fiction

Les joyeuses commères de Québec

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Assis dans le salon de Louise et de Jean-Benoît, Maxime ronge son frein. Il lit une revue ou un livre, il regarde la télé, il se lève et tourne en rond autour de la table basse. Louise, bien installée dans sa chaise berçante, le voit aller et sourit. «Coudonc, mon p’tit gars, on dirait presque que t’as pris du speed! Qu’est-ce que t’attends comme ça?» 

 
«C’est mon chum, explique Maxime. Il est allé à Québec rencontrer le quelconque directeur d’une quelconque troupe pour un quelconque projet de pièce de théâtre. Si ça se trouve, ils ont couché ensemble. Je me suis toujours dit qu’un jour il me laisserait pour un artiste. Un gars en finances, ça pouvait pas l’impressionner longtemps.» «Tout doux, calme-toi. J’ai assez vu de paranoïa amoureuse pour en reconnaître, et ça, c’en est de la forte. Depuis votre histoire dans le Sud que je me dis que vous êtes faits pour aller ensemble, Jonathan et toi, malgré vos différences.» Maxime semble s’apaiser. «Bon, si tu le dis. J’ai quand même hâte qu’il arrive.» Quelques minutes plus tard, on frappe à la porte. Maxime bondit pour aller ouvrir. C’est bien Jonathan; il passe une minute entière à l’embrasser. «Est-ce que j’ai raté quelque chose?», demande Jonathan en riant. «La Troisième Guerre mondiale, celle des gays contre d’autres gays», répond Louise.
 
Jonathan leur raconte donc sa tournée à Québec. Le metteur en scène et directeur de la troupe est tout ce qu’il y a de plus charmant et de plus professionnel. Il a ensuite rencontré les autres acteurs qui participe-ront au projet, eux aussi tous plus sympathiques les uns que les autres. Il est tombé en amour, ou plutôt en amitié, avec l’une d’entre elles surtout, une fille magnifique d’à peu près son âge. «Serais-tu en train de nous faire un coming out d’hétérosexuel?», s’exclame Louise. «Non, pas de coming in! Elle est lesbienne, de toute manière.» Il l’a suivie au Drague, où elle, sa blonde et ses amies sortent souvent. La soirée a été merveilleuse. «Des lesbiennes… franchement! lance Maxime. On a pas déjà assez de problèmes entre gars sans que tu mêles des filles à ça en plus? On n’y a pas échappé juste pour y retourner!» «T’as pas d’allure, Max! C’est un univers qu’on connaît pas assez, je trouve, mais on en a beaucoup à apprendre!» «Je tiens pas à apprendre l’art du cunni, merci bien.» «Moi, je serais curieuse», dit Louise. Les deux gars la regardent avec des yeux ronds. «Pas du cunni! s’amuse-t-elle. Mais des lesbiennes. J’avoue que j’en connais pas beaucoup. Pis je suppose qu’elles ont les mêmes interrogations, les mêmes batailles que vous. Encore plus terribles, parce que le corps de la femme est un champ de bataille, et que des femmes qui se font l’amour-guerre, ça doit y aller bec et ongles!»
 
C’est décidé : Jonathan invitera ses amies lesbiennes de Québec pour un souper à Montréal et les présentera à ses amis gays. Louise, toute excitée par la perspective, tient à faire les choses en grand. Il y a un moment qu’elle rode sur les Internets, tournant autour de cette grande machine à créer des liens qu’est Facebook, et elle se dit que le moment est enfin venu. Elle se crée un compte rien que pour aller épier les profils des filles en question. Elle s’amuse à lire les statuts et à regarder les photos, essayant de deviner leur caractère et de savoir laquelle pourrait bien s’entendre avec qui. Car elle se dit que, si le but du souper est de mêler ces deux univers trop souvent séparés, le monde de Socrate et le monde de Sappho, il faut faire les choses en grand. Elle attribue donc une place à chacun pour s’assurer que du choc des idées naisse la lumière. Au soir dit, les filles de Québec arrivent à l’appartement. Jonathan leur ouvre et les présente. Louise et les mignons doivent admettre qu’ils les trouvent toutes belles, les plus féminines comme les plus emmasculinées. Après une discussion dans le salon en guise d’entrée, on se met à table. Louise explique son concept et on suit ses directives : les convives se retrouvent assis en alternance d’un gars et d’une fille, les deux groupes confondus.
 
Louise, version contemporaine de Jésus dans cette Cène atypique, court partout répandre la nourriture et le vin. Évidemment elle ne s’empêche pas pour autant d’être de toutes les discussions, de poser les questions qui lui passent par la tête, sans gêne et sans pudeur. Les filles ne se laissent pas arrêter par les gars qui les séparent et elles ont autant de réserve que la vieille Louise, c’est-à-dire aucune. Elles s’interpellent bruyamment, se lancent des insides dont elles sont seules à rire, énoncent toutes sortes d’idées sur l’amour, le sexe, la maternité. Mais elles n’oublient pas non plus qu’elles sont les invitées des gays et se mêlent volontiers à leurs conversations, à ce détail près qu’elles les envahissent au lieu d’y participer. Les gars, qui ne sont pas habitués d’être battu à leur propre jeu, finissent par arrêter d’essayer de reprendre le dessus. Doublement étrangères, parce qu’elles sont lesbiennes et parce qu’elles viennent de Québec, elles n’en connaissent pas moins quelques amis de Maxime, Jonathan, Jean-Benoît et les autres. «Le monde est petit – ou plutôt, les mondes sont petits!», rit Louise, qui a contribué à dévoiler ces coïncidences par ses fouilles facebookiennes approfondies. Alors les lesbiennes se mettent à potiner sur les gays et ne s’arrêtent plus. Après un moment, elles disent qu’elles doivent quitter, des amies les attendent au Royal Phoenix. Jonathan va les reconduire. Revenu à la table, il demande : «Et puis? Comment les trouvez-vous?» Maxime soupire profondément. «Épuisantes! Mais divertissantes.» «Au moins, ça vous montre que vous n’êtes pas les seuls à avoir des histoires compliquées», dit Louise. «Compliquées? Ah bon? J’avais jamais remarqué.» Tout le monde s’esclaffe. Jonathan trinque : «Aux lesbiennes, qui ont elles aussi leur juste part de complications, de drames, de peines… et de plaisirs aussi, j’ose l’espérer.»