Par ici ma sortie — Société

Le retour moraliste

Denis-Daniel Boullé
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Denis-Daniel Boullé
Photo prise par © Denis-Daniel Boullé

En rédigeant les textes de l’exposition Fugues se souvient, nous nous sommes posés la question tout au long de la rédaction : comment atteindre la quadrature du cercle? Entendre comment parler des minorités sexuelles au cours des trente dernières, de leur histoire, de leur évolution, des changements remarquables, académiques sans tomber dans une compilation d’anecdotes tirant vers les bas. Une question que l’on ne cesse de se poser quand on écrit.

Il faut atteindre tout le monde, et que le lecteur moyen (ou la lectrice moyenne) se sente concerné. Bien évidemment, le lecteur moyen n’existant pas, chacun y va de sa propre projection et donc de sa définition de ce fameux lecteur virtuel. 

Donc, nous posions cette question en préparant les textes informatifs de l’exposition pour tenter de rendre compte de la diversité mais aussi de la complexité des communautés LGBT sans pour autant noyer le lecteur moyen sous une mine d’informations pouvant le perdre. Nous ne pensions pas qu’une des critiques de l’exposition naitrait de la petite salle interdite aux mineurs consacrée à la sexualité. Sophie Durocher, chroniqueuse bien connue du Journal de Montréal, rendait compte dans son papier du 16 juillet dernier de sa visite à l’Écomusée du Fiermonde. Elle regrettait, entre autres, qu’un seul panneau ne soit consacré qu’à l’homoparentalité et toute une salle aux pratiques sexuelles, qu’elle qualifie de hard et sadomaso. Elle était accompagnée d’un couple d’amies lesbiennes, mères d’une enfant adoptée (précaution d’une part pour ne pas qu’on la soupçonne d’homophobie, précaution redoublée par le fait que les deux amies étaient d’accord avec elles. Elle avançait que les images pornos contenues dans cette salle renforçaient les clichés sur le fait que les gais ne pensent qu’au sexe. Il est bien connu que les hétéros n’y pensent jamais. Non plutôt qu’ils y pen-sent mais qu’ils ne l’expriment pas. Visiblement, la chroniqueuse aurait souhaité que l’on insiste plus sur le fait qu’un certain nombre de gais et de lesbiennes souhaitent fonder une famille, avoir des enfants, brefs qu’ils étaient comme tout le monde… ou comme elle et ses amies. Sophie Durocher partage-rait surement l’avis de certains gais qui se sont excités sur les réseaux sociaux pour dénoncer la publicité exposée sur les grilles de sécurité dans le Village, et qui disait «Avec près de 60 terrasses, trouvez l’amour de votre vie et recommencez le lendemain». 
 
La ville de Montréal, auteure de cette campagne a retiré les publicités suite aux nombreuses pressions. En fait, on reprochait par ce slogan de renforcer le cliché que les gais étaient volages, ne pouvait avoir de relations stables et que cela donnait une mauvaise image de la communauté gaie. 
 
Dans les deux cas, il s’agissait d’une mauvaise image. Mais aux yeux de qui ? En quoi le sexe et la multiplication de partenaires est-il condamnable. D’ailleurs Sophie Durocher dans la conclusion de sa chronique pose bien le doigt sur cette question quand elle déplore qu’il n’y a pas si longtemps «… des hommes étaient arrêtés pour avoir enfreint la ‘moralité publique». Entendre parce qu’ils avaient baisé ensemble. Entendre que c’était bien l’expression de la sexualité qui était condamnée. Tout comme c’est au nom de la moralité publique actuelle que la chroni-queuse déplore l’existence de la petite salle de l’expo consacrée à la sexualité et aux lieux de rencontres, valorisant en opposition une image plus proprette avec des couples de même sexe et de leurs enfants.
 
Faut-il voir dans l’accession d’une égalité juridique et d’une plus grande intégration sociale un retour d’un discours moralisateur opposant une belle et bonne homosexualité à une mauvaise et sale homosexualité. Faut-il voir dans cette d’intégration une recherche de respectabilité et de gommer tout ce qui encore dans nos sociétés peut choquer dont le sexe. Ce sexe et ses pratiques entre personnes de même sexe sur laquelle se sont fondés les discours religieux, juridiques pour les condamner, sur lequel se fondent encore la haine de tous les fondamentalistes. En fait sous couvert de couples, de mariages et de familles, retourner les gais dans le placard. Le même discours qui perdure sur que ce n’est pas tant que deux hommes ou deux femmes baisent ensemble qui est dérangeant, c’est qu’ils le disent, ou le manifestent comme en se tenant par la main ou démontrant par des gestes des marques de tendresse.
 
En quoi le sexe qui fait partie de la culture gaie serait-il porteur d’une mauvaise image. D’où vient ce discours familialiste et hétérosexiste comme quoi seul le couple – aujourd’hui avec enfants – serait le modèle auquel il faudrait correspondre, l’ultime conquête pour être reconnu, accepté, intégré ? Doit-on au nom des clichés véhiculés par des hétéros et des gais renoncer à ce qui fait partie de notre vie, de notre style de vie. Et d’ailleurs partagé par de nombreux hétéros (clubs échangistes, couples ouverts) et sur qui on ne reproche jamais de donner une mauvaise image de l’hétérosexualité ?
 
Il est aussi étonnant que Sophie Desrochers focalise sur la petite salle consacrée au sexe, qui constitue à peine que 15% de l’exposition. Une exposition qui retrace l’histoire des droits, des descentes de police, du sida, de la culture, de l’argent rose, dans sa diversité et dans sa complexité. La sexualité en fait partie et il était normal que nous en parlions. Que cela choque ou ne plaise pas, nous pouvons le comprendre. Mais que l’on réduise cette exposition à cette thématique, c’est choquant et malhonnête.  
 
Qu’on ne se méprenne pas. Je respecte et défendrai s’il le fallait le choix de ceux et celles qui veulent fonder une famille, vivre une relation de couple avec exclusivité sexuelle, qui ne souhaitent pas que leur style et leurs choix de vie dérogent aux normes sociales. Mais je respecte et défendrai tout autant ceux et celles qui souhaitent vivre différemment, qui considèrent que la sexualité n’est pas un sujet tabou, clandestin, destinée au placard. Mais surtout, je continuerai à pourfendre tous les tartuffes qui viendront donner des conseils aux autres sur la façon d’être, sur ce qu’il faut dire ou ne pas dire, montrer ou ne pas montrer, qui du haut de leur titre de chroniqueuse se pose en mère-pudeur.