Les mignons : l'amour c'est la guerre

Du sperme, de la sueur et des larmes (partie 2)

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Comme souvent au cours des dernières semaines, Louise soupire à fendre l’âme. Elle regarde les patrouilles de police qui défilent sans cesse dans les rues de son quartier, surtout en soirée, surtout les fins de semaine. Rien ne l’empêche de sortir, de se rendre au dépanneur, à l’épicerie, à la bibliothèque, mais elle ne se sent pas moins prisonnière de son logement. Elle sait que la comparaison n’est possible que de très loin, mais elle se sent comme si elle vivait dans un pays en guerre. Cette quasi-militarisation du Village la désole profondément. Et donc elle se cloître chez elle en se demandant quand les choses reviendront à la normale. Elle s’empêche même de regarder la télévision. Elle sait que les bulletins de nouvelles sensationnalistes font leurs manchettes des événements récents, ainsi que du débat entre le jeune Dominic Lanctôt et ses contradicteurs. Louise ne veut plus en entendre parler.

Ce soir-là, Jean-Benoît rentre à l’appartement avec un large sourire aux lèvres. «Salut, la vieille! T’as l’air triste, qu’est-ce qui se passe? » Elle lui jette un regard excédé. « Comment tu fais pour vivre avec ça, toi? Tu sors quand même? Tu t’amuses quand même? Moi, ça me déprime! J’ai l’impression d’être dans un camp de concentration. » Il lève les yeux au ciel. « Relaxe! Y’a vraiment pas de quoi fouetter un chat. Je reviens de chez ma date. Crois-moi qu’on s’est fait du fun malgré tout! Et là on sort. C’est un peu plus surveillé à la sortie des bars, y’a moins de gens qui marchent seuls, mais ça va. Y’a pas de climat de méfiance généralisée, les gens se promènent pas armés et sortent pas des couteaux de tous les côtés. Y’a quand même moyen de cruiser. Le Village restera toujours le Village. » Louise ronchonne. « Si tu le dis. J’aimerais quand même mettre la main sur Dominic, pour lui passer un savon. » Jean-Benoît s’esclaffe. «Comme s’il était responsable de tout ça! » «En partie.» «Je l’appelle, tiens. On verra s’il est libre pour venir rassurer une vieille paranoïaque.» Louise bondit et se préci-pite sur Jean-Benoît, mais il a déjà sorti son cellulaire et retrouvé Dominic dans ses contacts. « Allô? Oui, salut, c’est Jean-Benoît, l’ami de Valentin. Oui, c’est ça, c’est moi qui habite où tu es venu l’autre fois. Je suis désolé de te déranger, mais je me demandais ce que tu faisais ce soir. Rien de spécial? OK! Parce que ma coloc Louise aimerait ça te parler. Face à face, si possible. Écoute, tu es devenu une vedette! Tu verras. À bientôt! » Il raccroche. Louise fronce les sourcils. « Et puis? » « Il s’en vient. Tu pourras lui faire la leçon si tu veux. Ou le contraire. Bonne soirée! »
 
Jean-Benoît va prendre une douche, se change et quitte l’appartement. Louise aimerait s’en aller aussi, mais elle sait qu’elle ne peut pas fausser compagnie à son invité – même si c’est un autre qui l’a invité en son nom. Elle l’attend en se tournant les pouces. Une demi-heure plus tard, on sonne à la porte. Elle ouvre et accueille Dominic avec un sourire incertain. «Salut mon p’tit gars! Viens t’asseoir. Grand-maman Louise veut te jaser.» «De quoi au juste? » Ils prennent place au salon, puis Louise répond :  «De tout ça, là. » 
 
De ton combat, de ta croisade, appelle ça comme tu veux. Je sais pas si c’est pas allé trop loin. C’est toi qui as cité Churchill, non? C’était bin beau, mais c’est ça le problème : je me sens en pleine Deuxième Guerre mondiale. Ou Troisième – je me suis toujours dit que la prochaine serait la guerre des gais. C’est vraiment nécessaire, tu penses? C’est ça que tu appelles la défense du droit à la légèreté? Je sais pas si les gens se sentent à moitié autant sur le party qu’avant! Pas moi, en tout cas. » Dominic hoche la tête. « Oui, c’est excessif. Je ne m’attendais pas à une telle réaction. Les médias ont plus que joué leur rôle, et la police a réagi en conséquence. On a tenu à montrer qu’on se souciait des inquiétudes d’un groupe souvent marginalisé. On se rattrape pour les erreurs du passé, j’ai l’impression. On met le paquet, c’est trop, ça finira par se tasser. J’aime bien l’idée de guerre des gais. C’est symbolique : en attaquant les gais, on attaque la modernité; en défendant les gais, on défend la liberté. Le corps du gai est un champ de bataille. »
 
Louise est bouche bée. Elle s’est habituée au discours que Dominic sert à la télévision, qui lui semble limité et répétitif. En personne, elle le trouve brillant et lucide. « À la télé… » Il l’interrompt : « La télé montre bien ce qu’elle veut. Elle me fait passer pour un raciste qui demande que tous les Arabes soient renvoyés d’où ils viennent. C’est ridicule. Je plaidais contre les islamistes; c’est différent. Et pas seulement contre eux. Je m’en prenais à tous les traditionalistes, les sérieux, les lourds, ceux qui prétendent décider de la vie des autres. C’est ça, ma croisade. Je sais que je m’exposais à toutes sortes de déformations, mais je l’ai assumé. » « Tu m’as presque convaincue. Et moi qui me considère entêtée! » « Tu t’inquiètes pour rien, Louise. Bientôt les policiers se calmeront, et les homophobes aussi. Si tout le monde était comme toi! Tu es une fée pour les gais, c’est beau à voir! » « On dit pas une fag hag? » Dominic éclate de rire. « On peut dire ça. Veux-tu être la mienne ce soir? Je te sors, allez! » Il l’entraîne à sa suite et ils font la tournée des clubs du Village. Quand Louise rentre dormir, la tête encore tournante, elle se dit qu’elle devrait toujours faire confiance à la jeunesse.