La honte de la fierté

Frédéric Tremblay
Commentaires
Frederic Tremblay

Une ambiance fébrile règne dans l’appartement de Louise et de Jean-Benoît. Il se trouve plus de gens au salon qu’il n’en a contenu depuis longtemps : Jean-Benoît lui-même, Maxime, Jonathan, Olivier, Sébastien, Valentin, et les fréquentations de ces trois derniers. Il ne manque plus que Louise. 

Son colocataire l’appelle : « Hey, ma vieille folle préférée, tu t’en viens? » Elle jaillit de sa chambre comme une fusée, avec son chapeau aussi vaste qu’un parasol, sa robe arc-en-ciel et un sourire encore plus large et rayonnant que tout le reste du costume. « Quand je parlais de folie… » « Hey, c’est la journée de l’acceptation universelle de la différence, pas de commentaire désobligeant, s’te plaît! C’est ma première fierté, je fais ça en grand! » « Ta première? demande Maxime. Mais tu habites à Montréal depuis bientôt deux ans… » « Je sais, mais imaginez-vous donc que ma famille a choisi ce jour-là l’an dernier pour sortir de nulle part et me dire qu’elle tenait tellemeeeeeent à me revoir! Après tout ce temps, bin voyons donc! Ça fait que j’ai raté ça. Mais je me rattrape aujourd’hui!» « On dirait qu’on s’en va à la plage avec notre grand-mère qu’on sort une fois par année… » « Ça ressemble à ça, sauf que ça va être une plage de nudistes, et que votre grand-mère, vous la sortez une fois à tous les deux ans! Allez, on y va! »
 
Sur Plessis, qu’ils descendent vers René-Lévesque, comme dans toutes les rues adjacentes, l’atmosphère est à la fête. L’été en général a été léger et joyeux dans le Village et ses environs. Mais ce jour-ci en particulier, c’est la consécration, le sommet du spectacle homosexuel. Il y en a pour tous les goûts et de toutes les couleurs, et les mignons, même ceux qui sont en couple, même ceux qui le seront bientôt, ne manquent pas de tourner la tête d’un côté et de l’autre. Ils marchent vers l’ouest jusqu’à se trouver une place confortable et pas trop achalandée, c’est-à-dire dans les environs du Complexe Desjardins. Ils voient passer beaucoup de gens qu’ils connaissent, ils courent un peu partout pour serrer des mains et faire des bises, ils en ignorent aussi quelques-uns, des ennemis déclarés ou des anciennes dates qu’ils préfèrent oublier. À un moment se joint à leur groupe un jeune chroniqueur du magazine Fugues, avec qui certains ont couché, que d’autres ont fréquenté, mais avec qui ils sont tous restés en bons termes. Louise est une grande fan de ce qu’il écrit, et donc elle le harponne pour lui parler à ce propos.
 
De ces flots de gens qui vont et viennent, sans trop savoir où, un homme s’extirpe pour se rapprocher d’eux. Tous les mignons devinent à peu près, à son allure étrange, qu’il ne manquera pas de créer un malaise, mais ni Louise ni son idole ne le remarquent. Il attire leur attention d’un sonore : « Hey, toi là! » Le journa-liste, par curiosité bien plus que parce qu’il se reconnaît à l’appel , se tourne vers lui. «Oui, toi, là, le chroniqueur.» «Oui?» « Je te lis depuis un bout, pis c’est pas mauvais ce que t’écris… Mais me semble que c’est trop gay. » « Merci de me faire remarquer que je suis gay, Monsieur, je ne m’en étais pas encore rendu compte. » Louise et les mignons pouffent de rire. L’homme ne semble pas comprendre l’humour. « En tout cas, j’vais t’en reparler, j’vais te réécrire là-dessus. J’en ai assez des tapettes, moi! »  Et avec un signe de tête qui ne veut rien signifier de précis, il se mêle à la foule. Le chroni-queur se retourne vers ses amis avec un sourire en coin. « Est-ce que je suis le seul à ne pas avoir compris ce qui vient de se passer? » « Tout un numéro, celui-là! intervient Valentin. Vous avez des détraqués à Montréal, dites donc! Nous, en France, on les remet à leur place mieux que ça! » «C’est quand même très parti-culier de lire le magazine où j’écris, de marcher le jour de la Fierté, et de tenir à venir me voir pour me dire qu’il en a assez des tapettes. Mon vieux, t’avais juste à te cloîtrer chez toi aujourd’hui! »
 
« On imagine mal à quel point l’homophobie portée par les homosexuels est à la mode, sauf quand on entend des choses du genre, répond Jonathan. Comme si chacun savait la bonne façon de vivre son homosexualité, et que toutes les autres étaient trop ci, ou pas assez ça. Tous ceux qui plaident pour dire que la parade ne sert plus à rien, que c’est une mascarade débilitante, ne se rendent justement pas compte qu’ils sont ceux qui lui donnent encore plus d’importance. Pour un jour de fierté par année, combien de jours de honte? » « Mais enfin, intervient Maxime, tu ne trouves pas que parler de fierté est un peu fort? C’est pas comme si ça nous rendait meilleurs d’être gays… On demande à être considérés comme les autres, pas distints… » « Si les hétéros ne sont pas fiers d’être hétéros, c’est tant pis pour eux! J’en organiserai, moi, une marche de la Fierté hétérosexuelle, s’il le faut pour que le message passe mieux! Il ne s’agit pas de demander un statut spécial ou un traitement de faveur, mais de dire que chacun devrait être fier de ce qu’il est, et de donner l’exemple en montrant notre fierté à grand renfort de tambours et de trompettes. » Le chroniqueur, qui a lancé la conversation puis s’en est tenu à l’écart, applaudit bruyamment. «Brillant, sublime! C’est bien loin du petit discours de victimisation qu’on entend habituellement. De quoi en remontrer à tous ceux qui ont honte du défilé.» Jonathan s’incline. «Gentleman argumentateur, pour vous servir! Fugues chercherait pas de nouveaux chroni-queurs? » « J’en parlerai au rédacteur en chef. D’ici là… que la fierté soit! »