correct. (Ndlr. : une situation bien différente de d’autres lesbiennes qui nous ont raconté des histoires atroces concernant certains centres hospitaliers). Le papa biologique a été invité à rester tant qu’il voulait aux tests et à l’accouchement. Pour les curieux, sachez qu’il n’a pas assisté, la seconde maman non plus.

Tout s’est assez bien déroulé, la césarienne, la naissance, et voilà le petit Lukas. Après quelques petits problèmes de santé, le gros garçon est aujourd’hui un adorable petit être qui ressemble à tous les nourrissons, c’est-à-dire qu’il est le plus beau bébé du monde!


La parentalité lesbienne

Oui, les rapports avec le personnel hospitalier a été très correct avant, pendant et après l’accouchement. La famille lesbienne n’a pas éprouvé de discrimination dans le système de santé à la naissance. Les difficultés viennent plutôt dans la reconnaissance légale de l’enfant.
Lukas a deux mamans et un papa. Mais sur un acte de naissance, il y a deux lignes, une pour le papa et une pour la maman biologique.

«Quand Lukas a eu un problème de santé et que nous nous sommes retrouvés à l’hôpital Sainte-Justine, j’ai pris conscience que la situation pouvait être problématique; comme les mamans d’il y a 20 ans, jei devais avoir l’autorisation du père pour approuver un acte médical… Je suis la co-mère, mais je n’ai aucun droit», explique France.

Le Code civil du Québec ne permet pas l’adoption pour une co-mère comme il est possible de le faire dans certaines autres provinces canadiennes, dont la Colombie-Britannique qui est régie par le Common Law.

Il faut préciser ici que, comme il y a un papa, la situation est très particulière au niveau légal.
Bébé Lukas ne sera-t-il pas tout mêlé dans cette parentalité? «Le pire pour un enfant est d’être laissé seul à lui-même, souffrant de solitude et de manque d’affection. Je pense que pour Lukas, c’est tout le contraire! Il est entouré de tantes, d’oncles, de parents. Autant des modèles masculins que féminins… Je ne crois pas qu’il puisse en subir des conséquences négatives», considère Claudine. Selon France, trop de gens ont tenté de les dissuader et trop de lesbiennes freinent leur propre émancipation à cause de la peur : peur d’un éventuel malheur, des critiques sociales, de comment il vivra sa différence à l’adolescence, des qu’en-dira-t-on…«Si on attend les conditions idéales, si on a peur de la discrimination potentielle, si on s’arrête à toutes les possibles difficultés et aux paroles décourageantes de l’entourage… on ne fait rien dans la vie», clame France.

La parentalité, c’est aussi les grands-parents qui, ici, sont très présents. «C’est certain que l’acceptation de la parentalité des grands-parents vient de l’acceptation de l’homosexualité. Des parents qui ne sont pas trop à l’aise avec leur fille ne deviendront pas instantanément des grands-parents cool», souligne David. Et France d’ajouter que «pour Lukas, qui se retrouve avec plusieurs grands-parents, c’est une bénédiction!» bien que France nous apprenne que ses parents aimeraient bien qu’elle aussi, et non seulement sa conjointe, ait un bébé!

On se demande si cette parentalité à trois n’est pas une formule gagnante : un papa présent qui s’occupe de bébé tant qu’il le peut et le veut, deux mamans pour veiller sur lui 24 heures sur 24, un entourage qui l’aime, des grands-parents qui le prennent sous leurs ailes… «Lukas sera éduqué dans la diversité, tant pour la langue (anglais et français) et que pour la diversité de parents responsables», précise Claudine, en soulignant qu’il est impossible d’avoir des dogmes et de prévoir l’imprévisible. Tous trois vont voir comment s’adapter selon les événements. Les deux mamans ajoutent que ce n’est pas aussi évident que le récit peut en avoir l’air. Sans être ingrate, la tâche n’est pas facile pour papa. «C’est triste de ne pas être présent quand bébé dit son premier mot, fait ses premiers pas…»

Mais pour vivre cette harmonie, il faut beaucoup de maturité. Je leur fais la remarque qu’un jeune couple, malgré la passion et les ardeurs, ne serait peut-être pas capable de vivre cette sagesse. Cette maturité qui arrive au fil des années de vie commune, qui fait que la venue de bébé est plus que bienvenue, sa place consciemment préparée. «Je ne pense pas que ce soit nécessairement une question de maturité mais de savoir communiquer!» me lance Claudine.
J’acquiesce, mais je pense quand même qu’il faut avoir une certaine dose de maturité pour qu’un jeune papa gai et un couple de lesbiennes puissent s’entendre ainsi.

En les félicitant et en leur souhaitant la meilleure des chances, je les quitte.

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