Par ici ma sortie — Société

Les communautés LGBT politiquement intégrées

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Denis Daniel Boulé

On peut en être à peu près sûr, les lesbiennes, gais, bisexuels et transsexuels ont voté comme les autres électeurs de la province, en fonction de leurs affinités politiques plus qu’en fonction des questions LGBT. D’une part ces questions ont été absentes des débats comme beaucoup d’autres questions d’ailleurs, et d’autre part, pour beaucoup d’électeurs et életrices LGBAT, les libéraux comme les péquistes ont contribué beaucoup à l’égalité sociale ces dernières années. Sur les autres questions, comme la population LGBT ,ils ont été divisés sur de grands débats qui ont traversé les derniers mois,comme celui sur la Charte de la laïcité. Certains y voyaient une protection pour les LGBT contre des dérives religieuses extrémistes, d’autres y percevaient une stigmatisation d’une catégorie de femmes, qui n’était pas sans rappeler une stigmatisation des personnes LGBT, il n’y a pas si longtemps.


Contrairement à une perception souvent mise de l’avant par les hétérosexuels, nos communautés ne forment pas un bloc homogène parlant d’une seule voix lors qu’il s’agit de convictions politiques, de choix économiques ou encore de valeurs à défendre. Bien sûr, des consensus apparaissent sur ce qui les touche en premier chef, comme le droit à l’égalité, la lutte contre l’homophobie, mais cela s’arrête là. Sur des sujets beaucoup plus pointus, des voix discordantes peuvent se faire entendre. La place des questions transidentitaires par exemple. Certains trouvent que d’ajouter transphobie à chaque fois que l’on parle d’homophobie est excessif. Un argument fondé sur le « petit » nombre de personnes concernées. Le même argument qui était avancé il n’y a encore pas si longtemps pour considérer comme mineures les exigences des gais et des lesbiennes du fait qu’ils et elles ne constituaient pas une masse critique. Qu’en est-il alors des personnes intersexuées, qui constituent une minorité dans la minorité? La question de l’égalité sociale et juridique, le respect des droits de la personne ne doit pas s’évaluer pour s’en inquiéter à un nombre. D’autant plus si l’on considère que quelles que soit les différences d’origines, de physiques, de sexe, d’orientation sexuelle, ils et elles sont avant tout des citoyens et des citoyennes égaux et à qui l’on doit une reconnaissance de leurs besoins spécifiques.
 
Le résultat des élections n’a pas été teinté par un vote spécifique des personnes LGBT. La lune de miel entre les organismes communautaires et les derniers gouvernements successifs a sûrement joué. Il faut peut-être encore le rappe-ler. Initiée sous un gouvernement péquiste, continuée sous un gouvernement libéral, et appliquée de nouveau sous un gouvernement péquiste, en l’espace d’une vingtaine d’années, une Politique nationale de lutte contre l’homophobie a été mise en place, avec des campagnes publicitaires, et des moyens financiers pour mette en œuvre cette politique. Aucun état actuellement n’est allé aussi loin dans la volonté de combattre l’homophobie. Trop peu et trop lent diront certains ! Peut-être... Mais lorsque l’on regarde combien il est difficile dans d’autres pays dits ouverts aux groupes LGBT d’avancer d’un petit pas, nous devons au moins souligner les avancées d’ici. Bien sûr, en amont et il ne faut pas l’oublier, il y a eu des hommes et des femmes, des organismes qui sans que le projecteur ne soit tourné vers eux, ont inlassablement travaillé à convaincre les institutions, les décideurs et les élus du bien-fondé des  demandes, de la nécessité de bouger, et bien entendu de l’intérêt pour le Québec tout entier de se soucier des minorités sexuelles.
 
Il ne faut pas oublier non plus, et malgré les peurs réelles ou fantasmées d’un intégrisme religieux menaçant, le silence des opposants à la reconnaissance sociale des minorités sexuelles. Leur silence a aussi permis aux députés d’adopter des mesures en faveur des minorités sexuelles sans se soucier de déplaire à une partie de leur électorat.
 
