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L’insulte et la gifle

Steve Foster
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steve Foster

En mai dernier, le Conseil exécutif de l'Union africaine (UA) approuvait la candidature du ministre ougandais des Affaires étrangères, Sam Kutesa, à la présidence de la 69e session de l'Assemblée générale de l'ONU pour 2014-2015. Cette candidature n’est en fait qu’une simple formalité, puisque c’est au tour du continent africain d’occuper la présidence de l’Assemblée. À moins d’un revirement spectaculaire, Sam Kutesa sera donc élu à la présidence par acclamation. Ce nom ne vous dit probablement rien, mais sachez qu’il est l’instigateur de la Loi antihomosexualité adoptée par le parlement ougandais en décembre 2013 et ratifiée par le Président Museveni, le 24 février dernier. Alors voulez-vous bien me dire comment un homme qui s’est employé à faire adopter une Loi antigaie peut se retrouver à un tel poste ? Comment un pays peut-il être éligible à présenter une candidature alors qu’il contrevient à la Charte universelle des droits de l’homme ? 

 
Cette présidence est d’autant plus incompréhensible que nombre de pays occidentaux avaient dénoncé la Loi ougandaise qui interdit toute promotion de l'homosexualité et rend obligatoire la dénonciation des homosexuels. Et tout cela, sans compter que des peines de prison à vie seront désormais appliquées pour les récidivistes d’actes homosexuels. À la suite de la signature de la Loi, certains pays, dont les Pays-Bas, la Norvège et le Danemark, ont décidé de couper leur aide humanitaire représentant plusieurs millions de dollars. Mais le Président n’a pas bronché. Au contraire, il a même déclaré que son pays n’avait pas besoin de cette aide et que les Ougandais pouvaient très bien s’en sortir sans eux. Imaginez, même le Président du Conseil pontifical Justice et Paix, le cardinal Peter Turkson, n’a pu l’influencer malgré l’appel lancé pour que les peines sévères prévues par la loi soient abrogées. Il avait même déclaré, en marge d’une conférence sur les droits de l’homme à Bratislava, que les homosexuels n’étaient pas des criminels, et ne devaient donc pas être punis par la loi. 
 
Le Haut-Commissariat de l'ONU pour les droits de l'Homme n’a pu, lui non plus, persuader Museveni de ne pas signer le texte même si l’instance avait témoigné de sa grande préoccupation à l’égard de la nouvelle législation. La porte-parole du Haut-Commissariat, Ravina Shamdasani, avait déclaré dans un communiqué que « si elle est signée par le Président, cette nouvelle loi renforcerait la stigmatisation et les préjugés et 
institutionnaliserait la discrimination ». L’instance avait rappelé alors que les membres de la communauté lesbienne, gaie, bisexuelle et transgenre (LGBT) en Ouganda étaient une minorité vulnérable et marginalisée qui était déjà exposée à la discrimination et à la violence. Elle estimait aussi que la Loi serait préjudiciable non seulement pour les personnes LGBT, mais également pour le travail des défenseurs des droits de l'Homme et les efforts déployés pour lutter contre le virus du sida dans le pays. Le Haut-Commissariat avait ajouté que cette Loi était une violation des droits à la liberté, à la vie privée et à la non-discrimination inscrits dans la Constitution de l'Ouganda, de la Déclaration universelle des droits de l'Homme et du pacte international sur les droits civils et politiques que le pays a ratifié. Pour la porte-parole, « le Gouvernement a une obligation légale de prévenir la discrimination et ne peut pas retirer des droits fondamentaux à certains individus parce que la majorité les désapprouve ».
 
Donc, si les pays, si le Vatican et même si le Haut-Commissariat des Nations-Unis ne parviennent pas à faire reculer un dirigeant de pays contrevenant aux droits humains, qui peut le faire ? D’aucuns diront que le fait d’accéder à la présidence de l’Assemblée générale de l’ONU n’accorde pas de pouvoir à celui qui l’occupe, et c’est vrai. Sam Kutesa n’aura pas de pouvoir dans le sens traditionnel du terme. Mais il faudrait être naïf pour ne pas croire que la présidence d’une telle instance n’a pas force de symbole. Et, comme nous le savons tous, le symbole est souvent bien plus puissant, car il transporte avec lui un message. Nous n’avons qu’à penser à Nelson Mandela qui a réussi à soulever tout un peuple même en étant privé de pouvoir. Et la force de symbole ici est d’autant plus troublante que l’Assemblée générale est le principal organe délibérant, directeur et représentatif de l’ONU. Ce lieu offre un forum multilatéral de discussion unique sur tout l’éventail des questions internationales. Elle a le pouvoir de faire des recommandations aux États sur des questions internationales relevant de sa compétence. Elle est aussi à l’origine d’initiatives et de politiques économiques, humanitaires, sociales et légales qui ont eu des retombées sur les vies de millions de personnes dans le monde entier.
 
Cette présidence est une insulte envers la Déclaration universelle des droits de l’homme et des valeurs et des principes défendus par les Nations-Unis. Mais surtout, elle est une gifle monumentale pour les milliers de militants et militantes qui se battent au péril de leurs vies, car ces hommes et ces femmes n’ont pas les moyens dont disposent les puissants de ce monde pour faire valoir leurs droits et entendre leurs voix. 
 
Malheureusement, dans la composition actuelle de l'Assemblée générale de l'ONU, une majorité de membres (dont les pays africains et arabo-musulmans) sont opposés aux droits LGBT. Et que dire du Conseil des droits de l'homme, à Genève, où nombre de pays membres ne sont pas des exemples en matière de droits humains ou LGBT.  Alors il serait fort étonnant que L’Assemblée n’entérine pas cette nomination, car M. Sam Kutesa représente assez bien la majorité.
 
Mais le pire, c’est qu’en ne modifiant pas les règles de nomination, les Nations-Unies et les pays membres lancent un bien mauvais message au peuple, à savoir que l’on peut apposer sa signature sur des accords internationaux encadrant les droits humains, politiques ou culturels et qu’en même temps, si vous ne respectez pas celle-ci, vous n’encourrez aucune conséquence. Cette situation ne fait que conforter les Vladimir Poutine, Sam Kutesa et autres Goodluck Jonathan de ce monde qui en profitent pour passer des lois inhumaines. Sans 
 
Au final, l’économie, la politique et la diplomatie et les Nations-Unis ont de moins en moins à voir avec les droits humains, ni la vie d’ailleurs… Il est là tout le symbole!