Prévention

«Oui, mais moi, dans tout ça?»

Portail VIH/sida du Québec
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Nous allons loin, aujourd’hui, dans la capacité de la prévention à répondre aux besoins issus des comportements sexuels de chacun. Et d’articles en affiches, de vidéos en pamphlets, chacun d’entre nous voit défiler sous ses yeux ces différents outils de prévention, le condom, mais aussi le TROD (test de dépistage à résultat rapide), la PreP (prophylaxie préexposition, antirétroviraux pour personnes séronégatives à haut risque d’exposition), l’approche préventive combinée (ensemble de moyens de prévention), les ateliers Phénix (développer son érotisme pour diminuer la prise de risque), la PPE (prophylaxie post-exposition, traitement d’urgence après exposition), la TasP (treatment as prevention, utilisation de la médication pour réduire la transmission), la réduction des risques, le Test and Treat (dépister et traiter immédiatement), le consensus québécois sur la charge virale indétectable (

Si l’on se penche sur les questions posées aux intervenant-e-s du Portail VIH/sida du Québec par la communauté, on lève le voile sur des sujets de préoccupation assez pragmatiques : « Le condom a brisé, et…». «C’est quoi le risque de faire une fellation avec un condom ?» «Imaginons que le gars il a le VIH…» «Oui, mais imagine il y avait du sang sur le papier toilette ?» «J’ai pris un risque, hier, je ne sais pas quoi faire. Quel risque ? J’ai frenché un gars». «J’ai lu que les séropositifs sous traitement ne transmettaient plus. Heu, c’est vrai ?» «J’ai rencontré un gars, il me fait tripper. On a baisé, et il m’a dit qu’il était séropositif. Je lis plein de trucs sur internet, je capote. Si j’en ai parlé après avec lui ? Non.» 
 
On dit que le meilleur coup du diable est d’avoir fait croire qu’il n’existait pas. Dans l’esprit de celui qui cherche à s’en protéger, quel est celui du VIH ? De faire croire qu’il est inéluctable ? Que nous ayons beau combiner un ensemble de moyens de prévention, ce ne sera pas assez ? En tout cas, une de ses forces (sic) est de venir nous chercher sur le terrain du doute. «Et ma pipe à moi, et moi ?»
 
Et c’est dans ce « et moi ? », c’est dans ce doute que se joue une partie du lien entre les messages de prévention, les concepts et l’individu qui cherche à se situer dans ce monde de connaissances pointues et de stratégies que nous, intervenants, semblons si bien connaitre. Alors, la question qui nous est posée est moins celle «des risques de transmission du sexe oral», mais bien celle «de la pipe que j’ai faite à matin» ? 
 
C’est un peu comme ce petit bonhomme dans le mode d’assemblage du meuble à monter soi-même. Alors qu’il a tout ce qu’il faut autour de lui pour s’en sortir tout seul, il a besoin d’une aide extérieure pour assembler les éléments. Drôle de comparaison, me direz-vous. On a lu et relu le mode d’emploi, on sait que quelque chose ne va pas, on en a parlé aux copains, mais on a toujours ce doute. La sexualité est un comportement humain, empreint d’irrationnel, d’émotions qui ne nous font pas toujours savoir ou faire ce « qu’il faudrait». Alors qu’on sait qu’il y a certainement ce qui me convient, le « et moi ? » est toujours là, et on ne sait pas trop quoi en faire. 
 
Les questions posées révèlent des nœuds plus forts que d’autres. La culpabilité, puissante, donne bien souvent à l’ITSS le pouvoir de punir de la relation sexuelle qui n’aurait pas dû exister. Le besoin d’anonymat en est un autre, qui peut nous laisser à distance d’un échange authentique pour ne laisser la place qu’à l’information basique. 
 
«Ce jeune homme, là, a été à un party, et y a rencontré un autre jeune homme. Et tu sais, bon, ils ont rien fait, mais il a pris un risque, alors, tu vois, il voudrait savoir quoi faire. Il a entendu parler d’un traitement d’urgence, là, et il voudrait savoir où aller pour l’avoir.» En lui proposant d’expliquer un petit peu plus, la parole se délie et la discussion s’ouvre sur cette gêne qui l’habite. «Car, tu vois, c’est un peu la première fois avec un garçon», et il a vraiment peur d’attraper quelque chose. C’était quoi le risque ? En fait, en se touchant mutuellement, il a eu du sperme sur la main, et comme il se ronge les ongles, il avait peur d’avoir attrapé le sida. Puisqu’il ne dort plus, il a beaucoup lu sur internet, et il a compris qu’il existait un traitement d’urgence. Alors, commence l’écoute de l’angoisse, et le tri des informations. En le félicitant de chercher de l’information, il s’agit de lui faire comprendre quel risque il a vraiment eu, et ce qu’il peut faire, maintenant, autre que d’aller aux urgences. 
 
