Par ici ma sortie — Société

J’en perds mes pinces à cheveux

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Denis daniel boule

Anne Dorval a fait le buzz ici en s’indignant des commentaires d’un polémiste de droite français, Éric Zemmour, lors d’un talk-show à la française. Tout a été dit ou presque. Les déclarations de Xavier Dolan un peu plus tard, ont simplement étiré la sauce. Tout a été dit et son contraire.


Ici certains chroniqueurs de la presse écrite, Marc Cassivi et Mathieu Bock-Côté, se sont laissé aveugler par les propos réactionnaires et misogynes d’Éric Zemmour, séduits par la capacité de ce dernier à bien s’exprimer et surtout à ponctuer toutes ces affirmations par des citations d’hommes politiques, littéraires, voire économistes, célèbres. À moins qu’ils ne souscrivent du bout des lèvres aux analyses de Zemmour le barbare. Entre autres, ce bien curieux penseur explique dans un livre que tous les problèmes que nous connaissons aujourd’hui seraient la conséquence de la féminisation et de la dévirilisation de l’homme. Et l’exemple le plus probant serait l’apparition dans l’espace public des hommes gais et leur valorisation. Dans la courte entrevue diffusée en boucle sur les réseaux sociaux, on apprend que le trublion qui a tout compris sur les enjeux et les défis de ce monde n’a jamais mis les pieds au Québec. En fait, il n’est jamais sorti de France. Car ce qu’il déplore le plus, c’est le déclin de la France qui lui a inspiré son dernier ouvrage qui vient de sortir : Le suicide français. Un livre qui bat tous les records de vente, dépassant ceux des confessions des déboires amoureuses de l’ancienne compagne du Président François Hollande, Valérie Trierweiler, en passant collègue d’Éric Zemmour au Figaro-Magazine.
 
Au même moment où Anne Dorval en perdait ses pinces à cheveux, les opposants au mariage gai en France manifestaient à Paris et à Bordeaux. Parmi eux, des conservateurs, des catholiques traditionalistes, des extré-mistes de droite, etc., voulant que l’on abro-ge la loi qui détruisait selon eux, la famille, voire la France. Rien de moins. 
 
Ce qui est le plus inquiétant, c’est que ni Éric Zemmour, ni ceux qui soutiennent la Manif pour tous, et qui n’ont qu’un mot à la bouche, la France, ne semblent avoir conscience que le monde change, et pas au fin fond d’une Amérique lointaine, mais aux portes de l’Hexagone. On défend la famille française, oubliant qu’à deux pas de chez eux, les Pays-Bas depuis très longtemps, la Belgique, depuis longtemps, l’Espagne et le Portugal, un peu plus récemment, ont ouvert le maria-ge aux couples de même sexe sans que l’eau ne se soit changée en sang, sans que le soleil ne se lève plus sur Amsterdam, Bruxelles, Madrid ou Lisbonne. Il y a la France, et le reste du monde dont on se moque éperdument. Triste réalité d’un pays qui refuse que sa perception ethnocentriste puisse être égratignée. Triste aussi pour tous ceux et toutes celles qui sont en phases avec les changements et qui se voient traités de traitres, d’antifrançais, de vendus à la mon-dialisation, aux immigrants — musulmans — bien évidemment (qui ne forment seulement que 8% de la population française) ou encore à un capitalisme aux mains des sio-nistes. Tout cela parce qu’ils sont en faveur du mariage homosexuel. Calmons-nous !
 
Et Anne Dorval a eu raison de s’indigner et de regarder Éric Zemmour comme un homme de Néandertal.
 
Au Québec, les valeurs défendues par la société, le gouvernement les regarde du côté du tiroir-caisse. On veut bien les défendre, mais à condition qu’elles rapportent ou du moins qu’elles ne coûtent rien. C’est ce qui s’est passé avec le Forum sur l’intimidation convoquée par le Premier ministre Couillard. Le gouvernement est sensible à la pro-blématique, mais ne bougera. Le message renvoyé aux organismes communautaires est : Débrouillez-vous ! Même si la ministre de la Justice du?Québec déclarait dans nos pages, le mois dernier, qu’il fallait attendre les recommandations de la Commission de révision des programmes avant de s’inquiéter d’une coupure des financements, force est de constater que son gouvernement a déjà pris les devants sur la Commission pour fermer déjà des programmes, couper dans d’autres, ce qui n’augure rien de bon pour le communautaire LGBTQ. On pourra toujours s’ingénier à démontrer qu’ayant été, au cours des trente dernières années, les parents pauvres du communautaire. On pourrait lui demander donc de nous épar-gner. Mais non, si nous étions exclus au temps des vaches grasses, nous serons inclus au temps des vaches maigres.
 
Beaucoup s’entendent pour dire aujourd’hui que les mesures d’austérité ne sont pas le gage d’un redressement économique. Des propos tenus même par des défenseurs d’un système en partie responsable des maux économiques que nous vivons. Mais le gouvernement Couillard ne semble en avoir cure. Comme si d’afficher un déficit zéro, et même de dégager des surplus, témoigne-raient de la bonne gestion des affaires pu-bliques même si une partie de la population — les plus faibles, les plus vulnérables —, en paient le prix. Car il y a une ironie à entendre des ténors politiques demandés à la population de se serrer la ceinture alors que leur train de vie n’en sera pas affecté. Ni Couillard, ni Barrette, ni Bolduc n’auront de fins de mois difficiles. Aucun d’entre eux ne devra faire de choix pour éviter une faillite personnelle. De ce fait, et c’est déjà le cas, les services dans lesquels on commence à cou-per dans les écoles concernent la lutte contre l’intimidation, la lutte contre l’homophobie. Mais peut-être que les décideurs croient-ils qu’une simple affichette dans le hall d’entrée d’un collège face l’affaire, du style : «L’inti-midation et l’homophobie, ce n’est pas bien !», sans oublier quelques pictogrammes pour les élèves qui ne savent pas lire.
 
Au Québec, on n’aime pas la confrontation. On préfère le dialogue pour arriver à un consensus. Depuis des années et grâce à quel-ques-uns, dont Steve Foster président sortant du Conseil québécois LGBT, le dialogue était de mise avec les décideurs ce qui a amené la politique de lutte contre l’homophobie. Beaucoup se félicitait de cette concertation qui amenait des résultats, d’autres déploraient que ce soit encore trop peu. Mais au moins, nous avions mis un pied dans la porte. Aujourd’hui le pied est toujours dans la porte, mais on se fait voler la chaussure. Que faire ? Dire merci ? Excusez-nous, on va faire notre part pour ne pas aggraver le déficit ? Sauter sur nos chaises en criant que c’est injuste ? Pas sûr que le cœur de Couillard faiblisse devant de tels arguments. Ma-nifester, protester. En ces temps d’indigence, beaucoup préféreront se contenter de maigres subsides plutôt que de risquer de tout perdre pour cause de rébellion.
 
Alors, on devra faire le dos rond pendant quatre ans en espérant que beaucoup d’organismes ne disparaitront pas pendant cette traversée du désert. Mince consolation de savoir que nous aurons fait notre part pour «sauver» les finances publiques.