Démission du c.a. de la Fondation Mario-Racine

Rien ne va plus entre le CCGLM et les administrateurs de sa fondation

Yves Lafontaine
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Le 10 octobre dernier, la presque totalité des membres du conseil d’administration de la Fondation Mario-Racine ont remis leur démission. Une démission qui pourrait avoir une incidence sur l’avenir du projet d’un centre multi-fonctionnel dont l’érection dans le Village est projetée au coût de 4,5 millions $. Mais surtout, cette démission fait ressortir deux visions de la gestion du projet, deux visions de l’implication communautaire.

Les démissionnaires, Daniel Pellerin (président et directeur général de Bétonel), Martin Hamel (président des Éditions Nitram), Philippe Colas (directeur exécutif Management et Finance de Cosinus Beauté et administrateur de Montréal 2006), Sylvain Sénécal (propriétaire du bar Stock), Émilien Létourneau (avocat), Dean Jobins Evans (du Musée McCord et des Voix libres) et Patrick Desmarais (planificateur financier et représentant de la Chambre de commerce gaie du Québec) ont tenu à préciser que cette décision n’avait pas été prise sur un coup de tête et ne visait pas à nuire au projet d’immobilisation qui projette de rassembler différents organismes de la communauté gaie et lesbienne en un seul lieu. Il s’agit là d’un projet auquel ils croient tous et dont l’importance pour la communauté gaie et lesbienne est toujours aussi grande à leurs yeux.

Cependant, comme le Centre Communautaire des Gais et Lesbiennes de Montréal (CCGLM) refusait d’entériner certaines modifications à la charte de la Fondation Mario-Racine (FMR), les démissionnaires considéraient n’avoir d’autre choix que de se dissocier de la Fondation. Ces modifications, qui avaient été proposées au CCGLM par le c.a. de la Fondation au début de l’été, auraient permis un contrôle plus grand par les donateurs des dépenses reliées au futur centre multi-fonctionnel et auraient assuré une étanchéité complète des finances de la FMR par rapport à celles du CCGLM. «Sans l’assurance du CCGLM de rendre complètement indépendante la Fondation, nous avions un problème d’éthique vis-à-vis de ceux que nous sollicitions», a tenu à préciser Daniel Pellerin, l’ex-président.

Une lettre expédiée par Pierre Courchêne, le nouveau directeur général du CCGLM, aux membres du c.a de la Fondation a, selon ces derniers, mis le feu aux poudres et précipité une démission déjà envisagée depuis quelques semaines. Outre une conclusion qui les menace de «subir les conséquences administratives qui ne seront pas à [leur] avantage», une autre phrase met en doute leur «crédibilité en tant que gestionnaires de la dite fondation... [auprès de] la communauté et de nos dirigeants gouvernementaux». Les membres démissionnaires se sont dits particulièrement choqués par le ton de cette lettre où le CCGLM réitère sa volonté de garder le plein contrôle de la FMR.

«Nous étions sans nouvelles de la Fondation depuis plusieurs mois, et les instances gouvernementales avec qui nous sommes toujours en contact nous demandaient de rendre des comptes», soutient, pour sa part, M. Courchêne. «C’est pourquoi nous leur avons fait parvenir cette lettre». Lise Fortier, présidente du CCGLM et, à ce titre, administratrice de la FMR — l’une des deux à ne pas avoir démissionné —, considère que les autres administrateurs de la FMR voulaient «tout simplement qu’on leur livre la Fondation, qui est une création du CCGLM, alors que cette Fondation a été créée pour assurer l’avenir du CCGLM».

S’il est probable que cette démission aura un certain impact, il est difficile d’évaluer quelle en sera l’ampleur réelle. Dans le cadre du programme des infrastructures, qui nécessite l’implication des trois paliers de gouvernement, le projet de centre multi-fonctionnel avait déjà obtenu l’aval du Conseil de ville de Montréal, il y a quelques mois, grâce en grande partie au travail de Me Christian Bolduc et de sa firme de consultation Jean Nolet et associés, spécialisée dans les collectes de fonds privés et publics. Mais ces derniers ont décidé de se retirer du projet, pour les mêmes raisons et en même temps que les membres du c.a. de la Fondation ont remis leur démission.

Me Bolduc nous confiait par téléphone : «C’est incroyable d’imaginer que ceux qui amassent l’argent et ceux qui donnent personnellement se fasse refuser le droit de s’assurer d’un certain contrôle des dépenses! Et c’est encore plus inconcevable qu’ils recoivent, par courrier recommandé, des menaces de ceux pour qui ils se dévouent! Car, il faut le rappeler, le CCGLM aurait été le premier bénéficiaire du centre multi-fonctionnel.»

