Par ici ma sortie — Société

Visibilité et responsabilité civile

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boulé

Drapeaux arc-en-ciel hissés sur les parvis des assemblées et des mairies. Ici, la tour du Stade olympique s’illuminant à ces mêmes couleurs, maisons de la fierté ouvertes dans de nombreuses capitales, moteurs de recherche sur internet soulignant leur indignation face aux lois antigaies russes en arborant le drapeau LGBTQI. Rarement des minorités n’auront connu autant de visibilité surfant sur l’engouement médiatique et économique des jeux de Sotchi.

On n’a cessé de rappeler l’absence de dignitaires lors de la cérémonie d’ouverture, marquant ainsi leur désapprobation face à l’attitude du gouvernement russe et d’une majorité de la po-pulation russe hostile aux minorités sexuelles. Même le Secrétaire général de l’ONU s’est fendu lors d’une conférence à Sotchi d’un rappel à la solidarité et à l’amitié entre les peuples que le sport pouvait rapprocher. 
 
Ne boudons pas notre plaisir de voir ainsi le concert des nations occidentales s’élever contre les exactions menées en Russie par des extré-mistes conservateurs en toute impunité bénéficiant de la complicité silencieuse des autorités. Quand ce ne sont pas celles-ci, elles mêmes, qui les commettent (arrestations musclées de militants gais). Les vidéos qui circulent sur internet sont révélatrices du degré de violence et donc d’insécurité pour les minorités sexuelles russes, et ont participé largement à la campagne internationale d’indignation. 
 
Ne boudons pas notre plaisir en voyant ici, des maires des plus importantes municipalités prendre position et l’Assemblée nationale du Québec, hisser ce fameux drapeau. Ne boudons pas notre plaisir de voir combien les militants LGBT ne renoncent pas ici comme ailleurs pour dénoncer et forcer aussi les dirigeants de leur propre pays à s’engager dans la lutte contre la 
répression des minorités sexuelles. 

«On peut s’indigner de la position de la Russie face aux minorités sexuelles et en appeler comme ce fut le cas l’été dernier au boycottage des jeux de Sotchi, tout en se servant de l’évènement pour dénoncer la loi anti gaie, mais on doit aussi demander des comptes aux responsables de ces grandes réunions sportives sur l’éthique qu’ils défendent.» 

 
D’où me viennent alors de légers malaises ? D’un faisceau de questions en fait. 
 
1) On sait que pour des raisons idéologiques et politiques, le président russe, Poutine, ne reviendra pas sur ces lois. Il tente, d’une part, depuis plusieurs années d’unifier une grande Russie autour de valeurs communes et traditionnelles avec le soutien actif de l’Église Orthodoxe pour contrer toute velléité de séparation de certaines populations (Tchétchénie, Caucase). D’autre part, les succès sur le plan international en matière de diplomatie sont indéniables et aucune grande décision ne peut aujourd’hui être prise par Vladimir Poutine, comme on a pu le voir pour la Syrie et l’Iran. Il est donc fort peu probable que les lois antigaies ne soient abolies. Et même si elles l’étaient, il est encore moins probable que le climat de répression et d’insécurité pour les minorités sexuelles change. Et nous risquons de voir encore des vidéos circuler montrant des trans, des lesbiennes ou des gais, agressés, torturés, lynchés, sans que personne ne leur vienne en aide, sinon la communauté LGBT internationale qui restera vigilante, mais aussi quelque peu impuissante. Il faut être prudent. Les projecteurs tournés vers Sotchi ssont déjà éteints. Et le fort engouement médiatique aussi. Les premières concernées — les minorités sexuelles russes — se sentiront bientôt de nouveau abandonnées. 
 
