De jeunes lesbiennes dynamiques

Rencontres avec quatre filles qui s’assument comme lesbiennes

Claudine Metcalfe
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Être une jeune lesbienne en l’an 2000 ne semble pas être quelque chose d’abominable, mais ce n’est pas non plus une réalité facile à vivre. J’ai rencontré Geneviève et Jasmine, 15 ans; Marie-Claude 17 ans; Véronique, 18 ans; et Edith, 20 ans. Des filles d’une grande maturité, ouvertes et renseignées. Tout d’abord, un constat : toutes sont d’accord pour dire que faire sa sortie est un élément positif dans leur vie, un événement difficile à gérer, mais combien salutaire. «C’est un pas vers la liberté, les autres ont alors fini leur règne de terreur. On n’est plus les otages des autres», affirme Jasmine. Pour sa part, Geneviève nous confie : «Les autres ont tellement le contrôle de notre vie que lorsqu’on leur enlève des munitions, on se sent maître de notre destinée. Mais on se sent seule.»

Le coming out
Chose certaine, elles prennent conscience de leur orientation beaucoup plus jeunes et osent le dire beaucoup plus tôt. «Moi, je l’ai su à 12 ans. Je ne pouvais plus nier les sentiments que j’avais envers les autres filles. Au collège, on s’amuse à faire semblant de sortir avec une autre fille, comme pour se pratiquer à avoir un chum. Moi, ce n’était pas un jeu», affirme Marie-Claude. Elles conseillent aux autres jeunes lesbiennes de le dire, d’affirmer leur différence, d’assumer leur orientation et d’en être fière. Edith conseille d’en parler à une amie proche pour commencer, histoire de tester ses propres limites, de savoir comment accepter les réactions des autres. Selon Marie-Claude, il est important de respecter son propre rythme : « Il faut s’écouter soi-même, attendre si on est mal à l’aise, attendre 10 ans s’il le faut. Le processus dépend de chacune. Ça dépend des filles, il n’y a pas de règles pour faire sa sortie.»
Selon Véronique, il faut savoir prendre sa place dans la société, et cet exercice est difficile pour tous les jeunes, et encore plus pour une femme. «Savoir ce que l’on veut faire de notre vie, comment, avec quels moyens. Ce sont des questions auxquelles il est difficile de répondre pour une jeune femme. Prendre sa place comme lesbienne est une difficulté supplémentaire», dit celle qui s’engage socialement et politiquement, allant même dans les écoles pour démystifier l’homosexualité. Pour Geneviève, il faut que les jeunes reçoivent de l’aide à l’école pour assumer leur homosexualité. «Moi, j’y pensais 24h sur 24 : comment me trouver une blonde, comment le dire à mes parents, où aller pour rencontrer, comment m’habiller, quoi faire au lit avec une fille? Ce n’est pas vrai qu’il faut tout garder en dedans, que c’est une affaire de vie privée. Ben oui, c’est privé, mais toutes les filles parlent de leur chum, de leurs ébats; pourquoi moi, je devrais me taire?» Pour Jasmine, la société n’est pas prête à accepter vraiment les lesbiennes. «Les bien-pensants, bien sûr, vont dire que les lesbiennes, c’est une affaire de vie privée, que c’est cute, mais dans le quotidien, ils nous méprisent, surtout les hommes parce que nous pouvons nous passer d’eux, et les femmes hétéros parce qu’elles nous voient comme des bêtes indomptables, une menace pour leurs idéaux straights.»
Quoi, encore aujourd’hui, de telles idées circulent? «Oh oui!», affirme Édith, «les jeunes sont plus ouverts, mais c’est le fantasme sexuel qui semble conduire à la tolérance. Nous ne sommes pas acceptées intrinsèquement, mais nous sommes tolérées parce que nous sommes vues comme des bêtes de sexe.» Plane donc encore le spectre de la lesbienne cochonne, sexuelle, anarchique? «Oui!» soutiennent ces jeunes femmes et peut-être plus qu’avant parce que c’est maintenant in d’être bi-sexuelle ou lesbienne.

