Par ici ma sortie — Société

Car chaque vote compte...

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boulé

Rarement des élections n’auront été aussi intéressantes à suivre. Entre les transfuges d’un parti pour l’autre, les choix de certains exclus de se présenter sous la bannière indépendante, ou encore l’arrivée de Pierre-Karl Péladeau, le grand baron des médias québécois dans la mêlée, on aura assisté à un grand brassage de cartes. Mais qui n’aura peut-être brassé que du vent. À croire que Fabienne Larouche en a écrit le scénario et que nous attendons un coup de théâtre chaque matin. Cela dit, il ne faudrait pas être cynique par rapport aux élections, l’exercice étant essentiel.


Mais derrière ces bouleversements, il ne faudrait pas en fin de compte que la démocratie soit la grande perdante. Certes, avec l’arrivée de Pierre-Karl Péladeau, dont le premier message a été de dire qu’il se lançait en politique pour faire l’indépendance du Québec, l’espoir pour certains et la peur pour d’autres auront de nouveau divisé le Québec. Comme pour la Charte de la laïcité. Aucune troisième voie possible. Il faut être pour ou contre sous peine d’être taxé de traitre, ou de faire le jeu des opposants. En somme, on nous sommerait presque d’adhérer à des discours extrémistes. Ceux qui sont pour la Charte ou encore pour l’indépendance du Québec ne sont pas tous des racistes, des xénophobes ou encore des adeptes de l’extrême droite. De même, ceux qui sont contre ne sont pas tous des vendus au Canada anglais ou encore des pro-islamisation de la province. Un peu de mesure ferait le plus grand bien. Un peu de mesure aussi de la part des candidats qui adoptent des discours en fonction du type d’électorat qu’ils rencontrent et qui se laissent aller parfois à des dérives douteuses. Le débat n’en ressort pas grandi. Je ne suis plus capable de lire sur les réseaux sociaux des propos comme «s’ils ne sont pas contents qu’ils retournent chez eux ! ». L’exclusion de l’autre n’est jamais un argument qui fait avancer les choses. Et comme la majorité des « amis » que j’ai sont gais, cela me laisse pantois de voir comment ceux qui s’épouvantent quand un prédicateur demande à ce que l’on brûle les gais, peuvent avec autant de conviction, tenir des propos aussi haineux à l’égard des minorités ethniques dès qu’elles expriment un point de vue qui diffèrent du leur. Il est bon d’avoir des convictions et des opinions, mais de les défendre, voire de les imposer en utilisant le même discours, les mêmes injures et les mêmes armes que ceux qui prônent des discours idéologiques intolérants nous rendent semblables à eux.
 
Mais au-delà des petites déclarations assassines quotidiennes de part et d’autre de l’échiquier politique, il n’en reste pas moins que chaque parti a dévoilé son programme et qu’il est à chacun de nous la responsabilité d’en prendre connaissance. Une lecture fondée sur la raison et non sur l’émotion pour faire ce qu’il nous apparaîtra comme le meilleur choix. On l’aura remarqué, les questions sur les minorités sexuelles n’ont pas fait la une des journaux. On peut penser que les priorités comme les finances, la santé, l’éducation sont des dossiers importants et incontournables dans les préoccupations des Québécois. Nous ne devons cependant pas nous sentir oubliés.
 
L’histoire récente nous le prouve. Quelle que soit la couleur du gouvernement, des liens ont solidement été tissés avec les principaux acteurs politiques pour qu’ils continuent à prêter une bonne oreille aux différentes problématiques que rencontrent nos communautés. Bien sûr en amont, il y a eu la démarche de militants qui n’ont pas compté leurs efforts pour créer ces liens (Steve Foster entre autres). Il est bon de rappeler qu’aussi bien Parti libéral du Québec (PLQ), que le Parti québécois (PQ), ont œuvré dans la rédaction puis dans la mise en place de la Politique nationale de lutte contre l’homophobie, dans la création d’un Bureau de lutte contre l’homophobie, et dans un financement des initiatives allant dans ce sens. C’est rassurant de voir le consensus politique autour des questions LGBT. Même Québec Solidaire a un volet LGBT dans son programme. Un constat que l’on doit souligner et s’enorgueillir d’autant plus devant la montée d’une homophobie radicale dans de nombreux pays.
 