2) En revanche, dans ce concert de voix déplorant la violence faite aux minorités sexuelles, peu questionnent la responsabilité du Comité international olympique (CIO) dans le choix des pays hôtes. Or, de plus en plus d’équipes sportives, tous sports confondus, s’engagent aujourd’hui à 
lutter contre l’homophobie, de plus en plus d’athlètes de niveau olympique affichent leur différence, et des gouvernements dénoncent les atteintes aux droits des minorités sexuelles. Il faut rappeler au CIO les principes éthiques et philosophiques des Jeux comme ayant pré-séance sur le tiroir-caisse. Imaginons que le CIO décide de retirer son accréditation au Brésil, pour cause de manquement aux droits de la personne, en contradiction totale avec la Charte des Jeux Olympiques, il ne fait aucun doute que cela produirait un petit tremblement de terre à l’échelle de la planète. Beaucoup de pays en attente de ces fameux jeux commenceraient à ba-layer devant leur propre porte. C’est là qu’il faut aujourd’hui frapper en leur rappelant ce qu’il vient de se passer avec Sotchi, et que les atermoiements du CIO face aux droits des individus ne font à la longue que le discréditer et discré-diter l’essence même des jeux. 
 
3 ) Sans les Jeux et le manque de discernement de Poutine (à sa place, j’aurais promulgué ces lois après les Jeux), on ne parlerait pas ou peu du sort des minorités sexuelles en Russie, et les drapeaux arc-en-ciel qui flottent au fronton des édifices publics aujourd’hui dormiraient bien chaudement au fond des tiroirs. Les Jeux sont une vitrine extraordinaire pour se faire entendre. Les groupes LGBT l’ont bien compris et s’en sont servis à bon escient. Qu’en est-il pour les Camerounais, les Ougandais, et pour tous ceux et celles qui vivent dans des pays où la violence à leur encontre est aussi forte que celle faite en Russie ? Ils et elles savent que dans un avenir rapproché, aucun événement d’envergure planétaire tel que les Jeux olympiques ne viendra sinon les sauver, du moins attirer l’attention de la communauté internationale sur leur sort ? Et certains tentent sans le soutien des médias généralistes de dire : il n’y a pas que la Russie. 
 

«...il faut maintenir la pression sur les gouvernements, les grandes institutions internationales, les grandes institutions sportives, pour qu’ils ne transigent plus avec des pays qui foulent au nom de la religion le plus souvent les droits fondamentaux de la personne.»

 
4) Jamais des minorités comme les minorités sexuelles n’auront eu autant de visibilité que ces derniers temps. Qui aurait cru que des chefs d’État de nations importantes boycotteraient la cérémonie d’ouverture de Jeux olympiques en raison de la discrimination faite aux minorités sexuelles dans un pays? Quelles sont les autres minorités qui ont eu la chance de voir des drapeaux hissés pour s’indigner de leur condition dans leur pays? On pense par exemple aux droits de la personne en Chine lors des jeux de Pékin. Sommes-nous devenus les enfants chéris des médias et de certains gouvernements pour voir ainsi nos revendications soutenues et défendues par les plus hautes instances, jusqu’à l’ONU. 
 
Pour ne pas passer pour les enfants gâtés et pri-vilégiés de la défense des droits de la personne, il serait peut-être bon que les organismes LGBT militants qui ont été très actifs au moment de Sotchi, associent dans leur lutte pour soutenir, défendre et aider les minorités sexuelles à travers le monde, tous ceux et celles qui pour des raisons diverses souffrent de l’exclusion, de l’exploitation et de la violence – les femmes, les enfants entre autres – et tous ceux et celles qui sans avoir rien revendiqué, ni exigé, se retrouvent aujourd’hui des sans-droits dans des camps de réfugiés, non protégés par aucune loi, et ne survivant que par l’aide caritative publique et privée. En rappelant que les droits de la personne doivent en tout temps être mis en avant, en rappelant les Chartes internationales dont une grande majorité de pays sont signataires, les minorités sexuelles montre-raient que leur engagement pour plus de justice, de solidarité et d’équité en matière de droit de la personne et du citoyen dépasse simplement leurs intérêts particuliers, voire corporatistes. D’autant plus que le mouvement LGBT a reçu tout au long des dernières années le soutien de la société dite civile. Il y aurait dans leur message une valeur universelle qui inscrirait le mouvement LGBT dans l’Histoire de la conquête du droit, du res-pect et de la solidarité envers toutes nos sœurs et frères humains.