Le paradoxe d’être lesbienne
Être lesbienne semble parfois être une tare, parfois un bienfait. Le discours change selon quoi au juste? «Moi, je suis ouvertement lesbienne à l’école. Tout le monde m’accepte, on parle de cul aussi crûment que les bonhommes à la taverne. Les gars ne me harcèlent pas, ils jokent avec moi», dit Geneviève. Mais la réalité est tout autre pour Jasmine qui fréquente la même école secondaire, située en dehors de Montréal. «Pour Jasmine, c’est plus difficile. Elle n’est pas bonne sur le plan scolaire, elle réussit bien en éducation physique; ses parents n’ont pas beaucoup d’argent, elle est masculine, elle n’a pas la cote d’amour», dit d’elle sa copine Geneviève. Même son de cloche chez Véronique : «Si tu es un rejet du groupe au départ, te qualifier de lesbienne,c’est juste une raison de plus pour le groupe de t’insulter à tort ou à raison. C’est l’insulte suprême! Pourtant, quand tu es in, ce n’est pas mal vu de dire que tu es lesbienne.» Marie-Claude, qui fréquente un collège de jeunes filles BCBG confirme : «la fille moche est tout le temps qualifiée de lesbienne, même si ce n’est pas le cas. Les filles la ridiculisent devant moi, même si elles m’aiment bien, moi.»

Les apparences
Donc, si ça ne paraît pas, ça passe bien. «Oui, moi, je suis super féminine, je suis dans une bonne gang, et je suis bien acceptée», confirme Geneviève. Edith aussi a vécu le même genre de situation. Les préjugés sont omniprésents dans les écoles, dans les groupes de jeunes. On tolère, mais à certaines conditions. Et cette acceptation conditionnelle semble être le lot des parents. «Mon père est artiste, donc assez ouvert d’esprit. Mais pour ma mère, ce fut plus difficile. Elle a peur que je tombe amoureuse d’une fille masculine, que je vive une liaison qui paraît finalement», dit Véronique. Même chose pour Marie-Claude : «Une chance pour ma mère, je préfère les filles féminines!» dit-elle en riant. Mais pour Jasmine, la relation avec les parents n’est pas drôle. «Mon premier amour, c’était l’an dernier. J’avais 14 ans et elle, 24 ans. Pour mes parents, c’était le summum de la débauche. Mais cette fille était la seule lesbienne que je connaissais et qui me faisait tripper. Ils ne comprenaient pas que, pour moi, je devais faire mes premiers pas avec une femme. Et comme nous ne vivons pas à Montréal, des lesbiennes, il n’en pleut pas!» Et même à Montréal, il n’en pleut pas! et c’est difficile à 15 ans de trouver une blonde!
Elles sont étudiantes, elles ont des copines, elles demeurent chez leurs parents (ou en garde partagée), sauf pour Édith. Elle a connu sa copine au cégep et est tombée follement amoureuse de cette femme de 13 ans son aînée. «Tout me fascinait en elle, sa façon de penser, de parler. Nous avons développé une belle complicité pour finalement sortir ensemble.» Banale, cette histoire? Edith avait alors à peine 18ans, sa copine a deux enfants dont le plus vieux a juste 8 ans de moins qu’elle, soit une moins grande différence d’âge qu’avec sa blonde. «Au début, les enfants me prenaient pour la gardienne. Encore aujourd’hui, j’ai gardé une certaine réserve avec les enfants, parce que les copains parfois...» Oui, les plus jeunes peuvent être des calamités. «Moi, j’ai un jeune frère de 12 ans et cet été, j’ai eu l’impression qu’il amenait ses chums en excursion organisée pour voir une vraie lesbienne», dit Geneviève.

