Les 30 ans de Fugues

De la répression simple à la redéfinition de la notion d’acte indécent

Yves Lafontaine
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Répression
Photo prise par © Linda Dawn Hammond, party Sex garage en juillet 1990 :

Avec son désir de « nettoyer » la ville avant la tenue des Jeux olympiques le maire Jean Drapeau met sur pied, dès 1975, le Comité de moralité publique qui crée une vague intense de répression contre les établissements gais et lesbiens. Une première rafle fera fermer les portes du Sauna Aquarius en 1975. Plusieurs autres établissements bien connus seront aussi des cibles au début 1976 : les Bains Clubs, le Sauna Cristal, le Sauna Neptune, le Taureau d’Or, le Studio 1, le Club Stork, le Jilly’s, et bien d’autres fermeront leurs portes et feront face à de douteuses accusations. Plusieurs clients et propriétaires seront arrêtés. Ce sont les plus importantes arrestations au Québec depuis la crise d’octobre en 1970.La répression ne cesse pas après les Jeux Olympiques et en octobre 1977, plus de 140 homosexuels seront arrêtés au bar le Truxx. La nuit suivante, plus de 1200 manifestants scanderont et protesteront dans les rues contre ces arrestations.

JUIN 1984
Dans la nuit du 1er au 2 juin 1984, quelque 75 policiers participent à la descente au bar Buds, situé sur la rue Stanley, à côté du Limelight et du Jardin. Au cours de cette descente 188 personnes sont arrêtées. Le lendemain, plus de 600 personnes descendent dans la rue pour dénoncer la répression policière en scandant: «Aujourd'hui on brime nos libertés: Demain, les vôtres.» Le club a fermé ses portes quelques mois après, entraînant la disparition de la majorité des autres établissements gais du centre-ville, et ce, en l’espace d’un peu moins d’un an. 
 
Certains considèrent que les nombreuses descentes de police et l'organisation du mouvement gai en réaction à ces actions survenues dans les années 1970 et jusqu’à la déscente au Bud’s amènent les personnes LGBTQ à se regrouper et à rechercher des espaces leur offrant un plus grand sentiment de sécurité. Toutefois, comme le sociologue Frank Remiggi le rappelait en 2004, lors d’une entrevue dans Fugues, la police n’est pas la seule cause du déplacement du pôle gai du centre-ville au centre-sud. «Dès l’ouverture du K.O.X., le Buds avait commencé à connaître une baisse de sa clientèle. Et bien qu’il soit impossible d’affirmer cela hors de tout doute, il est probable que ce bar aurait dû fermer de toute façon, tôt ou tard» à cause de la hausse des loyers et la concurrence des établissements du Village. On peut donc dire qu’au moment même où le Village renforçait sa position de pôle d’attraction gai, le centre-ville s’apprêtait à perdre la sienne.
 
JUILLET 1990
SexGarage était le nom donné à une série de partys privés organisés dans le centre-ville (sur de la Gauchetière, à quelques portes du sauna 456) par l’extraordinaire hôte que fut Nicholas Jen-kins. En juillet 1990, des policiers de la Communauté urbaine de Montréal, sans leur insigne, y font un raid. Ils battent plusieurs fêtards à coup de matraque pendant que plusieurs drag queens, habituellement les premières à subir les harcèlements policiers, rampent pour sortir par l’escalier de secours. La police menace de faire feu sur quiconque quitterait les lieux sans escorte policière et arrêtent huit personnes. Après l’annulation, le lendemain, d’une rencontre avec les autorités policières, 200 protestataires manifestèrent devant le poste 25, bloquant une intersection et criant des slogans tels que «Brisez le silence! Pas de violence!» et «We’re here, we’re queer, and so are some of you!» Plus d’une cinquantaine de policiers en tenue anti-émeute et portant des gants de latex prennent d’assaut les manifestants et les porteurs de pancartes, puis procèdent à 48 arrestations. Les journalistes et caméramans de la télévision captent les scènes de brutalité policière. SexGarage, maintenant perçu comme le Stonewall de Montréal, a modifié le paysage politique de la ville, forçant les autorités municipales et le service de police de la CUM à permettre des manifestations sans qu’il soit nécessaire d’obtenir un permis. Sex Garage a également politisé une génération de gais montréalais. Deux semaines plus tard, 2 000 manifestants défilent dans les rues, du Quartier général de la police, alors situé dans le Vieux-Montréal, jusqu’au parc Lafontaine, où se succèdent différents orateurs, des orchestres rock et la troupe La la La Human Step. Des représentants de Queer Nation ont piqueté devant les bureaux de la délégation du Québec à New York en geste de solida-rité avec des manifestants venus de Toronto, Washington et Londres. 
 
FÉVRIER 1994
Bar mythique du milieu gai montréalais, le KOX/Katakombes défraie la manchette en février 1994, alors que des policiers investissent les lieux et y arrêtent tous les 168 hommes présents pour s'être trouvés dans une «maison de débauche». Traités en criminels, beaucoup vont souffrir longtemps de cet épisode traumatisant. Était-ce une tactique d'intimidation de la police, qui avait visité aussi la discothèque Max et les 2R (un bar de danseurs nus) dans les mois précédents? Quoi qu’il en soit, cet événement survient à peine quelques semaines après les audiences de la Commission des droits de la personne qui poin-tait du doigt, entre autres, la police pour sa répression à l'égard de la communauté gaie. Mais la police est prise à son propre jeu et doit abandonner les accusations contre 92 des 165 personnes arrêtées. En fin de compte, après des pressions, seulement une poignée d’entre eux seront formellement accusés. Ironiquement, la descente ouvrira des négociations sérieuses entre la police et la communauté et pavera la voie, non seulement à la mise sur pied de Dire enfin la violence (DELV), mais aussi à une table où les gais, la Ville et les corps policiers pourront se parler et faire avancer les dossiers.
 
MAI 2003
Neuf ans après la descente du KOX/ Katakombes, l'escouade de la moralité fait de nouveau un coup d'éclat et arrêtait plus d’une trentaine de personnes au club de danseurs nus Taboo en mai 2003. Les hommes arrêtés sont accusés de diverses infractions d’ordre sexuel : tenir une maison de débauche, s’être trouvé dans une maison de débauche, avoir commis des actes indécents. Si certains des accusés ont décidé entre-temps de plaider coupables, pour diverses raisons (peur de devoir témoigner, maladie ou autre), le procès de la plupart des accusés, commencé en décembre 2004 est abandonné par la poursuite, lorsque la Cour suprême du Canada redéfinie la notion d’«acte indécent» sur laquelle reposait toute l’accusation.