L’amour c’est la guerre!

Du sperme, de la sueur et des larmes

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Louise essaie bien de se concentrer sur la lecture, mais le cœur n’y est pas. Elle est presque aussi inquiète qu’une mère qui vient de recevoir des mauvaises nouvelles d’un de ses enfants – à la différence qu’elle reçoit les nouvelles au compte-gouttes, et qu’elle ne sait pas où aller pour en recueillir d’autres. Elle sait que quelque chose est arrivé à Valentin, ce résident en médecine venu de France dont elle s’est entichée. Elle a appelé ses jeunes amis pour les inviter à lui tenir compa-gnie et lui apprendre ce qu’ils savent.  

Ils entrent les uns après les autres : d’abord Maxime et Jonathan, qui arrivent de l’appartement du Plateau de ce dernier; puis Jean-Benoît, de retour d’on ne sait où; et enfin Olivier et Sébastien à quelques minutes d’intervalle. Ils prennent leurs aises dans le salon, mais leur tension reste palpable. Aucun d’eux n’en sait vraiment plus que Louise. Valentin leur a tous texté le même message pour leur dire qu’il est à l’hôpital depuis cette nuit, avec quelques côtes cassées et le visage amoché. Il n’a pas donné plus de détails. Ils en sont réduits aux suppositions et tournent vite en rond.
 
Plongés dans leurs réflexions, ils en ont oublié le monde extérieur, et ils sursau-tent tous quand on frappe quelques coups à la porte. Jean-Benoît se lève et va répondre. Il revient au salon avec un grand brun aux yeux cernés et à la mine sérieuse. Il n’a apparemment eu besoin que d’une phrase pour se présenter, et tous devinent à peu près ce qu’elle devait être. Il la répète devant eux : « Je m’appelle Dominic. Je suis un ami de votre ami Valentin. Un nouvel ami, disons. Je l’ai accompagné à l’hôpital cette nuit. » « Qu’est-ce qui lui est arrivé? » s’exclame aussitôt Louise, comme pour lui indiquer de ne pas passer par quatre chemins. « Il a été tabassé à la sortie des clubs. Assez violemment. Je suis arrivé juste à temps pour lui éviter le pire… » 
 
Alors il leur raconte les événements. Il en tient la première moitié de Valentin, qui était seul avec ses agresseurs à ce moment, et l’autre moitié de son propre témoignage, plus fiable encore étant donné que Valentin avait commencé à perdre conscience. Valentin avait l’esprit encore embrumé par l’alcool et par la fête et il s’était éloigné seul sur Alexandre-DeSève en direction de René-Lévesque. Il avait été abordé par des inconnus qui lui avaient demandé d’où il venait. « Du Sky », avait-il répondu. « Et c’était bien? » Croyant qu’on lui parlait pour être sympathique, il s’était lancé dans le récit de sa soirée de beuverie et de séduction. Le premier coup l’avait envoyé voler contre le trottoir. Il n’avait pas même eu le temps de lever les bras pour se défendre qu’une pluie de poings et de pieds s’était abattue sur lui. On lui criait qu’il ne méritait pas de vivre, qu’il allait brûler en enfer, qu’il fallait purger le monde des gens comme lui. Il se remémorait avoir entendu le nom d’Allah prononcé deux ou trois fois. Enfin Dominic était arrivé et avait crié assez fort pour inquiéter les agresseurs. Il avait appelé les services d’urgence, et les policiers et ambulanciers étaient rapidement arrivés sur les lieux.« On ne craint pas pour sa vie. Les fractures n’ont atteint aucun organe. Il lui faudra un bout de temps pour s’en remettre, mais il ne gardera aucune séquelle. » «Est-ce qu’on a retrouvé les salauds qui lui ont fait ça?» demande Jonathan. 
 
«Aucune trace d’eux. Et c’est, entre autres, pour ça que je viens vous voir. Valentin ne pense même pas porter plainte. Il ne veut pas que la nouvelle se répande. Il dit que ça l’étiquetterait trop, que ça pourrait nuire à sa carrière de médecin. » « Il est fou! s’emporte Louise. On ne peut pas laisser passer ça. Surtout qu’ils l’ont clairement attaqué juste parce qu’il est gay! Et Allah, là-dedans? Me semble que le nom me rappelle quelque chose… » Dominic la regarde en fronçant les sourcils, mais retient son commentaire. « C’est le nom que les musulmans donnent à leur Dieu. Ce qui prouve que c’est un crime religieux. Valentin ne les connaissait sûrement pas. Ils avaient dû se poster dans le Village et ils ont cueilli le premier gars un peu imbibé qui leur est tombé sous la main. C’est assez inquiétant. J’avais entendu parler de ce genre d’histoires en Europe, mais ici… » « Qu’est-ce que tu penses qu’on devrait faire? » interroge Jean-Benoît. « Parlez-lui. Convainquez-le de dénoncer le geste et de s’impliquer pour éviter que ça se reproduise. » « Et toi, ça ira? intervient Louise. Tu as l’air pâle. Ça a dû être difficile pour toi aussi. Tu peux rester avec nous, si tu veux. » « Non merci. J’ai encore des détails à régler. Que Valentin parle ou non, moi, j’agirai. »
 
Dominic n’attend pas pour tenir sa promesse. Le soir même, en ouvrant la télévision pour écouter le bulletin de nouvelles, Louise reste bouche bée : il est sur son écran, interviewé par les journa-listes de Radio-Canada à propos des événements de la nuit précédente. «Nous recevons Dominic Lanctôt, étudiant en sciences politiques de l’UQÀM, qui est intervenu pour porter secours au blessé. Que pensez-vous des événements, M. Lanctôt? » « Il est évident qu’il s’agit d’un crime haineux. Tout laisse croire qu’il a été commis par un groupe de musulmans pour des motifs religieux. C’est une chose que nous ne devons pas tolérer. Les gais ont désappris la lutte pour leur droits. Il faut se lever pour protéger notre plaisir et notre légèreté. Pour paraphraser Churchill, je n’ai peut-être à offrir que du sperme, de la sueur et des larmes, mais je me battrai jusqu’au bout contre les idées qui diabolisent le style de vie que nous avons choisi. »