Danielle Peers

Des paralympiques à l’académique

Julie Vaillancourt
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Danielle Peers

Boursière de la Fondation Trudeau et doctorante en éducation physique et loisirs à l’Université de l’Alberta, Danielle Peers est aussi entraineuse, réalisatrice et militante pour les droits des personnes LBGT handicapées. Avant d’entreprendre ce parcours impressionnant et sa thèse « De l'eugénique aux paralympi-ques», la jeune femme avait une carrière d’athlète tout aussi florissante. Portrait d’une femme engagée pour construire les communautés, désirant faire avancer les choses.

Danielle Peers débute sa carrière sportive en tant que capitaine de l’équipe de basketball au Grant MacEwan College d’Edmonton et commence par la suite à faire de la compétition en fauteuil roulant en tant qu’athlète non handicapé, un choix plutôt inusité, explique l’athlète albertaine: « Comme beaucoup d’athlètes, j’avais des problèmes aux genoux et je me préparais à arrêter le sport. Une amie à moi m’a suggéré d’essayer le basketball en fauteuil roulant, puisque tout le monde peut y jouer même les non-handicapés. La première fois que j’ai essayé, j’ai trouvé ça incroyable! » Trois ans plus tard, les médecins diagnostiquent à Danielle, une dystrophie musculaire : «Comme je jouais déjà, beaucoup de stéréotypes liés au handicap étaient pour moi désuets. Je faisais déjà plein de choses avec mes amies [handicapées] et je savais bien que ce n’était pas la fin du  monde! Ça m’a aidé à comprendre aussi les choses qui arrivaient à mon corps… Bien sûr, ce n’était pas facile, mais les gens pensent toujours que c’est une tragédie… D’ailleurs, avoir ce diagnostic signifiait que je pouvais maintenant intégrer l’équipe nationale canadienne de basketball, alors ce n’était pas si pire! » 
 
Ainsi, au lieu de voir le tout comme une fatalité, Danielle verra son handicap, comme un moyen de se surpasser. C’est le début d’une longue carrière couronnée de succès; une médaille de bronze aux jeux paralympiques, un championnat du monde et 5 championnats nationaux. Qui plus est, Danielle n’hésitera à  franchir la barrière des « genres », puisqu’elle jouera au sein des ligues masculines de basketball aux États-Unis et en France : « C’était un peu bizarre au début…mais lorsque tu es sur le terrain, tu joues comme une joueuse, tu dois te défendre et performer et compter des buts peu importe que tu sois une femme ou un homme. Justement, comme j’étais une joueuse assez forte, ça n’a pas trop pris de temps avant qu’ils me consi-dèrent comme leur égal », explique celle qui deviendra, en 2005, la première femme à être nommée aux championnats du American Men’s All-star Team aux États-Unis. 
 
D’ailleurs, se faire reconnaître en tant que femme au sein d’une équipe masculine, n’est certainement pas la première forme de préjugés qu’à pu subir l’athlète, puisque plusieurs athlètes handicapées de niveau olympique ne sont malheureusement pas encore considérées comme des athlètes à part entière, explique Danielle : « C’est intéressant, car en tant que fille qui joue avec les garçons, les gens pensent qu’on ne peut pas être une “vraie” athlète, et lorsque tu es joueuse en basket fauteuil, les gens pensent encore que tu n’es pas une «vraie» athlète. Socialement, notre idée d’un athlète est un homme très masculin qui joue au football et qui n’est pas handicapé. Dans ma carrière, et dès le collège, j’ai toujours eu l’impression que le sport féminin était considéré comme un deuxième sport… D’ailleurs, même dans les appellations, on dit l’équipe de basketball et l’équipe féminine de basketball… Et c’est la même chose pour les sports olympiques et les sports paralympiques…Mais les athlètes olympiques nous voient très rapidement comme une athlète, car ils peuvent voir à quel point on s’entraine fort! »
 
Ouvertement lesbienne, Danielle confie avoir fait son coming-out dans le milieu sportif après avoir joué dans le milieu collégial : « Par la suite, j’étais entraîneure en Alberta pour l’équipe collégiale et il y avait une règle très claire qui disait qu’il n’y aurait jamais une coach gaie. Alors ce n’était pas facile à ce niveau, mais après j’ai décidé que je ne voulais pas avoir de secrets, j’étais dans une relation sérieuse et il était hors de question pour moi de vivre dans le secret. Il n’y a aucun sport qui vaut la peine de ne pas respecter nos choix personnels! » D’ailleurs, lorsqu’on demande à Danielle si la margi-nalité vécue au cours de sa carrière sportive, est davantage liée à son orientation ou son handicap, elle répond : « Avant que je commence à jouer au basket en fauteuil, il y avait déjà quelques joueuses ouvertement lesbiennes dans l’équipe. Bien sûr, le fait qu’elles le fassent avant moi, ça a été plus facile. Comme j’étais une athlète très forte au niveau paralympique, j’ai l’impression qu’il y avait aussi moins de risques pour moi, comparativement à une athlète moins forte qui peut être coupée de l’équipe à tout moment. Il y a des gens qui m’ont dit: tu ne devrais pas faire ton coming-out, tu n’auras jamais de commanditaires, mais déjà en tant qu’athlète paralympique, trouver des commanditaires, c’est difficile! Cela dit, pendant les 4 ans où j’étais sur l’équipe nationale, j'ai eu des commanditaires pour qui ça ne faisait aucune différence que je sois lesbienne. Mais ce ne sont pas toutes les athlètes qui sont aussi chanceuses que moi...»
 
En 2008, Danielle Peers se retire du sport professionnel, pour se consacrer à l’entrainement de l’équipe nationale féminine et à ses études. Doctorante à l’université de l’Alberta, elle s’intéresse à la relation entre le sport adapté et les mouvements de justice sociale au Canada : «Sur l’équipe nationale, j’ai vécu beaucoup d’expériences positives, mais découvert aussi beaucoup de problèmes très clairs dans le sport paralympique. Il y a un discours très populaire qui dit que les jeux paralympiques donnent du pouvoir pour améliorer les conditions des handicapés et inspirer les handicapés à changer le monde... », ce qui n’est pas le cas concrètement dans la pratique, enchaine Danielle : «Dans mon sport, j’ai vu beaucoup de prises de décisions où les joueuses handicapées étaient écartées. Même chose, au niveau paralympique, ceux qui prennent les décisions, ce sont des anciens docteurs, ou des gens qui prennent les décisions pour les gens handica- pés. Alors on ne peut pas dire qu’ils ont le pouvoir, puisqu’ils n’en ont presque pas dans leur sport! » Comme Danielle m’explique, pour une personne handicapée physique le problème provient de son corps, sa mobilité, et non de sa volonté de faire des choses. Il faut donc que les infrastructures nécessaires soient mises en place : « À Montréal, on ne peut pas prendre le métro, car ce n’est pas accessible. Donc pour aller travailler, il faut trouver un autre moyen de se véhiculer. C’est un simple exemple lié à un handicap physique. » 
 
Désormais doctorante et entraineure, Danielle Peers est aussi boursière de la Fondation Trudeau et présente de nombreuses conférences sur le militantisme pour les personnes LGBT handicapées, en plus de réaliser des films militants, dont le très drôle Bill 44: « Pour moi l’art et le milieu académique sont les partenaires parfaits parce que souvent le processus artistique pousse mes idées académiques. Comme ce n’est pas nécessairement tout le monde qui va lire mes articles académiques, l’art est plus accessible. C’est pour moi une façon de partager mes idées, de militer et de changer le monde. »