Par ici ma sortie — Société

Question de choix

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boulé

Une matinée par semaine, je m’occupe de l’épicerie d’un gars poqué. Dans le minuscule appartement qu’il partage, je croise souvent d’autres gars et filles comme lui. Ils sont là en visite des fois quelques heures, d’autres fois quelques semaines. Il m’arrive de prendre un café avec eux. Cet hiver, une jeune femme, pas encore la trentaine vivait chez eux. Elle était enceinte et sur le point d’accoucher.?Elle m’apprit que c’était sa quatrième grossesse et comme pour les trois premières, l’enfant lui serait retiré à la naissance. Droguée et prostituée pour se payer ses doses, elle ne savait pas trop si ses parents avaient la garde ou non de ses enfants n’ayant plus que de rares contacts avec eux. Et, plus pour se convaincre que pour me convaincre, elle ajouta qu’elle espérait un jour se sortir de cette situation et reprendre ses enfants.

Une situation pas si exceptionnelle dans nos sociétés. Une situation qui a traversé l’histoire. Les statistiques le disent. Même au Canada, des enfants n’ont pas le minimum alimentaire recommandé par Santé Canada pour leur développement, et quand on se tourne vers l’adoption au Québec, la quasi-totalité des enfants ont été retirés à des pa-rents hétérosexuels. Des enfants qui ont été conçus, portés et mis au monde de la façon de la plus natu-relle du monde. Il n’y a aucun examen de passage pour s’assurer que des couples hétérosexuels sont en mesure psychologiquement et matériellement d’assurer une éducation minimale respectueuse des droits de l’enfant, qui s’assure que la mère ne sera pas quelques années plus tard seule à élever l’enfant et que le père ne sera pas aux abonnés absents. Personne ne remet en question ce droit et pour cause. L’eugénisme, qu’un contrôle semblable pourrait entraîner, serait le trait d’une société totalitaire, collectiviste et déshumanisante. Bien sur, l’enfant a le droit de connaître ses origines. Mais reve- nons à la jeune femme enceinte. Que penseront ses enfants quand il apprendront plus tard que leur mère se prostituait pour de la drogue, que toutes ses grossesses étaient des accidents de parcours et que le géniteur était surement un de ses nombreux clients ? Mais lequel ? 
 
Devenus adultes, certains d’entre eux voudront connaitre leur père biologique (bien que dans ce cas, le mot PÈRE ne soit pas approprié), d’autres au contraire préfèreront tourner la page et ne pas s’inquiéter de leurs origines. Et les deux attitudes sont respectables. Chacun doit accepter et digérer le mieux possible les épreuves de l’enfance aussi difficiles soient-elles. Et même pour ceux élevés par un papa et une maman toujours ensemble doivent parfois avoir recours à des professionnels pour régler des blessures d’enfance. On a toujours quelque chose à réparer.
 
Dans les «vraies affaires» des deux derniers mois, il y a celle de Joël Legendre. Le comédien animateur s’est retrouvé au cœur d’une polémique sur les mères porteuses et les dérives qu’une telle pratique pourrait amener dans l’exploitation du ventre des femmes et de la marchandisation des bébés. Quatre chroni-queuses bien connues, Denise Bombardier, Nathalie Petrowski, Lysiane Gagnon et Lise Ravary se sont laissé aller comme à leur habitude à crier au scandale, à nous annoncer la fin prochaine du monde. Avaient-elles tort ? Non, en fait, les questions d’éthique nous concernent tous et surtout quand elle touche aux droits des enfants. Nous sommes tous pour la vertu. 
 
Là où le bât blesse, c’est que le recours aux mères porteuses, l’achat d’ovules, les cliniques de fertilité existent au Québec ne sont pas nés avec Joël Legendre et l’arrivée de ses deux jumelles en juillet portées par une amie. On peut alors se surprendre que leur indignation et leur questionnent ne se fassent entendre que lorsqu’il s’agit d’un couple d’hommes qui a décidé d’utiliser les mêmes «techniques » que les couples hétéros infertiles. 
 
Là où le bât blesse, c’est lorsque l’on parle de la marchandisation de l’enfant à venir.  Mais qu’en est-il de l’enfant déjà là ? Considéré aujourd’hui comme une charge financière supplémentaire pour lui donner un environnement de qualité, un enfant coûte cher. Il y a des chiffres qui montrent combien coute l’éducation pour un enfant selon la longueur de sa scolarité, et combien il coûte à l’état. L’enfant n’est pas un bien monnayable, mais il a un coût. L’enfant souhaité, désiré, dont on doit se préoccuper comme la septième merveille du monde est une idée assez récente dans notre histoire et qui n’a pas cours dans beaucoup d’autres cultures. Tradition sociale et religieuse oblige. Nombre d’enfants sont encore considérés comme de futurs soutiens financiers par leur famille. La marchandisation de l’enfant ne se retrouve pas tant dans un ovule ou dans une éprouvette que dans des usines et des champs. J’espère que les chroniqueuses, quand elles magasinent une paire de chaussures ou un sac à main, s’assurent que les enfants, les femmes et les hommes les fabriquent dans des conditions décentes et des salaires décents. 
 
