Les Mignons...

Peines d’amour ludiques

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay
Photo prise par © Frédéric Tremblay par Robert Laliberté

On cogne à la porte. Louise avance ses mots croisés et Jean-Benoît étudie pour son examen d’électricité. Depuis qu’il a décidé de mettre la pédale douce sur ses aventures amoureuses et sexuelles, après que sa colocataire lui ait fait réalisé qu’il n’en tirait pas tant qu’il le croyait, il passe beaucoup plus de temps à l’appartement, surtout seul – ou plutôt avec elle. Même s’il est plutôt silencieux, voire misanthrope quand il étudie, Louise ne dit pas non à un peu plus de compagnie. Tous les deux relèvent la tête en même temps. 

Louise, de la main, lui fait le signe de se lever. Jean-Benoît fronce les sourcils. «Bon, je vais y aller moi-même! Parce que c’est gai, ça s’imagine que ça a pas besoin d’être galant avec les vieilles femmes!» Elle revient au salon suivie de Maxime, leur ami et voisin du dessus. Il a une mine décomposée. Jean-Benoît s’inquiète. « Tout va bien, Max? » Maxime s’écroule sur leur sofa et se roule en boule. « Non, rien ne va plus! Jonathan vient de me laisser. » « Mais enfin, c’était sérieux, ça faisait presque un an! Qu’est-ce qui s’est passé? Qu’est-ce qu’il t’a dit?» Maxime renifle. «Que ce n’était plus comme avant, que les choses avaient changé, ce genre de conneries-là.»
 
Louise et Jean-Benoît s’assoient de chaque côté et le réconfortent chacun à sa façon. Louise l’étreint puissamment et essuie ses larmes avec l’ourlet de sa robe, alors que Jean-Benoît lui prend la main et lui pose d’innombrables questions pour essayer de comprendre. Il semble que la personnalité fantasque et imprévisible de Jonathan, étudiant en théâtre, soit finalement ressortie, et qu’il n’y ait pas de véritable raison à cette rupture, sinon l’ennui de l’habitude, le désir de connaître autre chose. «Vous avez pas pensé à ouvrir votre couple?», demande Louise. Jean-Benoît lui fait les yeux ronds. «Bah quoi! J’ai entendu dire que c’était populaire.» «On n’était pas tellement pour ça. Tant qu’à faire, c’était mieux de rompre.» «Le sexe allait toujours bien?» «À merveille, oui. On le faisait moins souvent qu’au départ, c’est sûr, mais…» «Passer de dix fois par jour à une fois par jour, c’est pas si catastrophique», ironise Jean-Benoît. «Plus deux fois par jour, mettons», rectifie Maxime avec un sourire. «Tu vois, tu reprends déjà du poil de la bête! s’enthousiasme Louise. Vaut mieux en rire qu’en pleurer, et je suis sûr que tu vas recommencer à cruiser dans deux ou trois jours.» «Pas certain de ça, mais bon. Le pire, c’est que je l’avais senti venir. Moi aussi, je commençais à y penser. Je suis sûr que si c’était moi qui avais rompu, qui le lui avais annoncé, je serais pas aussi triste qu’en ce moment...»
 
Aussitôt lancée, la phrase semble faire son chemin dans son esprit. Jean-Benoît et Louise l’approuvent, ils disent qu’évidemment, la surprise ajoute à la peine d’amour, et que c’est toujours plus dur pour la personne qui est laissée, etc. Puis ils passent à autre chose pour lui changer les idées. Mais les idées de Maxime restent fixées sur ce qu’il a dit lui-même, sans vraiment le penser. Maintenant qu’il y réfléchit… Il finit par se ressaisir, les remercie de leur accueil et les quitte. Une semaine plus tard, il leur revient avec un immense sourire sur tout le visage. «Voilà, on t’avait dit qu’il fallait juste laisser le temps passer », lui dit Louise. « Oh, le temps n’a rien à voir là-dedans. Disons que je me suis donné un petit coup de pouce pour m’aider à m’en sortir. » Jean-Benoît lui adressa un regard en point d’interrogation. « C’est-à-dire?» «J’ai mis en pratique ma théorie sur le contrôle de la relation amoureuse. C’est comme une déclaration de guerre : celui qui la fait a l’avantage d’être préparé et de porter le premier coup. Donc il fallait que je fasse la paix pour mieux commencer une autre guerre.» «Vous êtes redevenus amis?» «Mieux : nous sommes redevenus amants. J’ai tout fait pour le convaincre de revenir avec moi. Il semblait hésiter… Un soir je l’ai croisé dans un bar, je l’ai ramené chez moi, on a couché ensemble. Il m’a dit qu’il s’était ennuyé. On a continué à se voir quelques jours comme si rien ne s’était passé. Et là, je l’ai laissé. Ah! je me sens tellement mieux!»
 
«C’est… immonde!», lance Jean-Benoît. «Mais non, c’est brillant! répond Louise. L’art de l’amour, c’est toujours aussi un art de la guerre, t’as bin raison! Vous avez chacun eu votre échec et chacun eu votre victoire, vous êtes quittes maintenant. » «Pas tout à fait. Je m’en tire bien mieux que lui, et je ne tomberai plus jamais dans le piège de retourner avec lui. » Jean-Benoît lui tire la langue. «C’est ce qu’ils disent. Rira bien qui rira le dernier.» «Ou plutôt, rira bien qui aimera le dernier!» Jean-Benoît se dit qu’il doit reprendre les choses en mains. Il ne tient pas à ce que cette séparation crée un froid dans leur groupe, et d’ailleurs Maxime et Jonathan vont trop bien ensemble pour ne pas poursuivre leur relation. Il contacte Jonathan et l’invite à souper. Jonathan lui dit qu’il ne pardonne pas à Maxime sa ruse puérile pour avoir le dernier mot. Jean-Benoît le rassure : « C’est un enfant, oui, mais il t’aime encore.» Le soir même il texte à Maxime de descendre le voir. Il a bien entendu ramené Jonathan chez lui. Il les laisse ensemble en disant : «Arrêtez de jouer au chat et à la souris, et passez aux choses sérieuses. Il t’aime, tu l’aimes, vous revenez ensemble, et tout est bien qui finit bien.»