fiction

Nostalgie, quand tu nous tiens!

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

«Bonjour, M. Lefebvre?» «Oui, c’est moi.» «Nicole Bernard, de chez Merkur. Êtes-vous toujours intéressé par un stage chez nous?» «Oui, bien sûr.» «Vous êtes pris pour l’été, donc. Nous vous communiquerons les détails par courriel très bientôt.» Un large sourire s’étire sur les lèvres de Jean-Benoît. Il a passé une entrevue la semaine précédente pour entrer dans cette firme de génie-conseil reconnue, et depuis ce temps il angoisse dans l’attente d’une réponse. Maintenant qu’elle lui est arrivée, il a envie de fêter. Il passe des appels, envoie des textos, crée un événement Facebook pour organiser une soirée chez lui le vendredi qui suit. 

L’événement public attire les curieux, qui lui demandent pourquoi ils n’ont pas été invités. Il plaide l’oubli et les ajoute à la liste. D’autres encore s’y greffent au fur et à mesure. Dans son excès d’enthousiasme, il ne réalise pas que cette liste commence à s’étirer de façon inquiétante. Il ne le comprend que le soir même, et alors il préfère en rire plutôt que d’en pleurer. L’appartement qu’il partage avec Louise est plein à craquer, mais il est heureux de voir tous ses amis réunis.
 
Il essaie de ne pas trop s’en faire pour le bruit. Tant que les autres locataires ne l’avertissent pas… Et puis, Maxime qui loge au-dessus est avec eux; c’en fait un de moins à déranger. Louise se sent dans son élément parmi tous ces jolis jeunes hommes, et elle ne se serait privée pour rien au monde du plaisir d’être présente. Jean-Benoît lui présente Charles et Martin, ce couple d’amis spéciaux dont elle a tant entendu parler. Ils s’entendent à merveille et passent une bonne partie de la soirée à discuter entre eux – probablement le rapprochement de l’âge et de l’expérience, se dit Jean-Benoît avec un sourire en jetant un coup d’œil dans leur direction.Tous les invités semblent apprécier le souper qu’il leur a cuisiné, et il s’en réjouit. La vaisselle s’empile sur les comptoirs, les verres sortent nombreux des armoires, l’alcool coule à flot. Il essaie d’être de toutes les discussions, sans grand succès : les gens sont répartis un peu partout, en petits groupes, et on parle de sujets divers, du sexe à la politique en passant par l’école et le travail. Il tente à quelques reprises de rassembler toutes les troupes au salon pour jouer au jeu du Loup-garou, qu’il avait proposé durant la semaine et qu’on semblait avoir assez communément accepté, mais là aussi, il frappe un mur. Bientôt il abandonne le projet et se met à jaser.
 
Le hasard le fait s’asseoir à côté de Dereck, un de ses amis de la Polytechnique. Sa bouteille de Jack Daniels est déjà bien avancée; le regard un peu vague, il parle beaucoup, pas toujours très distinctement, et les confidences grivoises semblent lui venir assez facilement. La vieille Louise, qui ne manque jamais d’exploiter une occasion de se divertir, lui pose des questions. «Donc là tu dis que tu fais plus…» «Ouin, j’suis vraiment plus top d’habitude, mais ça arrive des fois que je sois bottom, quand j’aime vraiment l’autre gars, je peux aimer ça qu’il me mette, genre.» «C’est fascinant! Et ça t’arrive quand même souvent, d’aimer ça?» «Pas tant, mais ça m’est arrivé récemment. J’avais un début de relation avec lui.» Et il pointe un autre étudiant de la Polytechnique, qui se trouve à distance d’écoute. Louise pouffe de rire. Jean-Benoît se dit que la situation sent le malaise à quinze milles à la ronde et intervient : «Dereck, je suis pas sûr que ce soit une bonne idée que tu en parles ici… C’est votre vie privée…» Louise lève les yeux au ciel et lui répond : «Vie privée, oui, mais aux deux! Les deux sont propriétaires de ce qu’ils ont fait ensemble, et ils peuvent en parler comme ils veulent!» «Mais Louise…» «Il a besoin de se confier. Va ailleurs si t’es pas content.» Ce que Jean-Benoît fait, en surveillant cet échange du coin de l’œil, prévoyant la proche explosion de cette bombe à retardement.
 
En bon hôte qu’il essaie d’être, Jean-Benoît se remet à voler de conversation en conversation. Il intervient quelques fois, mais il écoute surtout. Il laisse  tous les potins et les avis formulés le traverser et l’imprégner – il se sent le centre de ce petit monde, même en demeurant effacé. Dans un autre bout de l’appartement, un gars parle de son ex en se plaignant de ce qu’il est devenu, disant qu’il avait de si belles valeurs quand ils étaient en couple. Ailleurs un conflit se règle après qu’un invité ait texté à un de ses amis un commentaire qui venait d’être fait le concernant, et que la personne ayant fait le commentaire ait été recontactée à ce propos. Où qu’il aille, quiqu’il entende, il lui semble qu’une constante se dégage de cette soirée : partout on est nostalgique, on s’épuise à se rappeler, on déterre des histoires passées, mais apparemment pas aussi mortes qu’on aurait pu le croire. Jean-Benoît fronce les sourcils. La tendance lui semble risquée, et les choses peuvent d’autant plus dégénérer qu’il a fréquenté plusieurs de ses amis, et que plusieurs de ses amis se sont aussi fréquentés entre eux.
 
Il préférait encore le concours du début de la soirée, où on se demandait qui avait couché avec le plus d’invités. Au moins, ç’avait eu l’avantage d’être léger et drôle. Et pourtant, n’était-ce pas ce questionnement humoristique qui avait mené à cette triste suite? Avec l’aide de l’alcool, un souvenir évoqué à la blague peut facilement se transformer en un désagréable regret. Jean-Benoît essaie de les faire dévier de cette pente fatale, mais n’y parvient qu’à moitié. À une heure du matin, quand les gens commencent à partir, il se dit que la soirée restera dans les annales, pour le pire bien plus que pour le meilleur. Et lorsqu’il se retrouve seul, il ne songe plus qu’à une chose : tant de vaisselle et de ménage à faire, pour si peu de plaisir!