MILITANTISME

Le mépris

Steve Foster
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steve foster

Dans un réçent numéro du magazine français Télérama (3 septembre 2014). Xavier Dolan, jeune cinéaste fougueux a fait une déclaration pour le moins surprenante — grossière et méprisante, aux dires de certains.  

 
En voici l’extrait : « Télérama: Vous avez quand même écopé d’un étiquetage de cinéaste gay… Et obtenu la Queer Palm, à Cannes, pour Laurence Anyways ».
 
« Xavier Dolan: Que de tels prix existent me dégoûte. Quel progrès y a-t-il à décerner des récompenses aussi ghetoïssantes, aussi ostracisantes, qui clament que les films tournés par des gays sont des films gays? On divise avec ces catégories. On fragmente le monde en petites communautés étanches. La Queer Palm, je ne suis pas allé la chercher. Ils veulent toujours me la remettre. Jamais! L’homosexualité, il peut y en avoir dans mes films comme il peut ne pas en avoir ».
 
Ce qui a fait dire au rédacteur en chef du mensuel lyonnais Hétéroclite, Romain Vallet, dans une lettre ouverte publiée dans Yagg  : «…Passons sur la grossièreté évidente qu’il y a à cracher ainsi à la figure de gens qui vous ont remis un prix… Ce qui choque, avant tout, c’est l’emploi du verbe « dégoûter » appliqué par un cinéaste ouvertement gay à un prix LGBT. Est-il vraiment nécessaire de reprendre ainsi le vocabulaire des pires homophobes? Qu’est-ce, au juste, qui justifierait une répulsion aussi viscérale?... ». 
 
L’auteur ajoute aussi que les propos de Dolan : « sont une arme de guerre contre tout ce qui revendique une identité gay, ou lesbienne, ou trans’, ou bi. Un média gay, un bar gay, une association gay… s’inscrit ainsi, si l’on suit la logique dolanienne, dans une démarche «ghettoïsante», «ostracisante», qui diviserait et fragmenterait le monde en petites communautés étanches… En est-on encore là, en 2014, sérieusement? Xavier Dolan ne sent-il pas, quand il prononce ces mots, l’immense régression qu’il nous propose? En lisant ces lignes, on a la pénible impression de voir Dolan se coucher servilement devant les injonctions normatives d’une société prompte à dégainer l’accusation de communautarisme face à toute forme de visibilité de tout ce qui n’est pas blanc, mâle, hétérosexuel et cisgenre. Il fait ainsi sienne la pire des rhétoriques, celle qui accuse en permanence les minorités de se replier sur elles-mêmes ou de se complaire dans un «ghetto», mais ne remet jamais en cause l’entre-soi des véritables lieux de pouvoir (économique, politique, culturel, symbolique…). Si Mommy avait remporté la Palme d’Or à Cannes en mai dernier, Dolan aurait-il refusé ce prix au prétexte qu’il n’a été remis qu’à des hommes (à l’exception de Jane Campion), pour la plupart blancs, occidentaux et hétérosexuels? Aurait-il dénoncé une récompense «ghettoïsante», «ostracisante», qui « fragmente le monde en petites communautés étanches » et laisse de côté la moitié de l’Humanité? »
 
Nous pouvons être d’accord ou pas avec les propos de Dolan ou de Vallet, pour ma part je penche davantage pour Vallet. Dans une 
société où, encore aujourd’hui, la présence de nos réalités ou de modèles LGBT sont faméliques; où la discrimination, le rejet et l’homophobie existent toujours au Québec; où dans nombre de pays, la violence, la prison voire la mise à mort sont monnaies courantes; que nous souhaitions valoriser nos contributions et nos réussites, que nous voulions témoigner de notre existence, cela n’a rien de dégoutant. C’est une nécessité! 
 
Et nous sommes loin du ghetto et du repli sur nous-mêmes tel que le conçoivent certains. Au contraire! Car pour défendre nos droits, notre égalité et notre dignité, nous avons dû nous montrer à la face du monde. Il aura fallu, pour nombre d’entre nous, sortir de nos placards afin de pouvoir nous réaliser dans nombre de sphères de la société. Il nous aura fallu des films, des émissions, des artistes, des politiciens, etc. pour comprendre que nous n’étions pas des malades. Il nous aura fallu créer des solidarités avec le monde 
extérieur pour faire évoluer nos réalités.
 
Qu’il y ait des personnes LGBT qui ne souhaitent pas être associées aux différents aspects de nos communautés, pourquoi pas. Il n’y a pas qu’une seule façon de vivre sa vie. Nous pouvons toujours refuser un prix ou toute autre forme de reconnaissance. Nous ne sommes pas non plus obligés de militer, ni même sortir du placard. Mais il est une chose qui est inacceptable de quiconque, c’est de cracher sur celles et ceux qui le font. 
 
Je l’ai souvent dit, je rêve du jour où le Conseil québécois LGBT et tous les organismes LGBT n’auront plus leur raison d’être. Mais je sais que cela relève d’une utopie, car ce n’est pas demain la veille que nous vivrons dans un monde idéal où tous et toutes auraient les mêmes droits, le même respect, la même possibilité d’être. 
 
En attendant, Dolan peut toujours mépriser des prix émis par les organisations œuvrant à mettre en lumière le cinéma ayant un contenu LGBT ou des réalisateurs et réalisatrices LGBT.  Je lui souhaite cependant qu’un jour il puisse présenter ses films en Iran. C’est vrai, d’autres devront faire le travail terrain pour que cela se produise. 
 
Ah oui, j’oublie, je me demande ce qu’il pense de son prix de lutte à l’homophobie qu’il a reçu? En donne t’il la même définition? Est-ce à dire qu’il refuserait aussi le Prix-Iris Média attribué par le Conseil lors du Gala Arc-en-Ciel. Et si c'était un prix d'une organisation internationale de réputation mondiale que ferait-il ? Espérons que cette réaction en est une de déception de jeunesse, ou à la limite, de frustration pour ne pas avoir remporté un prix plus prestigieux à Cannes l’an dernier, car il serait dommage qu’il vienne gonfler les rangs d'une certaine ''élite intellectuelle culturelle et sociale LGBT'', qui lève le nez sur ce qui est prétendument « gai » donc «  ghetto ».
 
Steve Foster  directeur général du Conseil québécois LGBT
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