Associé(e)s — collègues — employeur(e)/employé(e)

Partenaires dans la vie et en affaires

Denis-Daniel Boullé
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Certains couples ne se contentent pas de partager leurs loisirs, le quotidien et les vacances ensemble, ils poussent l'audace jusqu’a partager aussi leur vie professionnelle. Pour beaucoup d'entre nous, il ne nous viendrait pas à l'idée de côtoyer sur le lieu de travail le conjoint, ni même d'envisager de le faire. Pourtant, plusieurs couples de lesbiennes et de gais ont décidé que d'être associés, collègues, employeur/ employé, n'était pas incompatible avec la vie de couple. Pas le choix
Parfois, c'est la passion commune pour un projet, une vocation qui glisse naturellement en passion l'un pour l'autre. Nul doute, alors, qu'il faille s'adapter à un changement pour ne pas que la relation, le travail, ou les rapports avec les autres collègues ne soient affectés par cette donnée nouvelle. Sans compter qu’un degré de hiérarchie s'ajoute parfois à la situation. Pas facile d'être l'amant de son patron, pas facile d'être l'amante de sa secrétaire ou d'une de ses employées. Une inégalité professionnelle, surtout entre deux personnes du même sexe, peut rejaillir dans la relation de couple.

Un projet
Travailler ensemble peut aussi naître d'un projet de couple. Non plus le fruit du hasard, mais l'aboutissement d'une réflexion où les questions de proximité et d'une frontière floue entre le domaine du privé et celui du travail ont été envisagées, discutées. Cependant, l'idée de construire sa petite entreprise a conduit quelques couples de même sexe à ouvrir leur commerce, investir dans un Bed & Breakfast, par exemple. Ils allient ainsi les compétences appuyées sur une grande complicité pour atteindre un objectif commun. D'ailleurs, même quand la relation de couple s'arrête, certains restent associés après la séparation.
La Fondation d'un couple
Des trois couples de gars que nous avons interrogés, celui-ci est le seul à en être un... encore. Harvey Cohen est le président bénévole de la Fondation Farha et Michel Bélanger en est le responsable des communications. Ils se sont connus d'ailleurs à la Fondation, un mois après la mort de Ron Farha, le fondateur, en octobre 1993. Michel Bélanger se proposait alors comme bénévole pour le marchethon Ça Marche. On peut dire que c'est justement cela qui a lié le couple.
Au début, ils se voyaient, mais se parlaient peu; il y avait beaucoup de travail, et ils n'étaient pas nécessairement en même temps à la Fondation. «J'aime prendre mon temps aussi pour connaître l'autre, parce que j'ai toujours peur de m'engager et de me faire mal, si cela ne marche pas», indique M. Cohen. Puis, le couple prend vraiment forme en 1994.
S'ils ne se cachent pas comme couple à la Fondation, ils demeurent réservés: Harvey est quand même le «boss» de Michel, mais aussi parce qu'ici la vie professionnelle et la vie personnelle s'entremêlent. «C'est sûr que, des fois, des chicanes personnelles peuvent teinter notre journée au bureau», dit Michel Bélanger, «ou des chicanes de bureau se rendre à la maison», d'ajouter Harvey Cohen. Mais pour eux, c'est parfois difficile d'arrêter de parler de la Fondation parce «qu'il y a la cause, que c'est un engagement personnel profond et que, parfois, la discussion peut durer indéfiniment», explique M. Bélanger. «Il faut dire "week-end!", et on essaie alors d'arrêter d'en parler», surenchérit M. Cohen.
Le secret de la longévité de leur relation, c'est peut-être qu'ils sont assez indépendants et qu'ils se gardent chacun du temps pour des activités personnelles qui leur permettent de faire la coupure.

Aider les gens en s'aimant
Francine Dignard et Annie Desormeaux ont travaillé dans un groupe en santé mentale pendant un an. Après six mois à se voisiner au travail, elles tombent amoureures. Le couple vit ainsi pendant les six prochains mois. Ensuite, le renouvellement de contrat est difficile, les conditions sont désavantageuses. Leurs amis leur suggèrent de partir de là et de fonder leur propre ressource spécialisée. Elles sont alors emballées, elles pourront vivre et travailler ensemble. En août 2000, elles passent un mois sur l'organisation, les demandes de subventions et les contacts. En septembre, elles ouvrent La Ressource ATP1 (anxiété, trouble panique), à Laval. Annie en est la coordonnatrice bénévole, tandis que Francine anime et organise les services. Aujourd'hui, une vingtaine de bénévoles et huit groupes fermés de 10 personnes gravitent autour d'elles.
«On a toutes les deux la passion d'aider les gens, parce que, si ce n'était pas une passion, on ne l'aurait pas fait, surtout que c'est un organisme communautaire, ce n'est pas une compagnie, cela ne t'appartient pas», de dire Mme Desormeaux. «C'est une passion d'aider les gens aussi parce qu'on a vécu nous-mêmes des troubles, donc on peut mieux les aider puisqu'on les comprend», rajoute Mme Dignard.
Mais, un peu comme Harvey et Michel, lorsque c'est une cause, il est encore plus dur de tracer la frontière privé/professionnel, surtout que l'appartement, c'est le bureau! Le respect est donc de mise: «Chacune son domaine, on se fait confiance mutuellement, on respecte chacune notre domaine et on n'empiète pas sur le domaine de l'autre», indique Annie Desormeaux. C'est certain qu'en se couchant, la discussion peut parfois se poursuivre. Si une chicane survient, le fait d'avoir été collègues avant, les aide à faire la coupure. Si elles ne s'entendent pas sur quelque chose, elles laissent le temps passer.
Pour véritablement séparer le travail de l'amour, Annie et Francine s'en vont dans la nature les week-ends. «Notre point commun, c'est la nature, le contact avec ce qui est vrai, c'est cela qui nous relie et qui nous aide à "déconnecter" du travail. On va prendre de grandes marches... notre rêve serait d'avoir un chalet dans le bois pour profiter plus de la nature...», de confier Annie.