Là où le bât blesse, c’est que lorsque les chroniqueuses s’insurgent de l’exploitation du corps de la femme qu’elles réduisent à la sexualité et à la gestation. Combien de femmes encore à travers le monde et même ici doivent accepter des relations sexuelles avec leur mari parce que c’est la loi et accepter les grossesses. C’est leur rôle. L’exploitation du corps de la femme dépasse largement la sexualité et la grossesse. Combien de femmes travaillent encore dans des conditions mi-sérables pour des salaires avoisinant quelques dollars par mois. On pourrait ajouter aussi toutes ses fillettes qui sont vendues à leur futur mari. Qu’elles soient enceintes et mères déjà de plusieurs enfants, elles travaillent en usine, dans des champs et leur corps subit une autre forme d’exploitation. Celle-ci serait-elle acceptable ? Il n’y a pas si longtemps au Québec, les familles comptaient plus de dix enfants, voire jusqu’à quinze. Il fallait tout le poids de l’église, relayée par la pression sociale, pour qu’une femme puisse considérer que sa quatorzième grossesse était un cadeau (du ciel ?) et non pas un fardeau. 
 
Mais peut-être que toutes ses femmes n’ont pas le choix. Ce qui n’est pas le cas ici. Nos chroniqueuses ont été témoins et ont vécu l’arrivée de la pilule, la légalisation de l’avortement, et aujourd’hui les cliniques de fertilité pour se rendre compte qu’elles pouvaient faire partie de ces femmes qui ont le choix, qui se sont libérées du carcan religieux et moral, et qui parfois se sont battues pour avoir le choix. Et les Lysiane Gagnon, Lise Ravari, Nathalie Petrowski et Denise Bombardier ont eu le choix. Le choix même de programmer dans leur vie personnelle et professionnelle le meilleur moment pour elle et bien entendu pour l’enfant à venir de tomber enceinte, le choix même de se précipiter pour ne pas que l’âge ne les rattrape pour devenir mère. Nathalie Petrowski n’est-elle pas l’auteure de Maman Last Call (1995) et du film du même nom qu’elle a scénarisé dix ans plus tard. Denise Bombardier, la plus véhémente sur les manipulations biologiques, s’est-elle prononcée sur la façon dont sa grande amie Céline Dion, qu’elle a suivie pendant plus d’un an en tournée, sur le type de procréation que René Angélil et elle ont choisi. Des bébés congelés en attendant le meilleur moment pour les passer au four à  micro-ondes avant implant ? Denise Bombardier est restée muette face à une conception pas si « naturelle » que cela. Mais Céline Dion a eu ce choix. 
 
Et c’est bien sur la question du choix qu’il faut s’arrêter. On ne peut que regretter que des femmes pour des raisons économiques vendent leurs ovules ou encore louent leur ventre, et c’est là que la question éthique rentre en ligne de compte. Ont-elles véritablement le choix ? Peut-on aussi facilement les condamner pour avoir choisi la gestation par autrui (GPA) pour améliorer leur sort ? Où doit-on s’interroger sur les conditions économiques et sociales dans lesquelles de millions de femmes vivent sans avoir le choix et de ses millions d’enfants qui sont venus au monde par le procédé le plus naturel, mais qui n’ont été ni souhaités, ni désirés, ni respectés.
 
Toute la différence est là, dans l’histoire de Joël Legendre, de son conjoint et de l’amie mère-porteuse. Ils ont eu le choix. Aucun doute que la décision a été murement pesée et réfléchie par le couple et par l’amie. Que d’avoir des enfants pour un couple gai, et comme pour beaucoup de couples hétéros comme de couples lesbiens aujourd’hui, n’est plus un accident, un devoir social ou religieux, mais un projet construit. Le couple est prêt à s’engager. Et Joël Legendre l’a déjà prouvé avec l’adoption de son fils. Et leurs futures filles sont attendues, désirées, ce qui somme toute n’est pas un si mauvais départ dans la vie. 
 
Il semble que Lise, Lysiane, Denise et Nathalie l’ait oublié. Ce que c’est pour un enfant d’avoir été attendu et désiré. C’est ce que l’on souhaiterait pour chaque enfant à naitre sur cette terre.