Plusieurs démissionnaires ont souligné que, si les gestionnaires du CCGLM avaient fait montre au cours des dernières années d’une meilleure gestion, il n’y aurait sans doute aucun problème à ce qu’ils gèrent un tel projet. Toutefois, «pas plus la présente administration du CCGLM que les précédentes n’ont fait la preuve qu’elles étaient à même de gérer adéquatement leur propre budget de fonctionnement. Alors comment leur faire confiance pour la gérance d’un projet de 4,5 millions de dollars? a déclaré M. Pellerin. Ce qu’ils voulaient, en somme, c’est un chèque en blanc.»

«La situation financière du CCGLM est loin d’être si mauvaise qu’on veut le laisser croire, réplique Lise Fortier. Le déficit d’opération de l’exercice de l’an 2000 (38 000$) est à moitié résorbé et devrait l’être complètement d’ici l’été prochain. Et nous respectons notre objectif du déficit zéro. Nous sommes cinq personnes à travailler avec un budget de 24 000 $. Je ne crois pas qu’on peut appeler ça de la mauvaise gestion. C’est plutôt du sous-financement.»

Ce n’est visiblement pas l’analyse que font les administrateurs de la FMR ni celle des donateurs potentiels. «Lorsque tu sollicites de l’argent du privé ou du public, il faut que tu sois rassurant. Et l’association du CCGLM à la Fondation n’a rien de rassurant», nous a confié un donateur privé, sous le couvert de l’anonymat.

Il faut ajouter que la crise financière que traverse le CCGLM depuis le début de l’année n’a pas contribué à rassurer les différents intervenants. Les administrateurs de la Fondation et certains représentants du gouvernement nous avaient fait connaître, en février dernier, les craintes qu’ils nourrissaient par rapport aux liens entre le CCGLM et la FMR. Pour eux, l’avenir du projet tenait, en grande partie, à la séparation légale des deux.

L’incertitude engendrée par les récents développements fera-t-elle hésiter les gouvernements provincial et fédéral qui doivent donner leur réponse d’ici la fin de l’année? Il est encore trop tôt pour le présumer. Mais le temps passe et les sommes budgétées dans le cadre du programme d’infrastructures sont en train d’être octroyées.

Quant aux intentions de dons provenant du milieu des affaires et de la communauté gaie et lesbienne— qui totalisaient 408 000 $ en lettres d’intention (dont une partie seulement a déjà été versée) —, quelques coups de téléphone aux personnes concernées semblaient indiquer que, à la suite à la décision des démissionnaires, plusieurs entreprises et individus pensent retirer leurs intentions de dons. Ils ont tous, sans exception, exprimé un profond regret devant l’incapacité du CCGLM et des administrateurs de la Fondation d’en arriver à un terrain d’entente. Il faut rappeler que, pour la première fois à Montréal, plusieurs professionnels et dirigeants d’entreprises s’impliquaient dans un grand projet communautaire gai, une implication souhaitée depuis plusieurs années par les représentants des gouvernements et par des gens du communautaire.

Du côté du CCGLM, on n’a pas tardé à réagir. Au lendemain de la démission, les dirigeants du CCGLM ont contacté François Côté du bureau de la ministre de la Métropole, en charge du dossier pour le gouvernement du Québec, et M. Bousquet de la Ville de Montréal, pour les rassurer sur le sérieux du projet et leur faire savoir qu’un nouveau c.a. sera nommé d’ici peu à la FMR. «Nous sommes en période de maraudage. Certaines personnes de qualité ont montré leur intérêt, mais veulent voir le bilan de la Fondation avant de s’y investir», a précisé M. Courchesne. Une réunion d’information, ouverte au public, est également prévue pour le 3 ou le 5 novembre prochain. Le CCGLM y fera le bilan de la situation et y réitérera sa volonté de mener le projet à terme.

Il ressort de cette affaire que les administrateurs de la Fondation et le CCGLM n’ont pas la même vision de la gestion du projet et, par extension, de la gestion du communautaire. D’un côté, on craint que ce projet communautaire ne soit compromis parce qu’il est trop associé à un organisme dont la réputation financière a été ébranlée à quelques reprises. De l’autre, on voit avec méfiance et crainte le désir d’administrateurs issus d’entreprises privées de retirer le contrôle, à un groupe communautaire, d’un projet essentiel pour sa survie et son développement. Inutile de préciser que le dilemme est de taille et que les positions de chacun sont difficilement réconciliables. Faudra-t-il que le projet de centre multi-fonctionnel avorte pour que l’on regarde une avenue de compromis? Espérons que non.