Une complicité durable
Mais, pour Pierre Lacroix et Réal Veilleux, propriétaires de Physotech Plus, et pour Michael Saikaley et Luc Le Flaguais, propriétaires de La Conciergerie, le couple n'a pas duré. Il reste tout de même une grande amitié qui les lie et la passion de continuer ce qu'ils ont entrepris depuis des années.
Saikaley et Le Flaguais ont passé leur vie ensemble pendant 10 ans, mais depuis six ans, le couple s'est dissout. Cela ne les a pas empêchés de continuer à travailler et à résider ensemble, à La Conciergerie. «Nous nous sommes toujours entendus, cela ne se voyait pas de notre comportement que l'on s'étaient séparés. Cela ne change rien à nos sentiments, et l'harmonie est restée dans le couple et vis-à-vis de la clientèle», explique M. Le Flaguais.
Ils s'étaient rencontrés alors que Luc travaillait comme habilleur pour des tournages de films et que Michael besognait dans la restauration. En vacances dans le sud, Luc a un rêve: ouvrir un guest house gai dans une île, avec des palmiers, la piscine, le soleil, etc. Mais, malgré la bonne idée, aucun des deux n'avait l'expérience en ce genre de choses et ici, cela n'existe pas encore. C'est donc en 1985 qu'ils achètent ensemble la première maison et la transforme en auberge. La vie se construit, au fil des ans, autour du guest house.
Mais, à les entendre, Michael et Luc ne semblent pas s'être réellement laissés: «L'amour est toujours resté, c'est le romantique qui n'est plus là», confie M. Saikaley. «Quand on s'est séparés, on aimait le guest house, y vivre, y habiter ensemble et s'en occuper, c'était tout naturel pour nous... Lorsqu'on aime quelqu'un, peu importe, on respecte ses choix, c'est inconditionnel», ajoute M. Le Flaguais. «Le secret, c'est le lien qui reste, le respect et la confiance mutuelle... Et la passion de ce qu'on fait», de conclure M. Saikeley.
Curieusement, c'est également dans le sud, en Floride, que naît l'idée du Physotech pour Pierre Lacroix et Réal Veilleux. Quand ils se sont connus, en 1980, à Sherbrooke, Pierre n'avait que 19 ans et Réal 22 ans. Pierre travaillait dans la restauration et Réal en administration. Pierre est le créatif et Réal, le gestionnaire. Timidement, ils ouvrent Physotech, d'abord sur Jean-Talon en 1983, puis dans le Village un an plus tard.
Comme Michael et Luc, Pierre et Réal ont travaillé passionnément à faire grandir leur centre d'esthétique et d'électro-stimulation. Pour eux également, c'est une question d'amour du métier, mais de l'autre aussi. «Nous sommes de grands amis, c'est une sorte d'amour-amitié, et nous sommes voisins à Saint-Hubert», dit Pierre Lacroix, qui vit depuis 11 ans avec le DJ bien connu Gilles Massicotte. D'ailleurs, même pour les sorties, chacun amenait son chum. «C'était une relation qui s'est terminée en bons termes. Nous étions fatigués d'être en couple, mais pas d'être ensemble pour le commerce», surenchérit Réal Veilleux.
Après la séparation, il leur faut six mois d'adaptation, surtout pour se diviser les biens du logement. Par la suite, les projets se sont poursuivis et «la vie d'associés a continué, elle a l'air d'une vie de "vieux couple", c'est franc et c'est direct, et je lui fais confiance», dit M. Lacroix. «Il y a une grande complicité», de rajouter M. Veilleux.
Sans qu'on le leur suggère, ces deux ex-couples arrivaient à la même conclusion que, lorsqu'on a aimé passionnément l'autre, qu'on l'aime encore, qu'on le respecte, qu'on lui fait confiance et qu'on est excité par l'entreprise et les gens que l'on côtoie, c'est peut-être là le secret qui, jour après jour, les incite à continuer...
La Ressource ATP a aussi 2 groupes de soutien gais à Montréal. Info : (450) 972-1985.