l’amour c’est la guerre!

Débandade

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Jean-Benoît s’appuie contre le cadre de la porte qui relie l’entrée au salon. «Bon bien, on se refait quelque chose bientôt, si tu veux», lui dit son invité, qui s’apprête à partir. «Oui, parfait, je te redonne des nouvelles.» L’autre sort avec un dernier sourire. Dès qu’il se retourne, Jean-Benoît devine que quelque chose ne va pas.

Louise, habituellement imperturbable quand elle lit, le regarde par-dessus la monture de ses lunettes, sourcil gauche haussé. « Quoi? » Elle toussote. « Rien, rien. » « Je connais ces yeux-là, tu penses à quelque chose. » « Je me disais juste que tu devais être vraiment désespéré pour te contenter de ça. » « Qu’est-ce que tu veux dire? » « Bin là… Vous êtes pas de la même caste, disons. » « Pas de la même caste? C’est l’hindoue en toi qui ressort? » Louise dépose son livre. «Viens t’asseoir ici, mon p’tit gars.» Jean-Benoît soupire mais lui obéit. «Dis ça comme tu veux… Tu mérites mieux que du monde comme ça. Tu l’as-tu entendu parler? Il est pas capable d’aligner dix mots, et toi, tu lis Baudelaire dans tes temps libres. Pas si beau que ça non plus. Y’a quelque chose de tellement pas assumé, de tellement incomplet.» «Je peux plus choisir mes baises d’un soir, maintenant? » « Bin sûr que tu les choisis, je commencerai pas à leur faire passer des entrevues d’embauche! Je le dis juste comme ça. Penses-y, chéri, et reviens-moi pour me dire si j’étais pas totalement dans le champ.»
 
Jean-Benoît retourne s’enfermer dans sa chambre et se remet à l’étude. Après dix minutes, il s’avoue à lui-même qu’il n’est pas très productif. Il se-coue la tête. C’est proprement ridicule. Cette idée de caste, de supériorité et d’infériorité, lui répugne profondément. Mais même s’il est certain d’avoir chassé ses doutes pour de bon, une partie de son esprit demeure aux aguets. Il a toujours fait confiance à Louise et s’est souvent laissé surprendre par la sagesse de son expérience. Ses réflexions et ses conseils, même s’ils semblent fous aux premiers abords, finissent toujours par démontrer leur profonde pertinence. Et donc ceux-ci le hantent malgré lui. Pour se prouver qu’elle a tort, il réinvite le même gars, un peu plus tard dans la semaine. Il se demande si c’est l’autre qui a changé, ou plutôt lui : quoiqu’il en soit il s’ennuie sévèrement, et ce qu’il trouvait drôle chez lui la première fois, maintenant il le trouve lourd. N’empêche, ils ont passé une bonne nuit, et Jean-Benoît se dit qu’il vaut la peine de remettre l’expérience. Mais quand il s’apprête à tenir son rôle avec ce plus jeune mignon, il s’en trouve incapable. Il ne bande pas. Il commence par trouver la chose comique et se moquer de lui-même. Puis, atteint dans sa virilité, il enrage et s’excuse plus qu’abondamment. Sa baise, qui n’en sera pas une, lui dit que ce n’est pas grave, qu’ils pourront se reprendre. Ils se contentent de dormir collés.
 
Le lendemain matin, il dit au revoir à son invité avec un rapide baiser. Même si l’autre semble l’apprécier et tenir à le revoir, Jean-Benoît, qui le déprécie doublement, pour son insipidité et parce que lui-même n’a pas été capable d’avoir une érection en sa présence, se dit qu’il est hors de question qu’il lui reparle. Quand il retourne au salon, Louise reste concentrée sur son livre. « Je sais que tu ne lis pas. » « Je ne voulais pas t’imposer une discussion. Pas si tôt. T’as sûrement pas encore eu le temps de réfléchir à ce que je t’ai dit… » « Mon corps y a réfléchi à ma place, on dirait bien. » Il se laisse tomber à côté d’elle sur le sofa. « Qu’est-ce que tu veux dire? » « Quelle malédiction tu m’as lancée, vieille sorcière? Qu’est-ce que tu m’as fait boire, qu’est-ce que tu es allée mettre dans mes bras, pour que je ne sois même plus capable de… » Il s’interrompt, réalisant qu’il n’a pas envie que la terre entière en soit informée. « Plus capable de? » « Jure-moi que tu n’en parleras à personne. » « Je serai muette comme une pie. Euh… une carpe. » « Je n’ai pas pu bander. Voilà. J’avais quand même envie de faire l’amour, enfin, je crois, mais mon pénis est resté là, tout petit, inutile, comme un animal mort, un débris de bois sur la plage. » 
 
Louise siffle d’admiration. « Tu es un véritable poète de la queue molle, dis donc! » « Arrête de niaiser. Je le dis avec beaucoup de légèreté, comme ça, mais c’est grave. Je pensais que le risque d’être un gars, c’était d’avoir des érections à tout moment. Je réalise qu’il y a plus triste encore : ne pas avoir d’érection quand on en voudrait. » Louise se pointe la tête. « Ça part de là, tsé. Enfin, y’a un âge où ça part d’à peu près partout, mais t’es pas assez vieux pour ça. Toi, ton problème s’explique juste comme ça. Quand y’a trop de sang dans la tête d’en haut, y’en reste plus pour la tête d’en bas.» Jean-Benoît sourit. «Toi aussi, ça te fait faire de belles métaphores. T’as peut-être raison pour la psychologie de l’érection, mais quand même. Ç’est peut-être juste le stress, ou une mauvaise journée, ou… » « Oui, tout ça. Ou tu commences à te dire que j’ai raison, que tu n’es pas assez difficile, que tu as tellement pris l’habitude de coucher avec tout le monde que maintenant, tu fais pire, tu couches avec n’importe qui. » « Espères-tu me transformer en un tranquille et plate amant exclusif? » « Non, j’aime bien que tu ramènes plein de gars. Mais tu pourrais en prendre qui sont un peu plus bandants, c’est tout. » Elle lui tire la langue, il lui renvoie un regard offusqué, et aussitôt tous les deux éclatent de rire.