fiction

Le corps, l’esprit et le reste

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Pour une de ses rares soirées libres depuis longtemps, Jean-Benoît a boudé la cour de ses deux nouveaux rois pour revenir à celle de la vieille Louise. Le groupe d’amis passe la soirée à l’appar-tement que Jean-Benoît partage avec elle, à manger, à boire et à rire. Ils s’étonnent toujours de la piquante actualité de Louise, qui semble tout connaître sur tout et en parle avec une ouverture d’esprit et un humour renversants.

 
Quand on lui demande si elle votera pour le PQ et si elle est indépendantiste, Louise répond : «Mon seul pays, c’est vous. En dehors de ça, le reste importe peu. Je ne me sens pas plus Québécoise que Cana-dienne, je suis… Villageoise.» L’alcool commençant à faire son effet, on s’amuse de plus en plus. La proposition de sortir en club finit par être lancée, et tout le monde en est enchanté. Tout le monde sauf Louise, à qui ils offrent de les accompagner, mais qui rechigne. «Mes pauvres os sur une piste de danse! Non merci. Et tous ces jolis jeunes hommes qui s’imagi-neraient que je les cruise, franchement!» Ils optent pour le Apollon, où ils restent jusqu’à ce que les lumières se rallument; puis, encore décidés à étirer la soirée, ils se rendent au Club Sandwich. Jonathan et Maxime se collent pour se réchauffer des derniers relents de l’hiver; Sébastien et Olivier, éternels célibataires, se moquent d’eux avec une sorte de jalousie assumée; et Valentin de son côté discute avec sa conquête de la soirée, un beau brun un peu timide mais au sourire enjôleur.
 
Il parle fort, il rit fort, bref il se donne en spectacle. Les mignons l’ont intégré à leur groupe depuis un certain moment, ce qui n’empê-che pas certaines de ses manies de leur tomber encore sur les nerfs, comme celle de les oublier tout à fait quand il est occupé à charmer et séduire. Valentin feuillette le magazine Fugues dont il s’est emparé à l’entrée. «L’amour, c’est la guerre! Vous êtes drôles, vous, les Québécois! Comme si c’était de l’amour, ce qui se passe là-dedans! C’est juste des histoi-res de sexe.» «Oh! parce que vous, les Français, vous êtes tellement plus romantiques, j’oubliais! ironise Jonathan. Vous avez peut-être fait Cyrano de Bergerac, mais en termes de long nez, tu te rapproches plus de Pinocchio! Est-ce qu’il faut te rappeler comment tu nous as rencontrés?» «Non merci, ce ne sera pas nécessaire!» «Je suis curieux de le savoir, moi», intervient sa rencontre. «Disons que je venais d’arriver ici, que je voulais me faire des amis, que j’ai été trop géné-reux dans mes compliments et qu’ils se sont imaginé des choses…» «C’est une façon originale de le raconter», s’offusque faussement Jean-Benoît. 
 
«Et lui? demande Sébastien en pointant du nez la date de Valentin. C’est le grand amour, j’imagine? Vous vous êtes parlé trente secondes avant de vous mettre à vous frencher, mais c’est absolument pas juste du sexe, ou en tout cas l’espoir du sexe, non?» «Mais non, mais non, n’importe quoi! Bon, c’est sûr que l’alcool aide pas à garder sa tête. Mais je te jure, je vais juste le reconduire chez lui, en vrai gentleman.» «Oh, lâche l’autre d’un ton déçu. J’aurais cru…» Valentin devient rouge et la table éclate de rire. «Ça peut peut-être s’arranger...» «Y’a pas de problème avec ça, dit Olivier. Fais juste l’accepter et ne pas te mentir à toi-même et aux autres. Il ne faut pas blâmer les gens qui font les choses, mais ceux qui n’assument pas ce qu’ils font. Il y a toujours deux façons de se juger soi-même. Soit on est fier, soit on a honte; soit on accepte d’avoir une sexualité libérée, soit on se traite de pute.» «Mais c’est vrai que je ne cherche pas juste un beau corps. Même si le tien est pas mal.» Il tire un baiser à son gars. «Ce n’est pas que j’ai honte, mais je veux autre chose. C’est ce que disait Platon dans Le banquet : on passe de l’amour des corps à l’amour des esprits, et ensuite à l’amour des idées.» La référence échauffe Jona-than : «Tant qu’à citer l’Antiquité, je préfère encore Épicure : Il faut se dépê-cher de succomber à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne.» «Discussion d’intellos! lance Maxime en riant. 
 
Sérieusement, je crois qu’il y a juste nous pour parler de trucs du genre à la sortie des clubs à 4h du matin! Moi, j’ai fait un choix simple, je me suis débarrassé du mot amour. Ça fait trop de confusion, l’esprit, le corps, autre chose, on ne sait jamais trop ce qu’on aime quand on aime, c’est tout et rien en même temps. C’est toujours utile d’essayer de s’analyser soi-même, mais quand on définit pour en parler aux autres, ça foire inévitablement. » 
 
«Espèce de pessimiste intellectuel! répond Valentin. Aussi bien ne débattre sur rien. Non, moi je dis qu’il y a des amours de différents types. J’ai déjà couché avec des gars qui m’auraient ennuyé à mourir dans la discussion, et adoré jaser avec des gars avec qui je n’aurais jamais baisé. Je les ai tous aimés, d’une certaine façon. J’imagi-ne que ce qu’on appelle le vrai amour est un équilibre. Ni trop ni pas assez de tous les genres.» «J’ai une idée, avance Jean-Benoît. Si on allait consulter Louise? Je suis sûr qu’elle a quelque chose d’intéressant à dire là-dessus.» «Tu crois que… à cette heure…?» «C’est clair!» Et Jean-Benoît a raison : Louise est encore réveillée, en train de lire. «Je ne m’endormais pas. C’est pas que je vous surveille, là.» «That’s what she said! Mais vu que tu es là, profitons-en. On parlait d’amour, de sexe, de corps, d’esprit, et on voulait sa-voir ce que tu en pensais.» «C’est une question vague.» «Essaie-toi quand même.» «Hum… Je dirais comme Ariane Moffatt. Elle a tout compris, la p’tite. C’est quoi déjà, les paroles de sa chanson? Ah oui! Je veux tout, l’anarchie et la sagesse, ton sourire et puis tes fesses.»