Les MiGNONS : l’amour c’est la guerre! _ fiction

Deux font de la compétition

Frédéric Tremblay
Commentaires
Frédéric Tremblay
Il jette un œil à son relevé de compte et soupire. Jean-Benoît voit venir depuis longtemps le moment où les réserves d’argent qu’il s’est faites durant le secondaire et le Cégep ne lui suffiront plus, et ce moment est arrivé. Il lui faudra couper quelque part, dans ses heures de sommeil ou sa vie sociale, pour travailler au moins une dizaine d’heures par semaine. 
 
Il est hors de question qu’il emprunte à ses parents, ni à qui que ce soit d’autre d’ailleurs. Il met donc son CV à jour et fait le tour des commerces de son quartier. Il reçoit des appels d’une librairie et d’un café, se dit que les quarts de soir que ce dernier offre sont intéressants – pour lui, de toute manière un couche-tard irrécu-pérable – et se rend donc à l’entrevue. Quelques jours plus tard, il y commence comme barista. Il réalise cette soirée-là que ce sera une occasion non seulement de renflouer ses finances, mais peut-être aussi de s’amuser un peu. Même s’il n’est pas dans le Village, il croise de jolis jeunes hommes qu’il présume accessibles. C’est pourtant un homme tout aussi magnifi-que, mais un peu moins jeune qui retient son attention. Jean-Benoît sent ses jam-bes ramollir quand il le voit entrer. Il s’efforce de paraître tout à fait normal en le servant, même si le sourire chaleureux du client le fait littéralement fondre sur place.
 
À intervalle régulier, il ne peut s’empêcher de laisser ses yeux dériver dans sa direction. Et l’autre le lui rend bien. Leurs regards se croisent à quelques reprises. Il lui semble même que l’homme parle de lui à son ami, qui se retourne pour l’observer. Mais il part sans même le saluer, et Jean-Benoît se trouve idiot d’avoir espéré. Pourtant la même semaine il revient au café, seul cette fois. Il attend que les autres clients soient tous passés, puis il éternise sa commande, se présentant et parlant de tout et de rien avec Jean-Benoît. « Tu finis de travailler tard? », lui lance Charles spontanément. «Pas trop. Pourquoi?» «Si tu veux venir me voir après, tu es le bienvenu.» Jean-Benoît ne sait pas quoi répondre tant l’invitation le prend par surprise. «Je ne fais que le proposer», ajoute Charles. «Avec plaisir!» répond Jean-Benoît, qui a finalement repris son souffle. «Laisse-moi ton numéro, je t’avertirai en partant.»
 
Il le texte bien avant de sortir du café, et comme entretemps il a reçu son adresse, il s’y dirige directement. Charles habite à cinq minutes de son travail à peine. Il l’accueille, lui offre à boire, l’invite au salon pour qu’ils discutent. Jean-Benoît le trouve sublime et, admirant ses lèvres, se concentre difficilement sur ce qu’il dit. Il finit par en avoir assez et se jette sur lui, sans même avoir pris le temps de se rapprocher. Charles ne le repousse pas, et au contraire passe un bras dans son dos pour le serrer contre lui. À ce moment, la porte de son appartement s’ouvre. «Salut chéri!» Jean-Benoît sursaute et recule aussitôt. Charles semble plutôt amusé de la situation. « Bonsoir, mon amour! Je te présente Jean-Benoît. » Le nouveau venu le détaille de haut en bas. Jean-Benoît rougit et se lève. «Je vais y aller, je crois. Je ne veux pas être au milieu d’une chicane de couple…» «Mais non, il n’y a pas de chicane. Tu peux rester. Moi, c’est Martin», dit-il avec un clin d’œil. Il est au moins aussi beau que Charles. Jean-Benoît, troublé par la situation, lui serre la main. Martin l’attire dans ses bras et se met à l’embrasser lui aussi.
 
Il passe avec les deux la nuit la plus chau-de qu’il ait connue depuis longtemps. Au salon, dans le lit, sous la douche : de toute évidence ils ont déjà tout exploré, et ils    tiennent à faire visiter chaque pièce à leur invité. Jean-Benoît étendu entre Charles et Martin, ils s’endorment rapidement. Le lendemain matin ils parlent davantage et se présentent. En les questionnant, Jean-Benoît apprend que ce n’est pas la première fois que le couple de trente-cinq ans pimente sa sexualité avec un plus jeune. Mais ils se cherchent un amant régulier, et Jean-Benoît leur semble tout indiqué pour le poste. Lui, qui a mis l’idée d’une relation sur la paille pour un temps, et qui se sent à l’aise avec eux, accepte de les revoir. Cette sorte de triangle amoureux asymé-trique, où les deux autres l’incluent tout en gardant leur intimité, lui convient parfaitement. Il se met à les visiter régulièrement, à sortir avec eux au cinéma, au restaurant, dans des cafés et dans des bars. La plupart de leurs soirées se terminent par une longue séance de sexe, mais il leur arrive aussi de se mettre au lit sans même y avoir pensé.
 
Il est si souvent avec eux qu’inévitablement, ses amis finissent par les rencontrer. Ils ont leur petite idée sur ce qui se passe entre eux, mais Jean-Benoît ne confirme pas les rumeurs. Quoi qu’il en soit elles parviennent aux oreilles de Louise. Elle a remarqué que, depuis un certain temps, il s’absente souvent des soirées qu’elle organise avec ses mignons, et tous les morceaux collent parfaitement. Elle l’appelle pour le convoquer à son logement. Dès qu’il entre, elle le fait s’asseoir et se plante devant lui, les bras croisés. «J’ai entendu dire que tu avais de nouveaux amis.» «Oui, c’est vrai. Je n’ai pas le droit?» «Tu fais ce que tu veux! Mais je ne pensais pas que tu avais besoin de deux rois pour remplacer ta reine.» Jean-Benoît éclate de rire. «Ils ne t’ont pas remplacée, voyons!» «Ils m’ont déclassée, même. J’imagine que vous faites des choses que je ne fais pas avec vous, moi?» «Disons que… je les aime bien.» «Être mignon de cour, ce n’est pas assez. Il faut que tu sois mignon de couche en plus!» Il tire la langue. «Deux font de la compagnie… et de la compétition aussi.» Louise lance en grinçant : «Oh, allez! Si tu es heureux là-dedans… Je n’abandonne pas la guerre, mais je suis contente pour toi.»