À la croisée des silences de Chloé Sainte-Marie

LA POÉSIE DU DEUIL

Michel Joanny-Furtin
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Chloe

« À la croisée des silences », le nouvel album de Chloé Sainte-Marie, fait toute la place aux mots des poètes québécois. Un livre-double-album chargé d’émotions et un pas vers une renaissance auquel contribue le verbe de deux poètes LGBT, Nicole Brossard et Jean-Paul Daoust.

 
« La conception de ce projet s'est étalée sur 10 ans de ma vie », explique Chloé Sainte-Marie. Un livre-album généré par l'absence de Gilles Carle après 27 années de vie partagée et cinq années de deuil. Un recueil qui reprend une à une les cinq étapes de ce deuil. « Je voulais que chaque poème exprime cette bataille de chaque instant. La poésie était une bouée de sauvetage pour la survie. Chacun peut faire le même exercice pour se reconstruire. Je me suis reconstruite avec ce livre CD. Je me sens en transhumance, je suis en train de changer de pâturage… », poétise Chloé Sainte-Marie.
 
Intitulé « À la croisée des silences », le premier CD rassemble les chansons ponctuées de courts textes dits. Le second, « Dans le sillage du poème », est consacré uniquement aux textes choisis par l’artiste. «Je préparais un album où les textes seraient dits et chantés en alternance et, peu à peu, l’idée s'est imposée d'en faire un CD et un livre. 57 textes en tout, dont 17 en chansons. J’ai choisi les poèmes. Ils m’ont prêté leurs mots, leurs images. Je ne suis pas seulement une chanteuse. Pour moi, les mots dits sont aussi importants que les mots chantés. Enfin l’impression d’un livre impose un espace où le mot, le verbe, prend toute sa place, visuellement, auditivement…»
 
Ainsi les mots de Hector de St-Denis Garneau, Anne Hébert, Paul-Marie Lapointe, Claude Gauvreau et Rolland Giguère, puis Fernand Ouellet, Louise Dupré, Charles Binamé, Patrice Desbiens, etc., mais aussi Nicole Brossard, Jean-Paul Daoust, auront accompagné Chloé Sainte-Marie dans ce cheminement.
 
Poésie unisexe ?
Deux auteurs LGBT contribuent à l’ouvrage, Jean-Paul Daoust et Nicole Brossard. Parle-t-on d’une poésie gaie et lesbienne? «La poésie n'a pas de sexe ! Est-elle unisexe ? Je crois surtout qu'elle est au-delà de la sexualité... Cette poésie vit et respire. Elle a des pores, chaque poil est hérissé... turgescent ! », assume-t-elle en riant. «J’adore Jean-Paul Daoust, un grand poète avec une allure de dandy et beaucoup de profondeur et dont les textes apportent une vision… "Technicolor". Sa poésie est comme lui, il est un être poétique. Il est de ces poètes que l'on reconnaît en le lisant...»
 
«J’ai rencontré Nicole Brossard à quelques occasions lors de soirées de poésie. Ce que j'admire chez elle, c’est son sens de la formule. Elle a un talent inouï pour résumer en trois mots toute une pensée philosophique, et toujours dans une écriture poétique.»
 
Poésie biblique ?
«La poésie, je n'ai lu que ça dans ma vie. Le poème qui m’a le plus marqué, c'est J'erre de Rolland Giguère, puis il y a eu le recueil Les Heures de Fernand Ouellette qu’il avait écrit à la mort de son père. J'ai découvert la poésie par la Bible» raconte Chloé. «Je suis la fille d'un père baptiste dont la Bible était le seul livre de sa vie. Les textes y sont très poétiques. On s’en rend compte quand on lit, par exemple, le Cantique des cantiques, les psaumes; et il y a beaucoup de métaphores poétiques, notamment dans l'Apocalypse... Je dirais que j’avais le cerveau prêt pour ça, la poésie; pas pour lire des romans. Et j’ai découvert les auteurs par le théâtre au collège; Baudelaire bien sûr, mais aussi Miron, Ouellette, et surtout Gauvreau. »
 
«Pour la partie musicale, ce fut un vrai travail d'équipe avec Sylvie Paquette et Yves Desrosiers. J’avais besoin de compositeurs qui aiment les mots. Je pense que c'est la première fois qu’Yves composait pour un autre interprète. Réjean Bouchard a veillé aux arrangements et à la réalisation de l'album, comme il l’a fait pour tous mes albums depuis 15 ans.»
 
 
Les chansons 
s'inscrivent donc dans le registre folk contemporain, mais s'ouvrent aussi au mélange des genres, et ce en cinq langues dont l’innu et… le latin !
 
«Je voulais rester libre, me donner toute liberté. Ce livre et ce CD sont comme je les voulais : la facture, la présentation, le style, même le choix du papier. Quand je touche le papier des pages du livre, je ressens la peau soyeuse de Gilles, typique des peaux d’Indiens. Gilles était un algonquin anishenabe de Maniwaki», rappelle Chloé. «Gilles Carle était un être toujours ancré dans le réel, pendant que son imaginaire frôlait l'immatériel. Il m'a appris à voir et sentir, à marcher, à parler. Notre lien était au-delà de l’amour. Il m'a appris à ne pas baisser les bras et pourtant je l'ai vu aller, traverser toute cette tragédie qui s'est immiscée dans son corps.»
 
Rappelons le rôle de fer de lance puis désormais de porte-parole de la cause des aidants naturels que Chloé Sainte-Marie a mis — avec raison — sous les feux des projecteurs. La maison Gilles-Carle de Cowansville propose une permanence pour offrir du répit aux aidants naturels. D’autres projets similaires se mettent en place ailleurs au Québec. 6 Michel Joanny-Furtin 
 
Un spectacle de lancement sera proposé au public du 11 au 14 février dans la Cinquième salle de la Place des Arts. « Il y aura même une chorale de 30 personnes et, pour certaines pièces, des amis musiciens viendront faire  un set » détaille Chloé Sainte-Marie. « C’est tout un spectacle créé pour lancer la tournée. Nous serons au Grand Théâtre de Québec le 17 février puis à d’autres dates au Québec ainsi qu'en France et en Suisse ensuite. »