Autre exemple, cette madame qui est responsable des ressources humaines dans la construction. Un de ses gars a dévoilé avoir le VIH, alors le patron a plein de questions. «Est-ce à risque pour les autres gars ? Vous savez, ils vont parfois voir des danseuses, pis ils boivent dans les mêmes bouteilles, qu’est-ce qu’on doit dire aux autres ?» Lui, il dit qu’il prend bien ses médicaments, mais qu’est-ce qu’elle doit faire, qu’est-ce qu’ils peuvent dire? 
 
Et rappeler, informer, rassurer, il faut faire la part des choses. Le VIH ne saute pas sur les gens, il ne s’attrape pas par les gestes de la vie quotidienne, il y a des lois au-dessus des personnes, il y a des droits qui protègent la vie privée, et ça, même le VIH ne doit pas le faire oublier. 
 
Et les exemples sont nombreux dans les questions amenées qu’amène le quotidien : immigration, grossesse, adoption, drogues, assurances, emploi. La peur du VIH touche bien plus de sphères que celles de la transmission, par voies sexuelles et par transfusions sanguines. 
 
Parler de sexe ou de sexualité ?
Pour agir sur la sexualité, il est indispensable d’y créer un espace de parole. Pornographie, consommation, honte, compulsion sont autant de réalités qui n’ont pas beaucoup de place pour s’exprimer dans nos communautés. Si l’on y parle facilement de sexe, de performances et/ou de fantasmes, l’espace pour exprimer l’incertitude est plus réduit. Alors que le contexte de la prévention devient de plus en plus sophistiqué, ce sont autant d’obstacles qui s’érigent entre le doute, l’information et l’individu.
 
Ces « nouveaux concepts » de prévention des Infections sexuellement transmissibles (IST) visent à créer ces espaces de parole. Par exemple, le consensus québécois de mai 2013 sur la charge virale indétectable et le risque de transmission du VIH souligne l’importance de l’accompagnement des personnes concernées. Ce counseling (une relation dans laquelle une personne tente d'aider une autre à comprendre et à résoudre des problèmes auxquels elle doit faire face), est une des façons pour l’individu de faire le lien entre sa pipe du matin, les émotions qui l’enrobent et les messages de prévention. 
 
Mais on est loin du « counseling pour tous ». Parce que faute de temps, les médecins et autres professionnels de santé n’ont pas toujours les moyens d’engager une discussion approfondie sur la sexualité avec leurs patients. Parce que faute notamment de moyens, les organismes communautaires ne peuvent pas accueillir toutes les demandes. Mais aussi parce que tout un chacun n’a pas toujours envie de s’exprimer sur ces sujets en face à face avec un autre humain. Mais les doutes et les incertitudes demeurent. Dans ce cadre, la relation d’aide à distance (par téléphone, chat, etc.) remplit un rôle important, au cœur des activités du Portail VIH/sida du Québec. 
 
Le Portail, un levier pour faire du lien
C’est pour être ce petit coup de pouce confidentiel et facilement accessible que le Portail VIH/sida du Québec s’est doté de multiples moyens virtuels d’échanges à distance : téléphone, clavardage, média-sociaux, courriels, application mobile et depuis peu SMS, par exemple. Ils permettent à celui qui se demande «et moi ?» d’avoir un accès direct aux dernières avancées en prévention, en traitement, en loi et droits, d’avoir accès à la référence de la ressour-ce la plus proche de chez lui, partout au Québec, de balancer le vrai du faux, le mythe de la réalité. 
 
Parce qu’au Portail VIH/sida du Québec nous sommes en contact direct avec le grand public, nous observons le grand manque de connaissances et de ressources pour la majeure partie de la population. Si, pour la santé publique, elle n’est pas considérée comme plus vulnérable à l'épidémie, elle ne l’est pas moins à la peur panique et aux préjugés les plus tenaces. Très peu outillés, beaucoup de messieurs et de mesdames vivent avec une peur ancienne du sida, qui se transmet par les poignées de porte ou par la nourri-ture. Dans la communauté gaie, même mieux informée, les interrogations sont encore nombreuses.
 
Quand on sait que la stigmatisation provient en grande partie d’un manque d’information, qu’attend-on pour remettre l’éducation au premier plan ? Car le VIH, lui, ne fait pas de discrimination.
 
Pierre-Henri Minot
 
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