LES MIGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

La valse rapide des coeurs (partie 2)

Frédéric Tremblay
Commentaires
Photo prise par © Robert Laliberté

Xavier bâille et s’étire longuement. Ce n’était pas la nuit la plus reposante de sa vie, mais c’était sûrement l’une des plus plaisantes. Un sourire d’aise flottant sur les lèvres, il étend le bras de l’autre côté du lit… et le pose sur un simple oreiller. Il fronce les sourcils. A-t-il rêvé, ou  y avait-il bel et bien un autre homme à cet endroit quand il s’est endormi? Il ouvre brusquement les yeux et fait le tour de sa chambre du regard. Rien ni personne. 

Dans un de ses mouvements, il fait tomber une feuille de papier qui se trouvait sur le lit. «Oublie Facebook. Je ne te laisse pas mon numéro de téléphone. Mais j’espère sincèrement que tu pourras me retrouver. J’ai adoré ma nuit, et j’en voudrais d’autres avec toi. Olivier » L’écriture est plutôt jolie, et le message court et précis. Après leur course et leur douche commune chez la vieille Louise, Olivier et Xavier sont allés souper, puis ils ont passé la soirée au cinéma. Xavier s’était dit qu’il ne ferait pas l’erreur d’aller aussi rapidement que dans ses dernières histoires, mais il n’a pas su résister au sourire charmeur d’Olivier, à son humour brillant, à ses allusions subtiles; après le film, il l’a invité chez lui, dans son appartement tout près de Berri-UQÀM. Ils ont bu, ont continué de parler de tout et de rien, se sont confiés l’un à l’autre, et se sont retrouvés presque sans s’en rendre compte dans sa chambre, en train de s’embrasser sauvagement tout en se déshabillant. Xavier se réveille le lendemain matin, retrouve cette note laissée sur son lit, et accepte le défi.

Les cours universitaires viennent de reprendre, mais son horaire est plutôt léger ce jour-là. Il n’a des cours qu’en avant-midi – d’ailleurs il est déjà un peu en retard, et donc il court pour réussir à en attraper la majeure partie. L’après-midi, il s’habille chaudement pour se protéger des rigueurs hivernales et part courir. Mais Xavier opte cette fois pour un plus long parcours que le parc Lafontaine : il suit Maisonneuve jusqu’à Côte-des- Neiges, qu’il remonte en entier jusqu’à la hauteur de l’Université de Montréal. Olivier ne lui a rien dit de son propre horaire, mais il a peut-être une infime chance de le croiser. Le beau brun athlétique fait tourner plusieurs têtes dans ces foules qui circulent sur le campus, filles comme garçons. Une de ces têtes se retrouve être celle d’une récente fréquentation. Il sent son cœur se pincer. Leur histoire ne s’est pas assez mal terminée pour qu’il puisse s’éviter d’arrêter lui parler, mais il se dit que ce n’est pas une bonne idée. Xavier sait qu’il ne se détache jamais vraiment de ses ex…

«Hey, Marc!» «Salut Xavier! Qu’est-ce qui t’amène par ici? Tu as déménagé?» «Non, non, je voulais juste faire un peu plus de distance que d’habitude à la course. Il faut bien se débarrasser des excès du temps des fêtes!» «Allez, ça ne paraît pas du tout. Sinon, qu’est-ce que tu deviens? Ton début de session va bien?» Xavier et Marc se sont arrêtés sur le trottoir pour échanger quelques mots. Le premier, même s’il regarde le deuxième pour lui parler, ne peut s’empêcher de jeter des coups d’œil partout autour. Ce qu’il redoutait arrive : Olivier, qu’il est venu voir, passe à ce moment, le voit avec un autre, lui sourit vaguement et continue son chemin. «Ça va assez bien, merci! Écoute, je suis bien content de te voir, mais je crois que je vais reprendre mon entraînement. On se réécrit bientôt pour un café?» «Parfait, oui, à bientôt!» Marc semble déçu qu’il coupe court aussi rapidement à la conversation. Xavier s’en veut de l’éconduire… mais de toute façon, c’est lui qui a mis un terme à leur relation, alors pourquoi s’en faire?

Il se lance à la poursuite d’Olivier. Il craint de l’avoir perdu dans les masses d’étudiants qui déambulent sur les couloirs glacés de Côte-des-Neiges… mais heureusement il finit par apercevoir le bout de ses cheveux, à la coupe ébouriffée si caractéristique. Il accélère pour le rattraper, se fraie un passage parmi les piétons et marche à côté de lui. «Bonjour!» «Hey, salut bien. Qu’est-ce que tu fais ici?» «Je suis venu te voir, ça ne paraît pas?» «Tu avais l’air bien occupé avec l’autre, je n’ai pas voulu te déranger…» «Oh, arrête. C’est un ex, oui, mais je ne tenais pas à lui parler. Il m’a harponné quelques secondes au passage, c’est tout. Où est passée ta légèreté de l’être, joli garçon?» Olivier éclate de rire. «Bon, tu as raison. On blâme toujours les autres d’être lourds, mais on oublie qu’on le devient si vite soi-même. C’est gentil d’être venu jusqu’ici pour me retrouver.» «C’était ça, ou risquer de ne plus jamais te revoir.»

«Crois-tu que je ne serais pas retourné courir dans le parc?» Xavier sourit. «Un jour, peut-être, mais je n’ai jamais été très patient. Mon impatience est ma plus grande qualité.» «Bonne reformulation du proverbe habituel. La patience, mère de toutes les vertus? C’est bon pour des gens qui ont du temps à perdre!» «Quand même… tu ne penses pas que ç’aurait été une bonne chose qu’on attende? Qu’on ne couche pas ensemble hier soir? On se connaît à peine.» Une femme qui passe à côté d’eux, à peu près la seule à ne pas avoir des écouteurs dans les oreilles, se retourne et les regarde avec un air scandalisé. Olivier s’en amuse, mais ne semble pas considérer que c’est une raison suffisante de détourner la discussion. «Oh, je ne sais pas. On peut le faire trop tôt ou trop tard, trop vite ou trop lentement. J’ai fini par me dire que les corps et les cœurs ont des logiques différentes. J’ai essayé d’arrêter et d’attendre, un moment. Ça n’a pas changé grand-chose. Baisons tant qu’on peut encore le faire et l’apprécier, et on finira peut-être un jour par faire l’amour à travers tout ça.» «C’est une invitation?», plaisante Xavier. Olivier fait semblant d’y réfléchir sérieusement. «J’ai deux heures de pause. Allez, suis-moi.»