Yves Lafontaine, rédacteur en chef

Entre l’artiste et l’homme d’affaires

Sans tambour ni trompette Yves Lafontaine célébrait le 1er février dernier ses vingt ans à la tête de la rédaction de Fugues. Avec Réal Lefebvre, Yves est donc l’un des deux doyens de ce magazine que vous tenez dans vos mains. Son investissement inlassable à améliorer la qualité, aussi bien rédactionnelle que visuelle du magazine, ne s’arrête jamais. Bien sûr, il ne fait pas cela tout seul, puisque toute une équipe y œuvre également. Portrait d’un homme discret aux intérêts forts diversifiés, dont l’énergie et la passion sont au cœur des différentes transformations du magazine depuis deux décennies. 

 
C’est en 1994 qu’Yves Lafontaine arrive à Fugues. À cette époque-là, tout comme le Village (qui ne comprend que des bars et des clubs et quelques restos), le magazine se veut un guide de sortie de nuit. Le slogan à ce moment-là était d’ailleurs «Suivez le guide» ! Plusieurs collaborateurs y apportaient leur touche, mais sans direction précise. C’est là qu’Yves intervient en édictant une ligne éditoriale et en cherchant la collaboration de nouveaux contributeurs. Les événements dans les bars et les clubs demeurent importants, mais le magazine suit ainsi l’évolution de la communauté gaie et les revendications de groupes sociocommunautaires qui se créent au fil du temps. 
 
«Nous étions à une époque où les communautés LGBT voulaient faire entendre leurs voix et se faire réellement présentes dans l’espace social, entre autres à cause du sida, mais aussi avec les revendications d’égalité», dit Yves Lafontaine. Les bouleversements sont si nombreux que le Fugues d’alors se devait de se transformer. «Nous étions les témoins privilégiés d’une transformation historique : un développement organisationnel important au niveau communautaire et militant d’un côté, et de l’autre la revitallisation du Quartier Centre-Sud dont une portion importante prenait de plus en plus le nom du Village gai de Montréal. On a souvent tendance à l’oublier, mais le Village, il y a vingt-cinq ans, c’était encore un no man’s land, une zone très défavorisée d’un quartier qui avait grandement besoin de revitalisation. Cinq ans plus tard, au milieu des années 90, le secteur, en particulier la rue Sainte-Catherine, vivait un boom inespérée avec l’arrivée de jeunes entrepreneurs qui fondaient de nouvelles entreprises : des bars, des boutiques, de meilleurs restos, etc.», se rappelle Yves Lafontaine. «De manière naturelle, nous avons fait état des apirations des militants qui s’exprimaient au nom d’une majorité silencieuse et avons également donné la parole à ceux qui ont transformé et donné forme au Village.»
 
Lorsqu’il entre à Fugues, Yves n’arrive pas de nulle part. Il a déjà beaucoup voyagé (il a été agent de bord pour une compagnie aérienne aujourd’hui disparue, de 1991 à 1993) et il connaît assez bien le milieu communautaire. De 1993 à 1999, il a d’ailleurs été impliqué dans l'équipe de coordination de Diffusions gaies et lesbiennes du Québec (DGLQ), où il a mis sur pied quelques expositions et fut le co-directeur de la programmation du festival de films Image & Nation gaie et lesbienne, de 1993 à 1999. Avec René Lavoie, il a également organisé, de 1995 à 1997, le Festival du Film sur le VIH/sida à Montréal.
 

Yves Lafontaine dans un resto

Pour ceux qui l’ignore, Yves est également l'auteur de quatre courts-métrages qui se sont tous mérités des prix. Il a aussi travaillé comme directeur de production ou assistant de production sur plusieurs films. Car le cinéma c’est son autre passion. En 1991, il recevait d’ailleurs la Bourse Claude-Jutra, remise chaque année au jeune cinéaste le plus prometteur, pour son court-métrage J’entends le noir (with English subtitles). Il a écrit pendant sept ans pour la revue de cinéma 24 Images et a cofondé Images en Stock, une coopérative de distribution de films. C’est que Yves a fait des études en histoire de l’art et en études cinématographiques à l’Université de Montréal. Il avait commencé par effectuer un baccalauréat en administration des affaires, spécialisé en marketing, aux HEC (Hautes Études Commerciales). Avant 24 Images, Yves s’était donné à l’écriture à travers le journal étudiant qu’il a dirigé pendant ses années de cégep au Collège André-Grasset et en participant aux journaux étudiants pendant ses études universitaires. 
 
Mais qui est au juste cet homme qui adore rigoler et faire des blagues — pour détendre l’atmosphère — même durant la cruciale semaine de production ? Bon vivant, aimant la bonne chère, il est l’aîné d’une famille de trois enfants. Yves est un urbain qui a grandi sur l’Île de Montréal, très heureux d’habiter le centre-ville, même s’il apprécie quelques escapades annuelles dans les Cantons de l’Est, les Laurentides et Provincetown, qu’il visite régulièrement depuis l’adolescence. Mais c’est en ville que son énergie est à son maximum, au contact des gens et aussi de la créativité qui s’exprime dans toutes les sphères artistiques à Montréal.
 