Il reste aussi du chemin à parcourir ici. Le prochain gouvernement devra se pencher sur la révision des critères pour le changement de mention de nom et de sexe à l’état civil. Les organismes trans espèrent être consultés avant l’adoption de cette nouvelle politique. Déjà depuis le 1er mars, le changement ne mention de sexe et de nom n’est plus publié dans la Gazette officielle, une confidentialité que réclamait depuis longtemps les personnes trans. On peut aussi se demander si les rencontres interministérielles sur la mise en place de la politique de lutte contre l’homophobie vont déboucher sur des actions concrètes. On peut s’interroger aussi sur le fait que des organismes culturels comme Image & Nation ou encore Fierté littéraire reçoivent si peu de financement du ministère de la Culture tout comme Divers/Cité et Fierté Montréal qui présentent un grand volet culturel dans leur programmation et qui ne sont ni reconnus, et bien évidemment ni aidés par le même ministère. Une des raisons invoquées est le fait que certains événements LGBT n’ont pas la même envergure que d’autres festivals, mais l’argument peut sembler fallacieux. D’autres événements culturels n’ayant ni la notoriété, ni le succès en termes de fréquentation sont beaucoup mieux soutenus financièrement.
 
De même, si ces dernières années un gros effort a été mis dans la lutte contre l’homophobie et contre l’intimidation chez les jeunes, et malgré le travail remarquable des différents GRIS ou encore des actions de la Fondation Jasmin-Roy, les chiffres le montrent, beaucoup trop de jeu-nes sont encore victimes de leurs pairs en raison de leur orientation sexuelle, ou de leur identité de genre. La dernière enquête menée par le professeur Michel Dorais le démontre, on doit redoubler les efforts de sensibilisation auprès des jeunes, mais aussi auprès des professionnels qui travaillent avec les jeunes pour de meilleures interventions devant des cas de discrimination.
 
Enfin de rappeler à tous les partis que lors de l’étude de projet de loi, leurs élus doivent se soucier du sort des minorités sexuelles et comment elles risquent d’être affectées ou non par tout changement législatif. Le récent plan sur l’itinérance par exemple n’évoque pas les spécificités propres aux itinérants LGBT, qu’ils soient jeunes ou non. Et quel que soient nos allégeances politiques, en tant que citoyens et comme pour d’autres sujets qui nous concernent, nous devons continuer les rencontres avec les élus et les ministres sur les dossiers qui nous concernent. D’autant que nous avons la chance d’avoir des interlocuteurs ouverts dans tous les partis et qui sont devenus des alliés, si ce n’est des partenaires.
 
L’histoire récente nous le montre, c’est en prenant notre destin en main que nous pouvons faire avancer les choses. Si des citoyens LGBT n’avaient pas porté les dossiers de l’égalité, de la non-discrimination ou du mariage devant les élus, s’ils n’étaient pas revenus à la charge régulièrement avec les demandes spécifiques, nous ne pourrions nous péter les bretelles sur le Québec si inclusif pour les minorités sexuelles. Il en est de même dans tous les dossiers qui nous concernent comme citoyens québécois. Voter, ce n’est pas remettre dans les mains des élus notre avenir et s’en laver les nôtres après avoir glissé notre bulletin de vote dans l’urne. Un bulletin de vote n’est pas un chèque en blanc. Il faut redevenir des citoyens actifs entre chaque élection, attentifs, vigilants et participants. Peut-être que certains gouvernements voudraient qu’on leur fiche la paix dans la gestion d’un pays ou d’une province, mais il est bon de leur rappeler le but de leur mission et qu’ils doivent compter sur une population qui ne fait pas que les soutenir, mais qui participent.
 
En somme, et malgré tout ce que l’on peut penser de la classe politique, de la défiance qu’elle peut nous inspirer parfois, les élections représentent un moment clé de la vie démocratique et citoyenne dont nous devrions tous nous préva-loir. À condition de ne pas nous endormir pendant les quatre années qui suivront.