Le plus dur
Le plus difficile à vivre est d’assumer d’être lesbienne tout le temps, se rendre compte que ce n’est pas un trip, une passade, mais que cette vie est la leur. «Je suis fière de mon orientation, mais en même temps j’en suis triste parfois», me confie Jasmine. «Je sais que mon avenir est déjà marqué au fer rouge, même si je suis bien parce que amis et mes parents le savent maintenant. À vrai dire, c’est eux qui me l’ont demandé un drôle de coming out familial!» Pour Véronique, le mode de vie lesbien n’est pas évident. Petit, oppressé, susceptible, le milieu lesbien ne lui semble pas un milieu facile. «Je suis féminine, je porte la jupe, je me maquille. Je trouve ça dur de devoir m’expliquer, me justifier quand je sors, alors que je suis militante et que je vais dans les écoles pour démystifier et parler des préjugés » dit-elle. Pour Jasmine, le mode de vie des lesbiennes est assez mystérieux. Fréquentant déjà le Village, les bars et les associations de tout acabit, elle se chagrine de la promiscuité : «Toutes les filles sont les ex des autres. Ça fait bizarre de se retrouver dans un milieu aussi fermé sur soi», s’exclame-t-elle.

La santé
Il est fort regrettable que la santé des lesbiennes soit encore, en l’an 2000, un sujet dont personne ne parle. Qui plus est, la santé des jeunes lesbiennes est oubliée par les chercheurs. Diane Heffernam, du Réseau des lesbiennes du Québec, s’insurge contre ce fait : «Nous parlons enfin du problème du suicide chez les jeunes gais, mais il n’y a personne qui prend la défense des jeunes lesbiennes. Il n’existe qu’une obscure étude aux États-Unis qui parle de ce problème flagrant.»
Voilà une des raisons qui justifie la demande du RLQ auprès du gouvernement afin qu’une maison pour lesbiennes soit mise sur pied. «Un lieu d’appartenance où les jeunes pourraient apprendre leur histoire et où les plus vieilles pourraient sortir de leur isolement.»
Le Comité sur la santé des gais et des lesbiennes, initiative de Séro-Zéro, où siègent depuis l’automne des chercheurs et militants travaillant dans le domaine de la santé, est préoccupé par le dossier de la santé des lesbiennes. Selon Françoise Susset, de l’Alliance des psychologues et psychothérapeutes gais et lesbiennes, «le Québec est bien en retard quant à la question de la santé des lesbiennes à côté des États-Unis, par exemple, où dans le militantisme, la place des femmes est très présente». Il est facile d’imaginer le peu d’intérêt pour la santé des jeunes lesbiennes.
Pourtant, comme le dit Véronique, «j’ai une copine qui s’est suicidée parce qu’elle était exaspérée, tannée des sarcasmes. La réalité d’être lesbienne était trop difficile à assumer. Comment se fait-il qu’elle n’ait pas bénéficié de ressources, de soins, d’aide? Les gens se sont contentés de garder le silence. C’est inadmissible.»


Geneviève, 15 ans, féminine, veut devenir médecin, ses parents sont divorcés, son frère de 18 ans l’accepte bien.

Jasmine, 15 ans, fréquente une école secondaire en dehors de Montréal, a déjà sorti avec Geneviève pendant cinq mois, demeure chez ses parents, sa sœur de 13 ans ne la comprend pas.

Marie-Claude, 17 ans, vit chez ses parents à Montréal, a fréquenté un collège privé, étudie en arts-lettres et veut travailler dans le domaine des communications.

Véronique, 18 ans, demeure avec sa mère à Sherbrooke, visite son père à Montréal régulièrement. Étudiante à l’Université, elle rêve de devenir politicienne. Elle part en janvier au Nicaragua pour un projet. Elle fréquente le Village depuis des années.

Édith, 20 ans, étudie en études littéraires à l’UQAM, demeure dans un quartier résidentiel de Montréal, vit avec sa conjointe depuis 2 ans, veut avoir des enfants. Sa conjointe a deux enfants de 8 et 12 ans.