LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

La valse rapide des coeurs

Frédéric Tremblay
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Photo prise par © Robert Laliberté

Olivier aime bien son appartement de Côte-des-Neiges, près de l’Université de Montréal, donc de la Polytechnique où il étudie. Il y habite seul, ayant déjà essayé la colocation et réalisé à quel point il déteste ses contraintes. Et puis, de toute façon, il s’en sert plus comme d’un dortoir qu’autre chose : le reste du temps, il est en visite chez des amis, ou chez la vieille Louise. Ou encore chez des amants – il a abandonné l’idée de rester seul jusqu’à ce qu’il trouve le bon, se disant que ce n’est pas en restant seul, justement, qu’il trouvera le bon. 

Mais quand vient le temps de courir, il fuit son quartier autant que possible. Trop de pentes, trop de piétons, trop de voitures, trop de feux rouges qui interrompent son jogging. Pour le sport, il se rend donc souvent au logement que partagent Louise et Jean-Benoît; rendu là, il se change, puis il va faire quelques tours du parc Lafontaine. L’hiver ne l’arrête pas, mais au contraire lui fouette les sangs. La vieille ne comprend pas comment il fait : «Même quand j’avais ton âge, j’étais pas aussi motivée!», mais il lui fait grand plaisir de lui offrir ses toilettes comme vestiaires, d’autant plus qu’après l’effort, il reste toujours une heure ou deux pour commérer avec elle.

La neige crissant sous ses pieds, les écouteurs du iPod bien enfoncés dans ses oreilles, il se donne une millième poussée et son cœur bat pour la millionnième fois. Mais soudain son rythme se met à accélérer, sans qu’Olivier ait accéléré le pas. C’est qu’il vient de croiser son bel athlète. Il ne le connaissait pas deux semaines plus tôt, il ne l’avait jamais vu, et pourtant depuis qu’il vient s’entraîner au parc Lafontaine, il le croise presque chaque fois. Au début Olivier, intimidé par un visage qu’il devine su-blime, même par-dessus la tuque et le cache-cou, détournait la tête. Maintenant il soutient son regard, et il lui semble même que l’homme vient de lui sourire. Il ne s’agit peut-être que d’un signe de fraternité entre ceux qui osent braver le froid pour conti-nuer à bouger, n’empêche… Il y a quelque chose de mystérieux et d’excitant dans l’idée que peut-être lui aussi, tout comme Olivier, revient fréquemment courir ici rien que dans l’espoir de le croiser, même sans qu’ils se saluent, encore moins qu’ils se parlent.

Il est perdu dans ses pensées quand il entend quelqu’un se rapprocher de lui. Il se retourne et il le voit, se propulsant de toute la force de ses jambes pour mieux le rattraper. Il n’est pas dans la meilleure position pour admirer ses muscles en action, mais il s’est déjà amplement rincé l’œil auparavant. Le coureur lui tend un gant : «Je crois que tu as échappé ça.» Olivier tâte ses poches et se rend compte qu’effectivement, un des gants qu’il a enlevés est tombé de la poche de sa veste. «Merci, c’est gentil d’avoir fait le détour!» «Oh, je ne dis jamais non au défi d’un petit sprint!» «Si tu échappes quelque chose, j’essaierai de te rattraper moi aussi!» «Tu peux essayer sans ça.» Et il repart à courir, rapide comme l’éclair. Olivier le prend au mot et accélère aussi pour rester à sa hauteur. «Je peux te parler en même temps?» «Il paraît que si on réussit à parler en courant, ça veut dire qu’on est juste au bon rythme.» Et donc ils se mettent à discuter.

Olivier apprend qu’il s’appelle Xavier, qu’il a 24 ans, qu’il étudie à l’UQÀM en communications, qu’il pratique à peu près tous les sports possibles, et que c’est un grand passionné de littérature. «Wow! C’est ce qu’on appelle un CV intéressant.» «Boff. Ça ne m’empêche pas d’être terriblement peu avancé dans la vie. Je peux bien être honnête parce qu’on ne se connaît pas beaucoup. J’ai l’impression que je piétine. On est plusieurs dans cette situation, je crois bien. On a des esprits terribles, mais nos cœurs les gâchent. On se tue lentement, à force de petites morts trop souvent répétées. On s’aime, on s’adore, on se déteste, tout ça en quelques semaines. Elles sont où, ces histoires qui commencent à l’adolescence et qui durent jusqu’à la mort?» «Elles sont disparues, et ce n’est peut-être pas une si mauvaise chose. On vit plus quand on vit vite! Pourquoi vouloir vivre moins?» «Pour ne pas s’étourdir et en devenir malade! Des fois, je regarde les écureuils du parc, et je me dis que ce serait vraiment plus simple d’être à leur place.» «Allez, tu t’ennuierais à mourir. Et puis, même les écureuils de Central Park sont tristes le lundi.» Xavier éclate de rire. «Katherine Pancol, sors de ce corps! À moins que tu sois capable de danser la valse lente des tortues?» «Non, cette danse-là ne m’intéresse pas. Par contre, je pourrais t’apprendre quelques pas de la valse rapide des cœurs.»

Xavier lui sourit. Olivier est conquis. Il se rend compte qu’il ne lui a même pas dit ouvertement s’il était gai, mais il se permet de le prendre pour acquis. Il l’invite à le suivre après leur jogging, sans préciser qu’ils n’iront pas chez lui. Il rentre chez Louise, suivi de Xavier. «Loulou! J’ai croisé un ami, au parc. Tu permets qu’il entre?» «Montre-moi ça!» Ils passent donc au salon, où une Louise en train de tricoter les attend avec les yeux plissés. «Hmmmm. Pas pire. Oui, il peut rester. Mais laissez-moi de l’eau chaude.» Olivier emmène Xavier dans la salle de bains. «Loulou? C’est ta grand-mère?» «Non, non, une bonne amie. Je lui emprunte sa douche quand je cours.» «Je vois. Qui y va en premier?» Olivier tire la langue. «On y va ensemble, voyons.» «Je ne sais pas…» Olivier ignore son hésitation; il le serre contre lui et l’embrasse fougueusement dans le cou. «Tu es trop sérieux, comme gars. Peu importe ce que tu vas vécu avant, laisse ça derrière. Je vais te montrer, moi, que la légèreté de l’être peut être très, très soutenable.»