Par ici ma sortie — Société

Homophobie et réseaux sociaux

Denis-Daniel Boullé
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DDB

Les réseaux sociaux deviennent des chambres d’échos incroyables dans la circulation de l’information. Tout événement est relayé à la vitesse de la lumière et la mayonnaise prend rapidement. Sauf qu’à la même vitesse que les poils des jambes s’excitent et les doigts sur les touches de tous les iPad, l’événement peut retomber dans l’oubli. 


On l’a vu avec l’incident qui s’est produit au bar Saint-Sulpice. Homophobie réelle ou implicite ? L’étudiant, qui a dénoncé l’attitude du portier du Saint-Sulpice qui l’expulsait du bar, y voyait quelque chose qui aurait pu être interprétée comme une marque d’homophobie du portier. Il n’en fallait pas plus pour que les réseaux so-ciaux s’enflamment, que les grands médias portent l’affaire sur la place publi- que, que le propriétaire du bar soit convié à s’expliquer. Effet boule de neige au point où le Carré rose prévoyait un kiss in  devant le bar un vendredi soir.  Mais la confusion s’installant entre les déclarations du patron niant qu’il y ait pu avoir un comportement homophobe de son personnel tout en présentant des excuses à l’étudiant, tout cela ressemblait à une tempête dans un verre d’eau qui aurait pu se calmer sans toute cette attention mé-diatique. Le propriétaire et l’étudiant doivent se rencontrer avec des représentants de la Fédération des associations étudiantes du campus de l’Université de Montréal (FAÉCUM).  Gageons que la rencontre se fera loin de toute attention médiatique. Comme me le soulignait très justement Gabriel Dion, l’étudiant en question, les réseaux sociaux sont encore très jeunes et nous devons encore apprendre à nous en servir de façon plus adéquate. Il a été le premier étonné de l’ampleur médiatique suscitée par cet événement.
 
Xavier Dolan et ses déclarations 
Réseaux sociaux encore. Xavier Dolan s’est laissé aller à des dé-clarations peu élogieuses sur la Queer Palm qui lui a été décernée pour son film Laurence Anyways. Un prix qui le dégoutait, un prix ghettoïsant et ostracisant selon lui. Bien évidemment, comme le commun des mortels (pas si commun selon mon entourage, mais tout aussi mortel) j’ai tressailli à la lecture de ses propos, qui rappelaient mot pour mot ceux utilisés par le plus souvent des homophobes pour remettre en question la nécessité des festivals de films LGBT. Erreur de lecture de ma part, car comme le cinéaste le précisait dans une entrevue avec Luc Boulanger et publiée dans La Presse, la Queer Palm n’est pas un festival, mais un jury qui à travers les films présentés dans le cadre de la sélection officielle à Canne récompense une production dont la thématique est LGBT. Nuance. Donc Xavier Dolan est pour les festivals LGBT, mais pas pour une distinction LGBT remise dans le cadre d’un festival international généraliste comme Cannes, Venise ou Berlin. Cela n’explique pas pour autant – ou ne justifie pas – des propos aussi durs contre cette forme de reconnaissance ou d’encouragement à une plus grande visibilité des réalités LGBT.
 
Curieusement, excepté Steve Foster, directeur général du Conseil québécois LGBT, peu de gardiens de nos libertés sont montés au créneau pour dénoncer les propos du cinéaste. Sur les réseaux sociaux, les rares commentaires suintaient d’indulgence pour le cinéaste. Sa jeunesse et sa fougue expliqueraient et excuse-raient ses déclarations à l’emporte-pièce. Cependant le cinéaste n’est plus si jeune que cela, et puis même ce serait faire injure à son intelligence et à son talent de considérer qu’il ait parlé à travers son chapeau en raison de son âge. Xavier Dolan nous a présenté cinq films tous marqués par la qualité presque impeccable de la réalisation qui témoigne de la hauteur de réflexion et de la maturité de l’enfant chéri du cinéma québécois.Mais, entre l’affaire du Saint-Sulpice, où, très vite, on est monté aux barricades pour faire affronter les homophobes, et les déclarations de Xavier Dolan, il y a eu deux poids, deux mesures. Colère pour la première situation, indulgence pour la seconde.
 
J’aime beaucoup les films de Xavier Dolan. Les thématiques de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre y sont toujours présentes. Même s’il se défend de faire un cinéma gai (ou LGBT), ses cinq productions font la part belle à ces questions, J’ai tué ma mère, Laurence Anyways et Tom à la ferme, entre autres. Des films encensés par la critique et par le grand public. Peu de chance que le réalisateur de J’ai tué ma mère voit son travail ghettoïsé ou ostracisé par la remise d’un prix dont il conteste la pertinence. Plutôt que la peur d’être réduit à son orientation sexuelle, Xavier Dolan regarde cela comme une force, une richesse supplémentaire. Celle de faire un cinéma qui parle d’homosexualité et du genre et qui touche tout le monde. Il ose là où d’autres ont eu peur d’oser. Et cette composante essentielle à son œuvre ne peut être minimisée alors qu’elle est 
constitutive de sa création.
 
Des intentions, mais…
Rencontre avec la ministre de la Justice début septembre. L’ouverture est là, et Stéphanie Vallée veut vraiment se fami-liariser avec les dossiers avant de statuer. Je tiens à le rappeler. Mais pouvons-nous nommer cinq pays au monde, où l’on puisse aussi facilement s’asseoir avec un responsable du gouvernement et discuter des dossiers des minorités sexuelles comme d’autres dossiers? Ceci étant dit, les intentions du gouvernement Couillard de maintenir la politique de lutte contre l’homophobie devraient se transformer en réalisations. Et même si la ministre de la Justice se veut rassurante, nous sommes dans une période d’austérité et d’attente. Il faut attendre aujourd’hui les décisions de la Commission de la révision des programmes pour connaître exactement les sommes qui seront allouées à cette politique et quels organismes les recevront. Certes, on peut souscrire aux propos de Stéphanie Vallée quand elle assure qu’on peut peut-être faire mieux avec moins. Mais quand on n’a même pas le moins, mieux n’est qu’une vue de l’esprit.