fiction

Du sperme, de la sueur et des larmes (partie 3)

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Quand il voit le visage de son ex apparaître à la télévision, son cœur fait un bond dans sa poitrine. Il est donc devenu une vedette médiatique, ce grand théoricien de tout et de rien? Les nouvelles défilent en mode muet, rien qu’une image de fond pour son étude, mais la surprise et la curiosité le poussent à monter le son. Un sourire cynique s’étire sur ses lèvres pendant qu’il écoute Dominic Lanctôt parler de sa croisade pour la légèreté, pour le plaisir, pour la jouissance libre. C’est un discours qu’il l’a entendu répéter dans tous les contextes possibles. Il lui importe peu qu’il le fasse cette fois dans une situation de drame, pour commenter un crime haineux. Les idées sont les mêmes – celles qu’il a apprises à détester. Il éteint la télévision et, dans un soudain élan de rage, lance la télécommande à bout de bras. C’est plus que ce qu’il peut supporter. Les souvenirs l’envahissent d’un coup. Il prend son manteau, sort dans le froid de novembre et marche un moment. Rien n’y fait. Le mécanisme de son esprit est trop déréglé pour qu’un peu d’air et de mouvement réussisse à le remettre d’aplomb.

Il avait toujours cru à l’amour de conte de fées. Aussi loin que sa mémoire remonte, il se rappelait s’être dit qu’il rencontrerait un jour l’homme parfait, qu’ils se marieraient, feraient le tour du monde et auraient une famille nombreuse et parfaitement heureuse. Son homosexualité, dont il avait pris conscience assez tôt, ne lui avait pas semblé être un argument suffisant contre ce rêve et cet espoir. Peu importaient ses préférences : quand il aurait trouvé le grand amour, il le saurait, et plus rien ne pourrait l’en détourner. Il avait fait la sourde oreille à toutes les mauvaises langues qui disaient que deux hommes ne pouvaient pas s’aimer de cette façon-là, que le désir et les pulsions minaient les couples gais plus encore que les couples hétérosexuels. Que ces prophètes de malheur finissent seuls et tristes à ressasser les souvenirs de leurs mille et une baises! s’était-il répété en se drapant dans sa dignité. Lui savait bien que son cœur aurait toujours le dessus sur sa queue. Il avait vieilli, il avait expérimenté la vie, mais aucun revers n’avait pu entacher sa certitude que l’âme sœur existait, quelque part, et n’attendait que d’être découverte. Pour patienter jusque-là, il s’était gavé de films d’amour à l’eau de rose, refusant de succomber à la mode des aventures d’un soir.
 
Puis était arrivé Dominic Lanctôt. Il l’avait croisé au cours d’une soirée entre amis, et il était resté figé sur place. Habituellement il préférait se tenir loin du Village et de son ambiance de sexualité facile, privilégiant les amis hétéros ou éloignés du milieu. Cette fois, il avait fait une concession et avait accepté de s’y rendre pour la fête d’un ami d’enfance avec qui il était resté en bons termes. Rien que la vue de ce beau brun souriant, énergique, passionné, brillant orateur occupé à convaincre grâce à son incroyable charisme, l’avait convaincu qu’il avait pris la bonne décision. Il l’avait abordé avec une confiance égale à la sien-ne. Leurs positions si différentes sur tout, et surtout sur l’amour, s’étaient heurtées avec fracas. De même leurs corps sur le lit cette nuit-là, pour la première fois de l’un et la millième de l’autre. Dominic s’amusait à se moquer de lui et à le faire douter, et pour une raison qu’il n’arrivait pas à comprendre, il l’aimait d’autant plus à chaque seconde, à chaque minute, à cha-que jour. Dominic lui disait qu’il aimait le défi d’essayer de le pervertir. Plutôt que d’en être dégoûté, il était encore plus attiré. Il commençait à entrevoir la possibi-lité qu’il ait besoin de convertir son homme parfait à l’idée du couple monogame, ce qui ne le troublait pas du tout puisqu’il y croyait dur comme fer.
 
Dominic avait fini par se lasser et avait cessé de répondre à ses textos et à ses messages. Il était resté sans nouvelles d’une longue lettre passionnée qu’il lui avait envoyée par la poste. Depuis des mois il ruminait cet échec et cette peine d’amour. Depuis des mois il maudissait la légèreté et l’insouciance qui dominaient cet homme comme elles en avaient guidé tant d’autres, et qui les empêchaient de réaliser toutes les lourdeurs qu’ils répandaient en che-min. Il s’était convaincu que les libertins étaient la cause de tous les malheurs du monde. Dans la suite logique de cette conviction, il se disait désormais que c’était le rôle des cœurs brisés de se soulever contre la tyrannie des beaux salauds et de les arrêter dans leur élan. Dominic Lanctôt, après avoir professé en privé sa défense de la débauche, l’expose maintenant en pu-blic. Par ce geste qui l’a fait ressusciter dans ses pensées, le Don Juan vient de devenir l’ennemi à abattre.
 
Il ne lésine pas sur les moyens pour parvenir à ses fins. Il commence à rôder de plus en plus souvent dans le Village pour noter tous les déplacements de Dominic. Il finit par connaître son horaire par cœur : ses heures de cours, ses amis, ses habitu-des de sorties de fins de semaine. C’est là qu’il choisit d’agir. Il souhaite quelque chose de symbolique, et c’est donc en club qu’il le retrouve. Quel lieu représente mieux le plaisir inconstant? Dès qu’il croise Dominic, sans même lui laisser le temps de le reconnaître, il sort la lame qu’il tenait serrée contre lui et la lui enfonce d’un coup vif dans l’abdomen. Alors seulement il réalise ce qu’il vient de faire. Pendant que les cris jaillissent de partout autour de lui, il s’écroule aux pieds del’amant qu’il vient de poignarder sans trop se rendre compte de l’irrévocabilité de son geste. Il se couvre le visage de ses mains couvertes de sang et pleure la mort de celui qui aura été son unique coup de foudre.