 Ali et Yves devant la pyramide du Louvre

«J’ai la chance d’avoir de parents ouverts d’esprit, curieux qui m’ont fait découvrir plein de choses dès un très jeune âge. Ils m’ont amené avec eux en voyage, voir des expositions, du ballet, des concerts, m’ont fait connaître l’histoire de ma ville, la richesse de son architecture. Ils ont, très tôt, stimulé ma curiosité, ainsi que ma soif d’apprendre et de connaître», explique-t-il. Cette soif s’exprime par les voyages qu’il fait régulièrement avec son chum Ali (un montréalais d’adoption, né en Iran), directeur de la présentation visuelle d’une grande chaîne de mode féminine. Mais aussi, par les visites de galeries d’arts et de musées, par la lecture de nombreuses publications, le visionnement de films et de séries télé. «J’ai la chance d’avoir rencontré un gars créatif, qui a le sens de l’humour. Un gars que j’adore et avec qui je partage beaucoup d’intérêts. Nous sommes tous les deux des hommes très occupés professionnellement, mais nous nous arrangeons toujours pour trouver le temps de faire les choses qu’on aime ensemble. C’est essentiel pour la santé du couple.»
 
Que fait-il d’autres dans ses temps libres ? Eh bien, quand il ne va pas au cinéma ou au resto, cet amateur d’arts visuels et d’architecture, adore marcher dans les rues de Montréal ou de d’autres grandes villes; aime bien visiter les boutiques de design et de décoration qui viennent d’ouvrir leurs portes ou ont été transformées récemment. Il y trouve toujours là matière à inspiration... pour le travail.
 
Difficile de le faire parler de lui sans qu’il ne revienne naturellement vers son sujet de prédilection. En entrevue, Yves Lafontaine tend à s’effacer derrière ce qui lui tient le plus à cœur, soit le magazine. Beaucoup considère d’ailleurs qu’il est l’âme du magazine, bien que cela l’agace un peu quand on le lui dit. «C’est flatteur, c’est vrai, mais ça ne correspond pas à la réalité complexe de la production d’un magazine. C’est peut-être un lieu commun, mais faire Fugues, c’est un réel et vrai travail d’équipe où, chaque mois, 40 à 50 personnes mettent l’épaule à la roue», continue celui qui cultive la patience et l’écoute même s’il doit faire face parfois à des interlocuteurs qui ne savent pas écouter. «Je ne considère pas détenir la vérité et je n’ai pas d’opinion arrêtée sur la plupart des sujets. J’ai un esprit analytique et j’adore discuter, débattre, dans la mesure où mon interlocuteur a l’esprit ouvert, qu’il ne parle pas à travers son chapeau et ne porte pas d’œillères. Je sais qu’il est parfois préférable de se taire que de dire une connerie. Je suis un gars qui pèse constamment le pour et le contre. Et j’aime les nuances avant tout.»  
 
L’homme, qui a passé des heures incalculables depuis un an à planifier la refonte du site web Fugues.com et de FuguesMobile, le site optimisé pour les téléphones intelligents, adopte rapidement (on s’en serait douté) les nouvelles technologies, mais, personnage de contrastes, il avoue préférer lire ce qui est imprimé. «Je suis un peu fétichiste à ce niveau. J’aime bien le contact physique avec le papier. Je trouve qu’il est toujours plus agréable de lire un livre ou un magazine qu’une tablette. Cela dit j’ai un iPad et je l’utilise souvent pour surfer sur le net, prendre mes messages, lire quelques versions numériques de magazines qu’on trouve difficilement à Montréal ou des versions augmentées de certaines publications. Et c’est souvent plus pratique à déplacer qu’un ordi, même portable.» 
 
Quand il n’est pas en train de penser au contenu futur des différentes publications, il participe à l‘élaboration de concepts publicitaires et de campagnes, reliés à la communauté gaie et lesbienne, ou il siège sur divers comités consultatifs en rapport avec la santé publique et les hommes gais. L’homme est occupé. Vous l’avait-on dit?
 
Comme on peut le constater, Fugues et les Éditions Nitram et la communauté gaie ne sont jamais très loin de ses pensées. Le directeur des publications n’est d’ailleurs pas peu fier de ce qui a été accompli depuis deux décennies maintenant. «La force de l’équipe à mes yeux, c’est d’avoir su nous adapter constamment aux réalités technologi-ques, aux changements dans l’industrie des magazines, mais surtout d’avoir su évoluer au même rythme que la communauté gaie», dira-t-il en guise de conclusion de cette entrevue.