Ceci dit, si pour certains les gains essentiels pourraient les inciter à rentrer tranquillement chez eux, il reste encore du chemin à faire. Moins spectaculaire qu’une loi accordant le mariage, mais tout aussi, sinon plus, essentiel. Que ce soit dans la lutte contre l’homophobie en milieu scolaire et sportif dont les conséquences sont encore dramatiques, dans l’acceptation de toutes les dimensions des familles homoparentales, sur le vieillissement des personnes LGBT ou encore sur les droits des personnes transidentitaires, et toujours et encore, le VIH/sida qui frappe encore les hommes gais. La loi 35 adoptée sous le gouvernement sortant devant simplifier et faciliter la modification du changement de sexe et de nom à l’État civil.?Elle doit s’accompagner de règlements dont on ne sait si elle sera une des priorités du nouveau gouvernement. Rappelons que lors des audiences parlementaires en mai dernier, les élus libéraux présents ont pour différentes raisons retardé l’adoption de la loi et d’autant l’adoption de règlements.
 
La lune de miel avec les différents gouvernements tient aussi en grande partie à la personnalité des interlocuteurs auxquels les représentants du communautaire ont eu à composer. Il faut reconnaître que toute allégeance confondue, les engagements et les réalisations ont été possibles grâce à l’ouverture et à la détermination de différents ministres d’aller de l’avant. Des Jean-Marc Fournier, Katleen Veil, Marguerite Blais, Bertrand St-Arnaud se sont aussi révélés de grands alliés pour piloter les dossiers et de convaincre leur caucus d’embarquer. On s’en doute, et même dans les partis les plus progressistes, il existe des résistances face aux demandes des communautés LGBT. Ils n’auraient dépendu d’eux et d’eux seuls, il est sûr que la loi 35 aurait permis par exemple à des mineurs transidentitaires de bénéficier d’un changement de la mention de sexe à l’état civil.
 
Il reste à souhaiter que le nouveau gouvernement comptera dans ses rangs des ministres qui feront preuve d’autant d’ouverture et d’écoute, et que parmi eux se trouvera celui (ou celle) qui sera responsable de l’application de la Politique nationale de lutte contre l’homophobie. D’autant que les libéraux ont affirmé en campagne qu’ils prolongeraient ce plan pour cinq ans, qu’ils veilleraient à faire le bilan du premier plan pour dégager les priorités et apporter les correctifs en concertation avec les principaux intéressés. La balle est donc dans les deux camps et nous devons en profiter pour être encore plus actifs dans nos revendications… en sachant que rien ne bougera vraiment avant la rentrée parlementaire de cet automne.
 
Troisième députée élue de Québec Solidaire dans la circonscription de Sainte-Marie-Saint-Jacques, seconde députée ouvertement lesbienne, après Agnès Maltais du Parti québécois, Manon Massé sera une interlocutrice « naturelle » pour tout ce qui concerne les dossiers touchant les communautés et les organismes communautaires LGBT de la métropole. Celle-ci se définit comme une rassembleuse et préfère la coopération à la confrontation. Elle souhaite travailler en bonne intelligence et en toute bonne foi avec ses futurs collègues de l’Assemblée. Minoritaire dans l’opposition, elle ne se contentera pas seulement de faire acte de présence. Elle souhaite prendre toute la place qui lui revient le temps de se fami-liariser avec ses nouvelles fonctions. Elle bénéficie aussi d’un grand élan de sympathie de la part de certains de ses adversaires qui apprécient son style extrêmement respectueux empreint d’ouverture et d’empathie. Elle n’en demeure pas moins aussi une redoutable négociatrice. L’Assemblée devra compter avec elle. Ce n’est pas nous qui nous en plaindrons.
 
Et peut-être entendrons-nous parler enfin de la lutte contre le “genrisme”. Car ce sont sur les apparences et la non-conformité au genre que se fonde la discrimination. Et nous sommes tous concernés, LGBT et hétéros confondus. 
 
denis-daniel boullé